Trente ans II

 

Entretien sur la méthode (1)

Wilfred Ruprecht BION

Présentation

Quatre entretiens, inédits en français, ont eu lieu entre Wilfred Ruprecht Bion et un confrère psychanalyste, en avril 1976, soit trois ans avant sa mort, au moment où W.R. Bion commence à être connu en France où une part importante de son œuvre a été traduite. Restent en particulier à lire les trois volumes de A memoir of the future dont la forme littéraire qui évoque James Joyce rebute les éventuels traducteurs. C'est Francesca Bion, son épouse, qui nous a autorisés à publier le texte ci-dessous (un autre de ces entretiens est paru dans l'Écrit du Temps, N° 10, Documents de la mémoire, Éd. de Minuit).

Dans ce second entretien. Bion parle de technique. Quelle qu'ait été l'abstraction de certains de ses écrits (qu'il s'agisse d'une abstraction de style mathématique ou de style poétique comme dans A memoir of the future), il reste attaché à une expérience clinique précise : le point de vue (vertex) que l'on adopte est toujours étroitement conditionné par sa propre personnalité mais aussi par les données matérielles de la rencontre thérapeutique (le "setting" analytique).

Cette rencontre commence dès la première séance : la seule chose que le thérapeute connaisse un peu sur son patient, c'est la théorie à laquelle il (le thérapeute) se réfère et, éventuellement, quelques idées sur lui-même (le thérapeute). En d'autres mots, la seule chose que le thérapeute connaisse, c'est son instrument d'observation complexe qui articule lui-même le setting et la théorie. Ce qui, dans ce cadre concret, fonctionne c'est bien entendu l'inconscient du thérapeute, ce par quoi il "intervient" à tout bout de champ, quand bien même il garderait un masque de bois.

La rencontre de deux intervenants crée un champ d'interférences qui est très précisément l'espace thérapeutique. Les mots ne rendent pas facilement compte de cette dynamique. Certains opèrent une sorte de fuite en avant, en inventant des jargons techniques de plus en plus sophistiqués et qui sont éternellement insuffisants à dire ce dont ils parlent. A l'inverse, l'usage de mots du commun ("timbré") montre qu'ils sont chargés d'une telle émotion ­ liée tant à l'histoire personnelle qu'aux surdéterminations collectives ­ que l'on voit bien que c'est d'abord d'échange émotionnel qu'il s'agit.

La démarche pédagogique de Bion est tout à fait passionnante ; avec un air benoît, il donne l'impression de démolir toutes les idées reçues. Le message serait quelque chose comme : "la seule chose qu'on sache est qu'on ne sait pas", ou "il se passe bien quelque chose, mais c'est à notre ­ voire à nos ­ insus". Et c'est de ce pseudo-insu que va jaillir la lumière, non pas dans une prise de conscience mécanique où il ne s'agirait que de ramener à la mémoire des souvenirs enfouis parce que traumatiques, souvenirs dont la valence traumatique s'étiolerait à la lumière (je pense à des sortes de souvenirs-vampires de légende), mais où ­ à travers la rencontre avec un individu à la fois curieux et tolérant ­ des liens différents et plus souples se créeraient, s'organiseraient pour le patient.

L'attention du thérapeute est ainsi ramenée de l'anecdote, de l'histoire clinique "historique" (cf. le cas de la jeune femme évoquée dans cet entretien), à la manière qu'a cette patiente de manipuler inconsciemment le thérapeute. Cette attention portée à la manière de penser plus qu'au contenu des associations n'implique pas ipso facto que le thérapeute ne parle ni n'interprète que cet aspect de la relation. Ce que pense le thérapeute dans l'après-coup de la séance ou de la consultation n'est pas automatiquement ramené dans la séance ou la consultation suivante.

Par rapport à l'historicité, la difficulté est de se maintenir dans l'immédiateté, ici et maintenant, du transfert. Le transfert, moteur et révélateur, n'est perceptible qu'au-delà du visible, dans la tolérance et l'écoute du thérapeute vis-à-vis de son contre-transfert.

Dans toute observation scientifique, il importe de choisir les faits observés. On ne peut jamais tout voir, tout noter, tout remarquer. Les "faits choisis" dans la relation thérapeutique ne sont que les faits qui concernent cette relation, et uniquement ceux-là. C'est la grande leçon de la psychanalyse à la psychiatrie ; ce qui fait la différence entre cette approche et toutes les psychologies génétiques, sociales, événementielles, etc.

Cette discipline du psychothérapeute, du psychiatre, le conduit à voir au-delà des apparences. Le regard dont il est question va aussi loin ­ approximativement ­ que le regard d'instruments d'investigation modernes (scanners, microdosages, etc.). Mais, à la différence près que l'instrument d'investigation qui doit faire l'objet de tous nos soins, et de toutes les améliorations possibles, est l'homme-thérapeute lui-même.

Simon-Daniel KIPMAN

Entretien(2)

Question : Je me suis étonné de trouver important d'entendre une histoire au cours d'un entretien. Je ne crois pas pouvoir encore y renoncer.

W.R. BION : La première chose à considérer est vous-même et votre façon de travailler. Si cela vous convient de commencer d'une certaine façon, il faut le faire. Vous pouvez l'ajuster si vous vous heurtez à un cas où cette attitude ne convient pas. Les patients ont souvent l'habitude de cette routine de raconter une histoire, et vous pouvez aussi bien les mettre à l'aise en le leur permettant ; sinon, çà leur paraît bizarre. Si vous commencez l'entretien en disant : "Bon, qu'est-ce que vous voulez ?" ou "Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?", le patient peut vous répondre : "Je suis ici pour le découvrir", et il s'en tiendra là. Vous vous trouvez au milieu d'une histoire sans rien connaître de son début. L'essentiel est d'apporter aux patients autant d'aide que vous pouvez dans ce sens car ils ne savent pas à quoi ils veulent en venir. Si suivre le genre de routine à laquelle il sont habitués peut leur faciliter les choses, c'est une bonne idée.

Q. : Je voudrais me faire une idée de la façon dont vous travaillez personnellement avec les patients, jusqu'à quel point vous dirigez l'introspection d'un sujet et son discours ou, au contraire, le laissez parler comme il (ou elle) le désire.

W.R. B. : J'aimerais pouvoir dire que je ne les dirige pas mais, en fait, ce n'est pas vrai. C'est une grande erreur pour un analyste d'imaginer qu'il n'intervient pas. Théoriquement, vous laissez aux patients toute latitude pour dire tout ce qu'ils veulent mais, en fait, votre seule présence fausse complètement la situation. Il leur suffit de vous regarder pour décider s'ils sont prêts à vous parler ou s'ils ne le feront pour rien au monde. La relation qui s'établit entre les deux personnes est à double sens et, dans la mesure où l'on veut démontrer cette relation, la question n'est pas de parler de l'analyste et de l'analysant, il s'agit de parler de quelque chose qui se passe entre eux.

Q. : La plupart des gens parlent de la personnalité ou de l'esprit comme si cela se situait à l'intérieur d'un individu. Il me semble que la seule façon sensée d'envisager la personnalité est de parler d'une relation fonctionnelle.

W.R. B. : Ce que je viens de dire à propos du patient s'applique aussi à l'analyste. La présence physique de quelqu'un d'autre dans la pièce influence ses idées. Vous pouvez voir cette personne, vous pouvez l'entendre ; par conséquent vous êtes fortement stimulé sensoriellement. Nous croyons qu'il existe un personnage ou une personnalité qui possèdent le même genre de limites que le corps physique que l'on peut voir et entendre. Pourquoi suppose-t-on qu'il existe une sorte de phénomène mental ? Si vous observez n'importe quel groupe, la foule à un match de football par exemple, vous avez l'impression qu'il y a là plus que la simple présence physique de ces gens ; il existe une sorte de communication qui n'est pas visible. Elle est audible à cause des acclamations ou des cris, il existe une expression verbale. Mais cette expression verbale provient de quelque chose qui n'est pas matériellement perceptible.

Q. : Bien que j'aie eu des idées du genre de celle que vous évoquez, je crains au cours de la séance d'agir comme si elles étaient vraies. Je crois que j'ai peur d'en arriver à me comporter de façon beaucoup plus insensée que ne le ferait jamais le patient.

W.R. B. : Je crois que vous avez raison. Si l'on part du principe que l'esprit existe, la question se pose alors : quelle sorte d'esprit ? Une expression comme "timbré" est largement répandue, on se demande pourquoi. Ce mot si largement utilisé peut-il exister s'il ne correspond pas à quelque chose ? Et s'il concerne des êtres humains, comme c'est toujours le cas, il est difficile d'imaginer que l'on soit d'une façon ou d'une autre protégé en quelque sorte contre une situation exactement semblable. Donc je pense qu'il est seulement exact de présumer que, s'il est juste de parler de gens timbrés ou sensés, alors ce doit être vrai pour tous les êtres humains. Il serait ridicule de croire que l'un est ex officio sain d'esprit ou sensé, et que d'autres ne le sont pas.

Q. : Je ne suis pas sûr de voir comment cela s'enchaîne. Le mot "blonde" s'applique certainement aux êtres humains et, pourtant, certains sont blonds et d'autres pas. Je pourrais être d'accord avec la conclusion, mais je ne suis pas sûr de savoir comment vous y arrivez à partir de la notion que, puisque le mot "timbré" s'applique aux hommes, alors il concerne tous les hommes.

W.R. B. : Parce qu'il est si universellement répandu, c'est un tel lieu commun, un de ces mots employés à tout propos. Je ne connais pas suffisamment les langues étrangères pour savoir à quel point il est répandu ; il y a sûrement des mots qui ont universellement cours. Néanmoins, je ne pense pas que la linguistique nous mènerait très loin ; pour nous, en tant qu'analystes, cette étape est déjà dépassée.

Q. : Comment ceci et ce dont nous venons de parler se rattache-t-il à la manière dont vous vous comportez réellement lorsque vous travaillez avec quelqu'un qui est votre patient ?

W.R. B. : C'est là une question difficile et elle a déjà, d'une certaine façon, été déformée par des tas d'idées sur ce que nous faisons. En fait, lorsque vous êtes assis dans une pièce, le patient et vous, c'est une situation unique, si nous avons raison de supposer que nous devons respecter la spécificité d'une relation privilégiée. Quelqu'un vient me voir ; il pense que je suis psychanalyste, je pense qu'il est un patient. En fait je n'en sais rien. Que feriez-vous ? Parler, y passer la journée ? Enfermé dans une pièce avec un inconnu, vous devez décider en un éclair de votre attitude. Quand le patient entre dans la pièce, il vous faut décider à l'instant même et avec très peu de renseignements pour vous guider, de ce que vous allez faire. A ce moment-là, je pense que l'on a raison de revenir à la théorie. En médecine, vous êtes censé pouvoir faire la différence entre un patient qui fait un accès cachectique ou qui a un banal coup de soleil. Un bon médecin va entrer dans une salle et remarquer que celui-ci est très malade, que celui-là présente d'autres signes qui s'imposent à sa perception. Le même principe s'applique en analyse ; nous sommes censés être capables de remarquer telle qualité qui nous fait penser que cette personne n'est pas quelqu'un d'autre. Pendant trois séances environ, la psychanalyse dans son ensemble est très utile ; de toute façon, vous ne pouvez pas faire autrement puisque vous ne savez rien d'autre. Mais ce n'est utile seulement parce que de cette façon vous pouvez éventuellement dire quelque chose d'approprié à la personne en question et gagner du temps jusqu'au moment où vous saurez à qui vous avez à faire.

Q. : Je suis curieux de savoir ce que vous considérez comme étant en général, pour un thérapeute, un "comportement approprié".

W.R. B. : Ma réaction est de vous répondre que vous ne pouvez pas dire ce qui est approprié ou pas. Fondamentalement, vous ne pouvez rien y faire et si vous pouviez y faire quelque chose, alors ça n'irait pas. Les patients ont à réaliser qu'il leur faut se résigner à m'avoir là. Il est inutile que je veuille leur donner l'impression qu'ils ont à faire à un médecin ou à un analyste ; je dois oser être seul avec quelqu'un qui peut avoir sa propre idée sur qui je suis. Ça peut ne pas être du tout ce que je souhaiterais ; il ne faut donc pas attacher d'importance à cette situation. L'un des avantages d'être analysé, c'est de vous habituer au fait que votre analyste fasse des commentaires sur ce que vous êtes, si bien que lorsque vous allez traiter des gens à votre tour vous serez peut-être plus à même de supporter ce genre de situation.

Q. : Les patients verbalisent souvent leur désir de savoir qui vous êtes ou d'apprendre quelque chose à votre sujet. La semaine dernière, j'ai eu une patiente qui voulait absolument que je l'appelle par son prénom et elle était très contrariée par mon refus. Elle venait de voir un autre thérapeute qui lui avait été recommandé et a très vite souligné qu'il l'avait appelée par son prénom. Elle m'a demandé pourquoi je n'en faisais pas autant. Elle avait l'impression d'être une étrangère pour moi, si je m'intéressais à elle c'est ce que j'aurais fait. Elle m'a dit : "Les seuls à m'appeler par mon nom de famille sont les créanciers." Que faites-vous dans ce cas ?

W.R. B. : C'est difficile à dire, je n'étais pas là. J'aurais peut-être dit à la patiente : "Je crois que vous avez très peur du nom que je vous donnerais si j'étais franc. Vous appréhendez que je puisse porter un diagnostic sur vous comme Mary Smith ou n'importe. Cela vous est égal si je vous appelle par un nom particulier de votre choix, mais vous avez peur de ce que seraient les termes que je pourrais employer si j'étais franc." Mais je ne connais pas la patiente, ni si elle pourrait supporter cela.

Q. : Si, elle le pourrait. Elle pense qu'elle est une putain ; c'est ce que son père avait sous-entendu. Elle dit : "Mon père doit avoir raison puisque j'ai des désirs sexuels pour plus d'un seul homme." Elle a une aventure avec un homme ; elle est mariée et a des enfants. En quelque sorte, au point où elle en est, elle veut se rapprocher de moi. Elle ne serait pas rebutée par ce que vous suggérez ; votre réponse l'agacerait et elle insisterait pour que vous l'appeliez par son prénom.

W.R. B. : Pourquoi pas son second prénom ? pourquoi pas putain ? ou prostituée ? Si elle n'en est pas une, alors quelle importance ? Veut-elle qu'on l'appelle une prostituée ou une putain ? Sinon, à quoi rime cette histoire ? Qu'est-ce qui l'a convaincue que son père avait raison ?

Q. : Elle veut avoir des relations avec d'autres hommes et pas seulement son mari ; donc, à son avis, elle doit être une putain. Si elle divorce, elle a peur de courir à droite et à gauche, d'avoir des relations sexuelles avec toutes sortes d'hommes, de se comporter en véritable putain.

W.R. B. : D'après ce que vous dites, je pense que j'essaierais d'attirer son attention sur la manière dont elle souhaite limiter ma liberté de l'appeler comme je veux. C'est tout à fait la même chose si le patient veut que vous lui donniez l'interprétation exacte. Pourquoi ne serais-je pas libre de me faire ma propre opinion et de décider si elle est une putain ou tout à fait autre chose ? Pourquoi m'en vouloir de ce que, en fait, je suis libre d'arriver à ma propre conclusion ?

Q. : Elle a peur que cette conclusion ne soit qu'elle est une putain.

W.R. B. : Mais pourquoi n'aurais-je pas le droit d'arriver à cette conclusion ?

Q. : Bon, vous concluez que c'est une putain, et puis ?

W.R. B. : Mais ce n'est pas ce que j'ai dit. Ce que je veux démontrer, c'est qu'il y a là un désir d'imposer une limite à la liberté de penser. L'exagérer pour plus de clarté. Il est ridicule qu'une patiente aille voir un médecin et lui dise : "Docteur, j'ai une grosseur au sein. Mais je ne veux pas entendre parler de cancer ni de quoi que ce soit de ce genre." La patiente vient-elle pour un diagnostic ? Sinon, pourquoi ? Il n'y a pas de différence fondamentale avec le cas où la patiente veut de prime abord décréter ce que vous devez penser ou éprouver à son sujet.

Q. : J'en déduis que votre pensée va en fait dans deux directions. La première, vous vous intéressez surtout à l'interaction entre vous et la personne qui est là, et pas tellement à ce qui se passe en dehors de la pièce. La seconde, vous vous attachez surtout à observer les types de comportements de cette personne ; vous semblez vous interroger non pas sur le pourquoi mais sur ce qu'est cette personne et comment.

W.R. B. : Bien que je souhaite avoir des connaissances, par quelque source que ce soit, sur cet individu, ma justification pour m'en tenir strictement à ce que je peux voir et entendre par moi-même est que l'expérience, et pas seulement en psychanalyse, m'a convaincu que l'on ne peut vraiment pas se fier à l'ouïe-dire. C'est effrayant de se sentir limité à ce que l'on peut observer par soi-même car vous apprenez à quel point vos sens sont faillibles. Mais du moins si vous pouvez voir et entendre par vous-même, vous pouvez avoir un certain nombre de preuves de ce que vous avancez.

Q. : Est-ce à dire par conséquent que vous ne tiendrez pas compte du fait que le père de cette femme l'a traitée de putain ? Tenteriez-vous de découvrir si elle en était une ou si elle pensait en être une ?

W.R. B. : Non. Je crois que je penserais que cela m'en dit plus long sur le père que sur la fille. C'est là le hic d'une interprétation. Le patient peut ne pas connaître grand-chose à mon sujet ou à propos de la psychanalyse, mais mon interprétation lui en dira plus long sur ce que je suis que sur ce qu'il est. J'espère que cela lui apprendra quelque chose sur lui, mais même s'il sent que ce que je dis est exact, le fait que je dise telle chose va lui donner une indication sur moi.

Q. : Quel en est l'intérêt ?

W.R. B. : Il me semble qu'il y a un grand intérêt à respecter les faits. C'est pourquoi les patients ont besoin d'éprouver un certain respect pour ce qu'ils constatent être des faits.

Q. : Là je suis complètement dérouté. Je peux très bien voir tout cela en termes de recherche en psychanalyse et en psychothérapie, dire que le patient adopte un type de relation avec le thérapeute et, en un sens, imite ou incorpore certains aspects de sa personnalité. Mais je ne vois pas les faits dont vous parlez, parce que l'impression que je retire de vos propos est que l'interprétation dans l'entretien est, à la base, destinée à entretenir les rencontres pour permettre à quelque chose comme de la magie noire de se produire pour que le patient change de comportement en incorporant le moi-fort ou le moi-bon du thérapeute. Nous savons que certains thérapeutes ont des vies plutôt dissolues et leurs patients finissent par faire de même. D'autres thérapeutes sont plutôt conformistes et leurs patients le deviennent à leur tour. Je me demande donc si ce sont les faits, ou simplement une technique, qui vous permettent de maintenir la relation jusqu'à ce qu'il se passe quelque chose de magique.

W.R. B. : Là encore, je dois revenir à la théorie qui est une sorte de résumé de mon expérience. L'être humain est ce que j'appellerais très "malin". Certains animaux sont malins, les animaux de cirque par exemple peuvent reproduire exactement un défilé municipal. De même, vous pouvez être sûr que le patient sera capable de se comporter exactement comme l'analyste ­ et c'est en vérité ce qu'ils apprennent à faire. Le patient doit seulement continuer à venir assez longtemps pour avoir sa petite idée sur les différentes faiblesses et habitudes de l'analyste. Ce patient peut être exactement comme l'analyste et être soigné exactement comme l'analyste. L'ennui c'est que ça ne semble ni suffisant ni satisfaisant. C'est le résultat obtenu le plus facilement et le plus vite ; on arrive au point où le patient ne devient pas exactement comme l'analyste mais devient celui qui est en train de devenir quelqu'un, ce qui est plus difficile et quelque peu effrayant ; ça peut vouloir dire devenir fou. Les patients, par conséquent, préféreront souvent s'en tenir à être comme l'analyste. Nous pouvons voir avec quelle rapidité les enfants prennent les mauvaises habitudes des parents. Les mauvaises habitudes d'un analyste se reflétent chaque fois chez ses patients, et très vite.

Q. : Pouvez-vous nous donner des exemples du genre de mauvaises habitudes dont vous faites montre ?

W.R. B. : Non, mais mes patients le pourraient. J'espère seulement que ces caractéristiques aideront le patient au lieu de le gêner, et que je suis le genre d'analyste qui représente moins un passif qu'un actif.

Q. : A vous entendre, j'ai l'impression que vous partez de ce qui ne se passe pas plutôt que de ce qui se passe. Par exemple, vous ne pouvez pas dire précisément ce que sont les mauvaises habitudes parce que vous ne vous en rendez pas compte ; ou, lorsque vous donnez une interprétation, il s'agit plus d'une réflexion sur le thérapeute et sur ce qu'il est que d'une réflexion sur le patient ; ou encore vous parlez du diagnostic en termes de ce que vous ne regardez pas ou de ce que vous ne faites pas.

W.R. B. : Ce que je regarde, c'est ce qui est au-delà du perceptible sensoriel. Donc vous avez tout à fait raison de dire que je parle de ce qui sensoriellement n'est pas.

Q. : Je remarque que, dans vos entretiens, vous demandez rarement "pourquoi ? . A propos du patient, vous dites "qu'est-ce qui... ?" ou "comment ?", et cela me rappelle le genre de modèles de comportements humains sur lesquels travaillent Piaget ou Lévy-Strauss. Je me demande si vous allez dans le même sens ?

W.R. B. : Certainement ; c'est un modèle de base, sous-jacent. On pourrait continuer à l'infini à interpréter des sujets de peu de conséquence ou de peu d'importance, mais on aimerait véritablement interpréter la chose fondamentale, le langage fondamental. En médecine, ça serait simple ; vous n'avez à vous occuper que de ce qui à l'évidence se prête à l'observation. Ce que vous voulez savoir, c'est ce qui se cache derrière çà : pourquoi ce patient n'est-il pas simplement pâle ? Pourquoi est-ce que je pense qu'il s'agit d'un accès particulier ? Et c'est déjà assez difficile en médecine ; cela me semble bien pire dans le domaine dont nous parlons. C'est pourquoi il me semble que ce serait une bonne chose si nous pouvions envisager au cours de la vie courante, de l'expérience courante, ce qu'est ce langage fondamental.

Q. : Suggéreriez-vous une intervention directe pour atteindre ce niveau ?

W.R. B. : Non, parce qu'étant donné l'intelligence du sujet il peut toujours la contrer ; il peut éprouver : "Je ne veux pas entendre que quelque chose ne va pas chez moi", et la réponse immédiate est une barrière défensive et un écran de nouveau en place.

Q. : Que faites-vous alors ?

W.R. B. : Je ne sais pas.

Q. : Mais vous faites quelque chose, je le sais.

W.R. B. : Je pense que parfois on fait quelque chose. Les gens espèrent fermement que le médecin ne va pas se tromper et qu'il va découvrir ce qui ne va pas. Je ne crois pas que les gens viennent nous voir parce qu'on leur a dit de le faire ­ cela peut être une explication rationnelle de leur comportement rationnel. Eux-mêmes peuvent avoir beaucoup de mal à dire pourquoi ils viennent. En fait, une des difficultés que nous rencontrons réside dans un sens moral, oublié, et dont probablement nous n'avons jamais eu conscience. C'est pourquoi lorsqu'un patient vient vous voir il est si difficile de savoir quelle idée avoir en tête. Plutôt que de considérer la situation étalée dans le temps (passé, présent, avenir), il faudrait l'envisager comme une carte d'état-major où tout est représenté sur une surface plane, relié par de nombreuses courbes. Cela signifie que parler avec quelqu'un c'est uniquement "maintenant", "ici et maintenant". Pouvez-vous distinguer un élément d'un autre ? Et si oui, comment ? On pourrait dire au patient : "Tout cela a une très longue histoire ; ce sont des émotions éprouvées dans la petite enfance, avant même de pouvoir les verbaliser." Je suis sceptique quant à cette méthode ; le patient peut être capable de comprendre ce que je veux dire par là et d'observer les éléments sur lesquels j'essaie d'attirer son attention. Mais je ne sais pas quel sorte de langage il faut employer. Dans Phédon, Platon nous montre Socrate parlant de l'ambiguïté de la communication verbale. Il fait remarquer que le mot utilisé n'en dit pas plus long qu'un tableau ; c'est tout aussi ambigu car un tableau doit être interprété. En deux mille ans, je ne vois guère de progrès quant à ce problème. A l'occasion, un philosophe comme Kant, observe à nouveau l'ambiguïté du langage et la nécessité de le rendre plus précis et plus exact. Je suis au regret de dire qu'il me semble que nous, psychiatres et psychanalystes, nous comportons souvent comme si ce n'était pas un problème, comme si nous pouvions faire quelque chose avec le langage que nous utilisons avant même d'avoir mis de l'ordre dans cette question.

Q. : Je pense que vous demandez trop à l'homme.

W.R. B. : C'est possible mais le fait que je le fasse n'a pas la moindre importance.

Q. : Tout d'un coup, tandis que vous parliez, je me suis souvenu d'une histoire. J'ai autrefois travaillé avec quelqu'un à qui j'ai dit : "Ce que vous ne devriez pas faire, c'est aller au Collège." Je lui en ai donné les raisons et il est parti. Deux ans plus tard, je traversais en voiture une ville perdue de l'Arizona et je me suis arrêté pour boire un café. Soudain ce même homme est entré, m'a serré la main et m'a dit : "Merci infiniment pour ce que vous m'avez dit." Je lui ai demandé : "Qu'ai-je dit pour vous aider ?", "Vous m'avez dit d'aller au Collège." Les gens n'écoutent pas. Le rôle du thérapeute est, en un sens, d'être prèsent, une sorte de tableau noir. Voilà peut-être votre clé. On est tellement occupé à démêler les conduites de cette personne qu'elle peut réfléchir à certaines choses en votre présence.

W.R. B. : Cela dépend beaucoup de ce que le patient est capable de retirer de cette expérience ; si possible, j'aimerais rendre plus probable qu'il en retire un bénéfice et non l'inverse. Ce qui importe c'est que le sujet soit capable d'avoir suffisamment de respect pour la réalité, pour les faits, pour s'autoriser à les regarder en face. J'ai travaillé avec deux chirurgiens, dont l'un avait une réputation mondiale, Wilfred Trotter, et l'autre était localement connu et très apprécié. Si Trotter faisait une greffe de peau, elle prenait ; si l'autre faisait une greffe, techniquement parfaite, elle échouait et était rejetée. Wilfred Trotter qui a écrit Les instincts du troupeau en temps de paix et en temps de guerre, écoutait toujours avec beaucoup de respect ce que le patient avait à dire ; il ne repoussait jamais les malades parce qu'ils étaient simples. Il ne les repoussait même jamais parce qu'ils étaient très importants. Je l'ai vu lorsqu'il était appelé par des membres de familles royales. Il s'asseyait simplement sur le lit et se mettait à écouter ce que son royal patient avait à dire. Il répondait : "C'est bon ; nous allons arranger ça. "Il pratiquait ensuite ce qui aurait dû être fait depuis longtemps, une résection costale des plus simples et des plus classiques. Personne jusqu'alors n'avait été capable de traiter aussi irrespectueusement les côtes royales.

Q. : Je me demande si vous n'êtes pas pas tellement occupé à comprendre et à écouter le patient que vos commentaires ont, en réalité, pour but de l'encourager à continuer à parler afin de pouvoir l'observer davantage.

W.R. B. : C'est possible mais, si vous avez de la chance, le patient peut aussi sentir qu'il peut oser porter son attention sur les faits tels qu'ils sont, si désagréables soient-ils. Là est la difficulté : pour l'être humain, les faits ne sont pas par eux-mêmes acceptables. En dépit de toutes les lois de la science, il n'existe aucune preuve que qui que ce soit ou quoi que ce soit obéisse à ces lois. Ce serait commode si le monde réel demeurait à l'intérieur des limites de notre compréhension ; ce n'est pas le cas et il n'y a pas de raison pour que çà le soit. C'est bien pourquoi il est si important que nous respections les faits ; l'autre peut alors de la même façon oser aussi respecter ces faits ; ça fait tache d'huile.

Q. : Il y a controverse dans les cercles psychanalytiques quant à l'utilité de voir l'épouse ou les membres de la famille d'un patient. Étant donné votre intérêt pour les faits et votre soin à éviter les on-dit, je me demande si vous auriez un commentaire à faire à ce sujet.

W.R. B. : Dans certaines situations, je n'ai pas pu éviter de voir la famille. En fait, je préfère ne pas la rencontrer parce que je m'aperçois que ce que j'obtiens d'un patient, si peu communicatif qu'il paraisse, est si vaste que je ne pourrais pas m'en sortir avec encore plus d'éléments. Si cela vous convient à vous de rencontrer la famille tout entière, alors à mon avis il faut le faire. Il n'est pas bon d'avoir recours à une méthode parce qu'elle convient à quelqu'un d'autre. Le fait que d'autres agissent différemment est utile, çà peut vous suggérer une idée, mais la question fondamentale est : "Êtes-vous capable de trouver ce qui vous convient ?"

Q. : Vous avez parlé de vos objectifs au cours d'une thérapie, l'un étant de confronter les patients aux faits qui les concernent tels que vous les voyez, la vérité sur eux-mêmes ; l'autre d'être accessible en tant qu'individu. Je me demande si c'est compatible.

W.R. B. : Vous rendre accessible, c'est beaucoup plus facile à comprendre si vous l'envisagez comme une sorte de publicité. Vous devez faire savoir que vous existez, que vous avez un nom et une adresse. Quant à qui vous êtes, quel genre d'individu, c'est là une opinion que l'analysant est libre de se faire par lui-même. Il doit être capable, face au miroir qui lui est présenté (de préférence, pas trop déformant), de déduire qui il est grâce aux efforts de l'analyste pour lui renvoyer le sens de ses associations libres. En fait, l'analyste ne doit pas dire au patient qui il est mais, à partir du miroir qu'il tente de lui présenter, le laisser se faire sa propre idée. C'est une erreur de croire que l'analyste peut dire au patient quelle est sa véritable personnalité ; toute tentative de ce genre ne serait qu'un miroir déformant. Je ne pense pas que la réalité du personnage de l'analyste soit incompatible avec une tentative de parler sincèrement.

Q. : Vous avez dit comment, lorsque vous êtes avec les autres, vous étiez bombardé par un tas de renseignements ambigus et que vous cherchiez à découvrir des faits et la vérité. Qu'entendez-vous par "les faits" ?

W.R. B. : J'entends par là croire à l'existence d'une réalité fondamentale même si je ne sais pas ce qu'elle est ; c'est ce que j'appellerais un "fait". Mais nous sommes prisonniers de nos sens. "La réponse est le malheur de la question." La réponse est le malheur ou le mal de la curiosité ; elle la tue. Il y a toujours un désir passionné qui éclate dans une réponse afin d'empêcher tout débordement au travers de la brèche qui existe. C'est l'expérience qui finit par vous faire comprendre que l'on peut donner ce que nous appelons des "réponses" et qui ne sont en réalité que des bouche-trous. C'est une façon de mettre un terme à la curiosité, surtout si vous réussissez à croire que cette réponse est la réponse. Sinon vous élargissez la brèche, ce vilain trou où il n'est plus aucun savoir. Dans certaines situations matérielles, on peut refermer cette brèche d'une façon plus ou moins convaincante ; si vous avez conscience d'avoir faim, vous pouvez manger et espérer, pour ainsi dire, vous imposer silence ; une mère peut donner le sein à son enfant : si elle le fait avec des sentiments de colère et d'hostilité, c'est une autre affaire que si elle le fait avec amour ou tendresse. Même dans le domaine de la curiosité mentale, dans le fait de vouloir connaître quelque chose de l'univers dans lequel nous vivons, cette brèche peut être colmatée par des réponses prématurées et présomptueuses.

Q. : L'analyste peut-il guider le patient en élargissant le champ de sa curiosité lorsque çà lui semble la bonne voie, et en lui donnant une interprétation ou une réponse, non pas toute-puissante, mais qui pourrait peut-être limiter ce champ ?

W.R. B. : On aimerait bien que ce soit quelque chose comme çà. Je doute fort qu'il en soit ainsi car nous ne pouvons pas nous empêcher de partager avec le patient cette envie de colmater la brèche. Il veut croire que l'analyste sait et trouvera sans aucun doute toutes les bonnes raisons pour cela. Et, bien sûr, l'analyste est enchanté de lui rendre ce service, il lui est difficile d'y résister. Si vous le faites, vous pouvez du même coup étouffer toute curiosité. Les gens pensent que vous leur cachez délibérément un renseignement ou ce que vous savez.

Q. : Aux conférences de la Tavistock, on dit souvent que "la réponse se trouve au sein du groupe". On ne cesse de le répéter. Si l'on y réfléchit, cela paraît au premier abord sans appel ; il y a une réponse et elle se trouve là parmi nous. Si on y regarde de plus près, c'est exaspérant car cette recherche, c'est une quête sans fin au sein de ce groupe pour une réponse qui s'avère le plus souvent ne pas en être une. Je me demande si vous accepteriez de réfléchir un peu à cette théorie : "la réponse se trouve au sein du groupe".

W.R. B. : Cette idée me semble commode car elle restreint le champ de la recherche. Si vous avez de la chance, elle peut contenir une part de vérité. Mais le problème c'est : "la réponse peut-elle tuer la curiosité ou est-elle le prélude à une curiosité documentée et disciplinée ?" En ce qui me concerne, toute affirmation est valable dans la mesure où elle est un prélude à l'exercice d'une curiosité disciplinée.

Q. : Croyez-vous qu'un groupe ait un inconscient ?

W.R. B. : Je ne voudrais pas renoncer à cette idée ; je ne voudrais pas non plus que cela empêche la découverte d'autre chose propre au groupe. C'est facile. Je pourrais dire : "Étant donné que j'ai un corps, pourquoi ne pas en rester là ? Pourquoi tout embrouiller en supposant que j'ai aussi un esprit ?" Nous savons tous que la théorie du conscient et de l'inconscient a été très féconde ; elle peut l'avoir été suffisamment pour nous faire douter de son efficacité ou de son utilité aujourd'hui. Si vous faites une étude sur le groupe, il peut apparaître nécessaire d'y ajouter une autre théorie parce que celle-ci, si valable soit-elle, n'est plus suffisante dans ce cas. Depuis quelque temps déjà, les tribunaux parlent de "réhabilitation" ; ils font même appel à l'opinion de gens comme nous parce qu'ils se rendent compte que ces modes de jugement vénérables et riches d'expérience : "coupable ou non coupable, emprisonnement ou relaxe", ne sont plus valables. Ainsi se révèle une curiosité sans limite ; elle ne cesse de gagner du terrain ; toute la manière dont nous menons nos affaires est remise en question.

Q. : J'ai du mal à assembler des mots tels que "malin", "avisé", "intelligent". Vous semblez me dire que nous devrions avoir assez de sens commun pour écouter un langage fondamental ; c'est mon interprétation personnelle.

W.R. B. : Bien sûr, pour avoir du sens commun il vous faut avoir des sens qui travaillent en commun et ça paraît marcher assez bien puisque de toute façon c'est ce qui a l'air de se passer ; le petit enfant est capable de coordonner ce qu'il entend, sent et voit. Il est difficile de dire comment on parvient à un certain sens commun ; il est plus facile de s'apercevoir que lorsque nous vieillissons nos sens ont tendance à ne plus travailler en commun. Autrefois j'étais un athlète ; ça ne serait plus possible aujourd'hui parce que mes fonctions physiques ne sont plus assez coordonnées. On peut présumer que cela s'applique aussi au sens commun.

Q. : Donc tout évolue et change constamment ?

W.R. B. : Je le crois. C'est pourquoi j'ai parlé d'"effervescence" ; je prends l'exemple de l'obsession de Léonard de dessiner de l'eau et des cheveux ; il pouvait ainsi, avec talent, "tirer un trait" sur cette idée ou ce sentiment. Dans notre métier, cette effervescence devient parfois suffisamment intrusive pour qu'on lui donne un nom, adolescence par exemple. Est-ce une réponse ? Est-là un de ces bouche-trous qui font que vous ne vous demandez jamais ce qu'il est advenu de cette effervescence, pourquoi elle apparaît juste à ce moment-là, pourquoi, alors que vous croyez parler à votre petite-fille, elle se métamorphose en une jeune femme pendant que vous lui parlez ? Pourquoi, lorsque vous vous adressez à ce petit garçon irresponsable, est-ce déjà en réalité un jeune père ?

W.R. B.
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(1) N° 1/86, Quel avenir pour la psychanalyse en psychiatrie.retour texte
(2)
Traduit de l'anglais par Michelle Moaty-Bitoun.retour texte

 

 

L'épileptique et le psychanalyste, détail ? (1)

Gilbert DIEBOLD

(Centre E. Marcel, 3 cité d'Angoulême, 75011 Paris)

Depuis le temps que je raconte ici et là dans des congrès, des cours ou des articles, des histoires qui à mes yeux illustrent l'intérêt d'un abord psychiatrique et psychanalytique des enfants épileptiques, je finis par ne plus savoir si j'énonce des truismes, des idées déjà admises ou si mon lecteur risque d'être surpris voire brutalisé par des propos inattendus.

Aujourd'hui, il me faut être assez bref, j'abandonnerai donc les formules de style prudentes au risque de paraître péremptoire.

Longtemps considérée comme une maladie mentale, l'épilepsie a été confisquée aux psychiatres qui ne s'en sont pas plaint, sauf Henri Ey qui, comme le rappelle volontiers René Angelergues, disait que l'épilepsie "constitue un prototype de maladie mentale évolutive à base de psychoses aiguës et un modèle de déstructuration de la conscience".

C'est assez récemment, il y a une soixantaine d'années, qu'a eu lieu le rapt à la faveur des espoirs suscités par les débuts de la neurochirurgie, l'apparition de l'E.E.G. et les premières drogues efficaces.

Ces patients difficiles, déroutants et qui restaient longtemps malades, ne gratifiaient guère les psychiatres, et c'est ainsi que l'épileptologie est devenue une chasse gardée des neurologues, à quelques exceptions près.

D'ailleurs, en France, une bonne proportion des psychiatres-psychanalystes qui se sont intéressés à l'épilepsie étaient aussi neurologues ou électroencéphalographistes.

C'est en particulier le cas de Thérèse Neyraut Sutterman, de Manuceau, de Soulayrol et de moi-même.

Pour ma part, j'ai trouvé qu'être électroencephalographiste ne rendait pas nécessairement sourd aux propos des patients, surtout lorsqu'ils racontent des histoires passionnantes, extraordinairement ressemblantes par certains points et très insolites, dans lesquelles dominent les morts et les doubles.

Le fait que plusieurs auteurs, venus d'horizons différents, qui ne se connaissaient pas, aient repéré, chacun de son côté, des " coïncidences " biographiques ne permet plus de croire que celles-ci soient dues au hasard.

Au contraire, ces observations, du fait même de leur ressemblances, constituent des données cliniques qui se recoupent, scientifiques, et doivent être traitées comme telles.

Parmi ces observations recoupées, un relief particulier revient à des histoires de doubles morts, pour tout dire restant souvent cachées, sans doute parce qu'elles sont crues et violentes, parfois au contraire elles sont exhibées sans aucune élaboration, ce qui est une autre façon de ne pas en parler, stratégie typique de l'épilepsie dans laquelle ce qui ne peut être dit ou représenté, est agi, figuré.

On retrouve chez nombre de ces patients, une identification inconsciente à un double mort et, même si cela n'est pas la seule configuration intéressante, j'ai choisi de mettre l'accent sur celle-ci en raison de sa fréquence dans mon expérience.

Très souvent, comme l'avait remarqué Bouchard et ses collaborateurs dans un livre référence des "psychoépileptologues", la trace de cette identification inconsciente à un double mort est repérable dès la première crise à condition qu'on puisse la retrouver, car dans la plupart des cas, ce qui nous est présenté comme la première n'est souvent que la seconde ou la troisième et seule une reconstruction nous permettra d'y avoir accès. Un exemple clinique pourrait venir illustrer mes affirmations péremptoires, parce que j'ai voulu "faire bref" ; il a déjà été produit mais je n'hésite pas à l'utiliser à nouveau tellement il me semble parlant.

Isabelle

Pendant sa grossesse, la mère d'Isabelle s'était trouvée sous l'emprise de deux fées carabosses, sa mère et son médecin.

Sa mère avait choisi ce moment pour lui raconter que lorsqu'elle-même était prête à naître, elle avait été investie comme un fœtus tueur.

Le médecin qui la suivait avait dit "vous avez un rétrécissement mitral, si vous êtes encore enceinte, le cœur lâchera", prédiction heureusement contredite par la suite, mais qui avait placé cette grossesse sous le signe de la mort dans l'âme.

A la génération suivante, un autre médecin, en examinant la mère d'Isabelle, se grattait pensivement la tête. Il y avait là un message que la jeune femme enceinte, sans doute glacée par le récent discours de sa propre mère, ne chercha pas à dévoiler. Elle craignait tant d'entendre, elle aussi, quelque terrible verdict médical, qu'elle n'osait pas lui demander ce qui l'inquiétait au point de se gratter ainsi la tête après chaque examen.

L'accouchement arrive à huit mois, une petite fille naît sans difficulté. C'est alors que le médecin entraîne le père dans la pièce à côté et dit "il y en a un autre". C'est pour cela qu'il se grattait la tête, espérant que la jeune femme le questionne pour annoncer qu'il avait diagnostiqué une gémellité. L'autre naît peu après, c'est aussi une fille. Les jumelles sont chétives, Isabelle plus que l'autre ; on les met toutes deux en couveuse.

Au bout d'une semaine, la plus robuste des deux prématurées meurt et tout le monde se résigne à voir mourir Isabelle... qui survit, mais elle se développe mal et s'éveille peu. Lorsqu'elle atteint l'âge de 7 mois, on diagnostique une hémiplégie qui précipite l'intervention d'un kinésithérapeute. Cet homme très chaleureux, s'intéresse beaucoup au bébé qui, de séance en séance, s'éveille. Avec espoir on intensifie le travail autour d'elle, les progrès sont là, elle commence à parler.

Un jour, Isabelle est dans la cuisine sur son pot lorsque arrive un cousin de la mère, fort triste, qui évoque à mots couverts la mort prochaine de son enfant atteint d'une tumeur maligne à évolution rapide ; cette cousine d'Isabelle a à peu près le même âge qu'elle. A ce moment précis, Isabelle a sa première crise.

Il est à noter que la raison pour laquelle on m'avait amené cette enfant, n'était pas tant l'épilepsie qu'un retard de développement.

Lorsque cette première crise me fut racontée en détail, c'était après de longs entretiens avec les parents, surtout la mère. En tous cas après que cette précision sur les circonstances de la première crise fut donnée, Isabelle n'a plus jamais eu de crise, même lorsque nous avons prudemment arrêté le traitement ; le recul est maintenant d'une vingtaine d'années.

On comprend mieux peut-être maintenant la proposition de Thérèse Neyraut Sutterman qui dit "l'épileptique se vit comme en danger d'être victime d'un infanticide". Ce en quoi elle inverse à juste titre la proposition que Freud avait avancée dans Dostoiewski et le parricide.

Parmi d'autres, l'exemple d'Isabelle indique qu'un travail psychique est susceptible de provoquer une modification importante des crises.

Il était donc tentant d'intégrer notre compréhension affinée de l'histoire singulière du sujet dans les moyens du traitement.

Notre spécificité de pédopsychiatrie et notamment l'habitude que nous avons de relier la pathologie actuelle aux nuances de l'histoire nous sont là d'un grand secours.

Il n'y a guère que nous qui puissions passer de nombreuses heures à écouter un patient, à l'observer, à nous entretenir avec la famille. Ceci nous permet de retrouver des corrélations entre l'histoire et les symptômes, ce qui est inaccessible aux autres modes d'exercice médical même les plus minutieux et compétents.

Éclairer ces corrélations entre des particularités de l'histoire et le déclenchement des crises peut suffire à apporter un mieux mais on pouvait attendre plus des psychothérapies et, de fait, un certain nombre d'auteurs (cités dans la bibliographie) s'y sont risqués, souvent avec succès.

Betty

Betty est une petite fille de 10 ans lorsque je la rencontre pour la première fois. Elle est la fille d'un couple américano-français. Les parents sont tous deux professeurs, la mère est d'origine américaine. Betty m'est amenée parce qu'elle est épileptique et que ses parents ont la conviction qu'un facteur psychologique est présent dans le déclenchement de ses crises. De fait, ils me racontent d'emblée que Betty est née fin mai, un an et deux jours après le décès de leur premier enfant Peter. Betty a un petit frère qui s'appelle Pierre, il a cinq ans de moins qu'elle. En approfondissant les choses, j'apprends que le premier enfant est mort dans des circonstances assez tragiques. Ils étaient à l'étranger dans un pays sous-équipé médicalement. Le bébé présente une anomalie cardiaque grave qui nécessite une intervention. Il est emmené à Paris et y décède peu après l'opération. Les parents ne l'avaient pas accompagné. Ils se sentaient coupables de ne pas s'être assez battus et de n'avoir pu investir suffisamment un enfant à l'avenir très incertain après avoir appris que les chances de survie étaient minces.

On peut, bien sûr, imaginer à quel point leur travail de deuil a été influencé par cela.

La première crise a eu lieu début juin. Ses crises ont deux formes : d'une part ce que Betty appelle "le truc" et que nous pouvons nommer une crise psychoaffective. Le truc c'est un sentiment de panique indéfinissable : "Je panique et il me faut absolument quelqu'un avec moi, ça dure dix à vingt secondes et ensuite il me faut dix ou vingt minutes pour ne plus être préoccupée. Ca me fait cela une ou deux fois dans la même journée et ensuite, je reste parfois un mois sans en avoir"

Nous apprenons par ailleurs qu'elle a eu des crises généralisées très rares, mais l'une d'entre elles a été vue par un de mes confrères pédiatre hospitalier.

Lorsque je la reçois, elle ne prend plus de traitement, ses parents ayant préféré essayer l'homéopathie plutôt que l'association Tegretol ­ Depakine qu'avait prescrit notre collègue neurologue. Il est vrai que Betty, depuis plusieurs mois n'a pas eu de crise généralisée, ce qui leur permet de croire à une amélioration. Je leur explique que le "truc" représente ses crises et je décide de commencer des entretiens avec Betty tout en précisant qu'un traitement médicamenteux devra être repris si "le truc" continue.

Lors des premiers entretiens, Betty, bien que fort jeune, comprend très bien ce qu'est un travail psychothérapique et elle trouve un réel plaisir aux associations d'idées et aux interprétations que je lui propose. Dès la première séance, elle raconte les circonstances de la plus récente de ses crises, de ses trucs : elle lisait dans un journal pour enfants une histoire que je pourrais qualifier de "non-sens" : une famille va déjeuner au restaurant et le serveur, prenant leurs commandes au pied de la lettre, leur sert par exemple l'eau plate dans une assiette plate et c'est à ce moment-là que survient son truc. Elle remarque avec moi que sa crise est survenue alors qu'on prenait une chose pour une autre en jouant sur les mots, au pied de la lettre.

A la séance suivante, Betty raconte un rêve : c'est une poupée Pierrot à Carrefour. Elle coûte 9,80 Frs. Il s'agit d'une toute petite poupée blanche au visage blanc avec des paillettes. Puis elle me dit qu'elle a eu un truc dimanche soir avant de s'endormir : "J'ai vu de la lumière dans la salle de bains, j'ai pensé que mon père y était et je suis allée voir dans la chambre de mes parents, maman dormait, papa n'y était pas. J'avais eu mon malaise avant, juste avant."

La semaine suivante, elle me dit qu'elle n'a pas eu de crise ni de truc et me raconte un rêve : "Je cherchais une cassette et je disais "le perdu" au lieu des "inconnus" (un groupe comique)". Je souligne "le perdu" et elle interprète : "le plus logique me semble être de penser à l'enfant perdu de mes parents".

La séance d'après, elle m'annonce avoir eu des vomissements dans son sommeil, le soir de la séance précédente. Elle avait eu son truc peu après la séance du mercredi. Nous voyons dès à présent que Betty déclenche souvent ses trucs en réponse, semble-t-il, à une situation absurde dans laquelle on prend une chose pour une autre et il semble possible de rapporter ce fait à son angoisse d'être confondue avec le petit frère mort qu'elle a remplacé un an après.

Une idée semble venir à l'appui de cette première approximation. "On était près d'une sorte de château en pierres, j'ai vu une vipère, c'était d'abord un chat mais mon ami caressait le chat et ça devenait une vipère". Dans le même rêve, ma grand-mère avait un chien en chocolat, très beau. Je lui demandais si je pouvais l'avoir, elle répondait : "j'aimerais mieux le garder". Betty dit alors que cette grand-mère avait fait un chien, un jouet, pour Peter le frère aîné mort, que sa maman le lui avait donné. Je lui dis alors : "Je comprends pourquoi tu fais des trucs quand on prend quelque chose pour une autre, comme si toi on te confondait avec quelqu'un qui est mort".

Pendant plusieurs séances, Betty qui essaie de comprendre, qui s'empare du cadre psychothérapique, raconte plusieurs rêves qui reprennent les thèmes que nous venons d'exposer. J'ai l'impression qu'elle est trop bonne élève, ce qui correspond à sa personnalité de jeune fille très intelligente et sérieuse dans tout ce qu'elle fait, sérieuse mais enjouée et aimant lire.

Elle raconte un rêve : "C'était dans une cour d'école, comme une école privée, on mangeait et il y avait certains élèves de mon école que je connais ; il y avait des betteraves rouges à la cantine et je voyais ma grand-mère maternelle qui disait : " ne te plains pas, on paie assez cher pour tu viennes ici". Puis elle ajoute : "j'aimerais bien devenir une spécialiste des rêves". Je lui interprète que la cantine c'est moi et qu'elle s'applique à profiter de ce traitement pour lequel ses parents paient pour elle.

Je dois préciser qu'elle m'avait parlé de son souci de ne pas coûter trop cher à ses parents (en fait les séances sont remboursées à l'exception du ticket modérateur un peu plus élevé que chez d'autres médecins car je suis conventionné avec honoraires libres). Je serai d'ailleurs amené à discuter avec elle le prix de mes séances en le baissant afin qu'elle accepte de continuer à venir au rythme d'une fois par semaine. Betty n'a pas eu son truc depuis assez longtemps ; elle me raconte : "Maman, elle vous a pas dit, elle a rêvé qu'elle avait son truc" et puis elle raconte qu'elle a lu un livre d'un enfant qui avait une épilepsie : "c'est amusant de lire ça, tous ses professeurs le voyaient comme un enfant normal sauf le professeur de gymnastique qui avait peur pour lui, et après, privé de son activité préférée, il est devenu mauvais élève".

La semaine suivante, elle ne vient pas car elle présente un état de mal convulsif. Ses parents m'expliquent qu'elle ne voulait pas venir à la consultation car elle avait peur de ne pas rentabiliser les séances. Le compte rendu de l'hospitalisation précise que les examens complémentaires y compris la ponction lombaire et l'I.R.M. ont été normaux, l'E.E.G. montrait une activité bifronto temporale avec prédominance gauche.

On a constaté deux crises prolongées de plus de quinze minutes qui ont cédé avec du Dilantin. Betty sort de l'hôpital avec un traitement de Valproate retard.

A la sortie de l'hospitalisation qui a duré une semaine, je suis amené, comme je l'ai dit, à négocier le prix de mes séances avec Betty afin de m'assurer qu'elles resteront hebdomadaires. Elle raconte le rêve suivant : "Maman demandait à mon petit frère (Pierre) de lui dessiner un miracle ". Je suggère : " ressusciter les morts... guérir les crises..." ; elle répond : "à mon avis, il n'y aura pas besoin de miracle".

Nouvelle entrevue : Betty m'explique qu'elle a vu un film à la télévision d'un élève qui fait une crise d'épilepsie : "il appelle ça le grand mal, c'est pas pareil que moi ; dans l'école, il y a une fille qui dit que c'est le diable".

Betty n'a pas eu de truc, elle raconte un rêve dans lequel son père fait des sous-verres pour les accrocher au mur. Dans un de ces sous-verres, des gens qui dansent sont remplacés par une photo d'un ami de son père en train de bêcher : "on me dit que cet ami est un épileptique guéri". Je demande à Betty pourquoi il bêche, "fait-il le jardin ? ", " creuse-t-il un trou ?". Très vite, elle répond : "il fait plutôt le jardin à mon avis". Ce rêve pourrait, bien sûr, faire l'objet d'hyothèses inteprétatives nombreuses et riches, et mes associations d'idées me portaient vers un père qui encadre des photos de famille, qui remplace une chose pour une autre, des gens qui dansent euphoriques, un épileptique guéri après avoir enterré ses morts, etc. Ce rêve évoque l'interprétation de l'angélus de Millet par Dali dans laquelle celui-ci prétendait voir, à la place de la brouette, le cercueil d'un enfant. Des radiographies du tableau faites ultérieurement montrent effectivement une boîte rectangulaire de petite taille à la place de laquelle a été peinte la brouette qui se trouve entre les deux personnages.

Si je relate ces associations qui sont les miennes, c'est pour donner une idée de la façon dont peuvent venir les interprétations dans une histoire de deuil non élaboré ou d'enfants de remplacement, non pas par une association verbale comme elles sont usuelles dans les cas de psychanalyse classique, mais sous forme d'une image (le plus souvent macabre et repoussante). Dans mon jargon, il ne s'agit pas d'une représentation mais d'une figuration, étape différente, plus archaïque, du processus de mentalisation. Nous reviendrons sur ces points. Dans ce cas, j'ai préféré poser une question qui laissait à Betty plusieurs réponses possibles car je craignais de déclencher une crise en induisant une figuration trop pertinente. Betty s'est précipitée sur la réponse la plus banale.

A l'entretien suivant, c'est un rêve qui est d'abord raconté : "J'allais au collège, je cherchais la liste pour voir avec quels élèves je serais, mais au lieu d'être des listes normales, c'était comme des listes de cadeaux et il y avait marqué... Do, c'est tout ce que j'ai pu lire... C'était un rêve un peu désagréable... Moi, j'étais sur une liste presque normale dans une sorte de cahier".

Je souligne que, pour une fois, elle me propose un rêve apparemment abstrait (écho à mon manque d'association d'idées à l'écoute de son récit). Elle me dit qu'elle a passé l'I.R.M., qu'elle est normale, ce qu'une lettre du confrère me confirmera quelques jours après. Puis, elle s'anime et raconte : "on a trouvé un papillon pris dans la glace (c'était l'hiver) et quand on a ouvert le bocal, il était dégelé, il s'est envolé". Je commente : "c'était Hibernatus, l'homme gelé qui ressuscite". Elle précise : "il est resté deux jours et après il est mort".

Si je peux résumer les séances suivantes, c'est encore autour du thème de la substitution. Betty raconte des rêves dans lesquels un objet en évoque un autre, la substitution et le macabre, car elle me montre une araignée en plastique orange et un éléphant orange. Or cette araignée apparaît dans le souvenir d'un rêve ancien qui est évoqué : "Quand j'avais 6 ans, j'ai rêvé que mon frère se faisait manger par une énorme araignée et maman pleurait". La séance suivante, elle apportera un dessin fait à cette époque et qui représente le rêve ; on voit Betty dans les bras de sa mère et une énorme araignée qui emporte ou mange un bébé mais tout le monde a un rictus : rires ou pleurs ?

Je lui dis : "Vous pleurez ?" ; elle me répond : "Je crois pas que ça me gênait tellement". A la fin de la séance, elle me dit qu'elle aimerait écrire son livre qu'elle a dans sa tête avec des mots exacts. Le souci de précision et de nuance se retrouve à plusieurs reprises en relation avec le danger de mort et notamment dans une séance où elle m'apporte huit rêves !

A cette époque, je remarque que Betty qui est une jeune fille très comme il faut a, de façon un peu paradoxale, un langage très précis concernant l'approche de la puberté et les règles de ses camarades. Il semble y avoir un tournant dans le travail psychique à partir des rêves suivants : "Mon frère qui est encore vivant se fait tuer par des balles", puis elle précise : "en fait, il était mort mais c'était son fantôme, et mon père me dit : maintenant tu es une fille unique". Il y avait un avion, je restais accrochée à une autre fille qui restait accrochée à moi, si on tombait c'était dans une sorte de jungle où il y avait de la dynamite prête à exploser, puis je soufflais dans un ballon pour me faire remonter et il y avait un restaurant pas loin de là, ils avaient décrété de le changer de nom pour mettre nos noms ; mais comme ils ne connaissaient pas le nom de l'autre fille, ils l'ont appelé "chez Betty".

Je lui fais remarquer que, dans ces deux rêves, elle se différencie d'un autre enfant auquel elle était liée ; elle répond : "c'est comme si mon frère mort était encore vaguement là", puis elle ajoute : "avant je rêvais moins ou je ne m'en souvenais pas, c'est mon corps qui se confesse". A partir de ce moment-là, Betty commencera à me dire qu'elle ne prend pas son médicament certains jours et le thème de la différenciation, de la liberté de son destin, occupera de nombreuses séances, par exemple sa mère lui disant : "j'ai de belles photos pour ton album". Elle lui répond : "ce n'est pas possible, la pellicule n'est pas terminée . Elle m'a dit : "Ton oncle en a envoyé". Elle montrait ainsi que son rêve manifeste son désir de rester maîtresse d'une pellicule de sa vie encore non développée.

Son travail identificatoire se précise autour de son identité sexuelle, de l'identification à des filles ; son rapide développement va sans doute y contribuer. A un moment, elle me dit que sa tête ne va pas avec son corps, comme si elle avait encore à se débarrasser d'une identification masculine que son corps dément de plus en plus ; elle nous dira d'ailleurs, après le récit d'un nième rêve dans lequel elle se débat contre une mère qui veut qu'elle soit l'autre : "Je prends Peter pour mon ange gardien, ma mère lui a demandé de l'être. Quand je me regarde dans le miroir j'ai du mal à associer ma tête, mon corps et mes pensées comme si j'étais double". Ce thème du double va continuer d'évoluer dans ses rêves en jouant avec les prénoms bisexués et apparentés : Gaëlle ? Gwenaelle, il semble utilisé pour jouer psychiquement avec la figuration du double, c'est-à-dire la faire évoluer vers une représentation plus souple, non fixée, en l'incluant dans une histoire.

Par ailleurs, le danger de la confusion avec le frère mort réapparaît en évoluant dans les rêves généralement sous la forme d'un gros poisson qui nage dans de l'eau sombre et risque de l'entraîner au fond. Ce gros poisson devient un requin ou un orque (anagramme approximatif de cœur). Le fantasme de confusion s'incarne dans d'autres animaux, le chihuahua des petits chiens comme ceux de la mère de Gatsby (qui est un autre patient) ; là encore, une figuration incarnée vient en lieu et place d'une représentation impossible, d'une mentalisation interdite : le petit chien qui vient remplacer le mort. ce double est aussi parfois une poupée nommée Pierre qu'on donne à une dame. J'avance qu'on veut peut-être donner le petit frère mort et elle dit : "ils ont donné son corps à la médecine" ; en somme, c'est un mort sans sépulture.

J'ai l'impression que cette période condense un certain nombre de phénomènes qui, s'ils paraissent isolés et disparates, concourent à mon avis à permettre une identification plus personnelle, plus subtile et nuancée. Au fur et à mesure que Betty ne se confond plus tout à fait avec l'aîné mort, elle peut accepter son état de jeune fille, comprendre les craintes de sa mère la concernant mais les relativiser, percevoir qu'elle fut pour ses parents un enfant soignant, idéalisé et abandonner tout doucement son rôle, remarquer qu'elle est elle-même et qu'on la reconnaît comme telle, se détacher des idéalisations qui pèsent sur elle : "Des fois, je me dis que quand même c'est pas la fin du monde si je n'ai qu'un quatorze à mon devoir".

Betty raconte des rêves de sa mère dans lesquels le thème de quelqu'un à la place de quelqu'un d'autre se retrouve. Elle dispute Pierre croyant que c'est lui qui a emprunté l'aquarium alors que c'est elle ; "Je la regarde en souriant", dit-elle.

A ce propos, je crois avoir compris que Betty expliquait à sa mère ce qu'elle comprenait dans la psychothérapie. C'est peut-être un reliquat de son côté bon élève, mais ce fut aussi sa façon de se détacher des images qui collaient à sa peau en faisant par rebond le traitement psychothérapique de sa mère...

A cette époque, on entreprend, sur sa demande et sur celle de ses parents, une diminution du traitement en vue d'un arrêt. La période de vacances est mise à profit pour ce faire. Il n'y a pas de crise.

Quelques mois plus tard, Betty raconte un très long rêve. "J'ai fait un rêve très intéressant, encore une histoire de quelqu'un qui remplace quelqu'un d'autre. C'est dans une boulangerie dont j'aime les glaces, je n'avais pas d'argent, je suis partie en courant sans payer. La suite c'est avec mes grands-parents d'Amérique et des amis, on voulait acheter une maison vers une plage ; c'était tout bleu comme à travers un filtre. On trouve une maison en hauteur comme la citadelle enneigée. Le problème c'est que si on tombe, on dévale, on tombe mais on n'est pas mort. Je dis : "Je n'ai plus peur. Je suis déjà tombée, je ne suis pas morte". On remonte dans un château pour se soigner ; on cuisait dans une poêle, il y avait deux Marc, comme des jumeaux mais il y en avait un qui a remplacé l'autre, un nouveau Marc ; mais l'autre était très généreux et ça ne le gênait pas de céder sa place pour être remplacé. C'était une atmosphère vraiment étrange." J'interprète que la marchande de glaces, c'est moi, qu'elle pourrait avoir envie de quitter en courant. A ce moment, elle me dit : "J'ai oublié de dire que j'ai oublié le chèque pour vous payer, je n'ai plus peur des crises, je tombe mais je ne meurs pas...". Quant aux deux Marc, c'est Peter et Pierre ; ce n'est plus elle qui remplace Peter ; me voilà rassuré sur le devenir de Pierre, il remplace Peter mais avec son assentiment. Peu après, elle me racontera un rêve dans lequel elle avait son truc, qu'elle n'était pas contente parce qu'elle voulait que ça continue sans avoir de truc.

Dans cette observation, on voit comment cette jeune fille très intelligente s'empare du jeu psychothérapique pour réviser ses repères identitaires, de façon très subtile et par petites touches ; elle comprend d'abord qu'elle est confondue avec un autre, un enfant mort ; puis, peu à peu, elle introduit des nuances qui dénouent l'identification à l'autre. De façon assez fine, elle fait participer ses proches à ce progrès et tout en rassurant sa mère, l'amène à la voir telle qu'elle est. Deux facteurs me semblent très remarquables, d'une part la capacité immédiate que Betty manifeste de comprendre à quoi sert une psychothérapie, puis de jouer le jeu avec une abondance de rêves. D'autre part, la participation immédiate de parents qui sont fort intelligents eux aussi. Si je souligne ces deux facteurs, c'est qu'ils me semblent avoir une valeur pronostique importante et qu'ils soutiennent mon propre travail.

Les séances plus récentes tournent autour de rêves dans lesquels Betty traverse victorieusement des épreuves où elle échappe à des animaux cachés, comme des vipères, qui voudraient la tuer. Et puis..., last but nos least, elle me raconte que si elle devait vivre sur une île déserte et qu'elle avait le droit d'emporter trois choses, elle prendrait ses deux chiens et une radio, ou des livres plutôt de philosophie... quelque chose qui donne à penser, et de quoi écrire !

Nous ne saurions bien sûr soutenir que tous les épileptiques ont une identification inconsciente à un double mort, et nous savons que le fait que la plupart des auteurs cités ici sont psychiatres et psychanalystes indique notre biais de recrutement. Nombre de mes patients n'étaient pas " que épileptiques ". Pourtant si les premiers que j'ai connus avaient des troubles graves, comme par exemple un syndrome de Lennox, il est des cas plus légers qui nous apprennent que l'approche psychothérapeutique, là aussi, peut avoir un grand intérêt.

Victor, Franck et René

Déjà évoqués ailleurs, Victor, Franck et René ont tous les trois une épilepsie bénigne, mais néanmoins traitée.

Victor, lorsque je le vois pour la première fois, est un enfant "brouillé" et l'on m'explique que ce petit garçon vif argent, adoré de la maîtresse d'école auparavant, a, depuis peu, chuté dans ses résultats scolaires de façon spectaculaire. Il a une épilepsie traitée par Valproate. Il a été séparé de ses parents pendant l'été, confié à une tante car, chacun de son côté, les parents devaient faire face à une situation dramatique : le père soutenait son propre père mourant ; la mère s'occupait d'une sœur menacée par un avortement molaire et elle m'expliquera plus tard que c'était pour elle une tache lourde de sens car sa propre mère était morte des suites d'un avortement provoqué. Lorsqu'ils ont retrouvé leur fils, il était ailleurs, subconfus. Un E.E.G. pratiqué quelques semaines plus tard sur la demande de leur pédiatre montrera des pointes lentes temporales. Le diagnostic d'épilepsie à pointes centro-temporales (épilepsie à pointes cheiro-orales) rolandiques sera confirmé par l'apparition de crises classiques orales en fin de nuit, assez typiques de cette forme clinique d'épilepsie bénigne de l'enfant. Dans les premiers temps, lors des consultations, Victor dessine beaucoup, mais ce sont des dessins abstraits, inhabituels à cet âge et qui ressemblent à des peintures de Wassili Kandinski. Le résultat est très esthétique. Je me risque à des interprétations fondées sur la complémentarité des couleurs, en utilisant pour cela des données que je tiens d'un article de J.-L. et M. Brenot dans lequel ils proposent que les complémentarités s'étayent sur la complémentarité des couleurs. Victor se prend au jeu, son regard devient intéressé, il comprend et utilise mes associations interprétatives et, en quelques séances, les dessins vont devenir très vite figuratifs, parfaitement œdipiens et dessinés de main de maître évoquant par leur pureté les peintures murales préhistoriques. C'est ainsi que je verrai un crocodile à la bouche ouverte menacer très clairement la corne nasale d'une rhinocéros..., un bouquetin dont la tête est entourée de points noirs qui figure " sa colère " parce que les chasseurs veulent lui tirer dessus. Surtout, dans le même temps, Victor me confie : " J'ai mis de l'ordre dans ma tête, je ne veux plus prendre des gouttes ". La mutation de cet enfant semblait tellement nette que je me suis laissé convaincre d'arrêter le traitement avec les précautions d'usage, notamment la progressivité et le contrôle électoencéphalographique. Victor avait repris sa vivacité scolaire. Cela fait cinq ans que tout va bien.

Bien sûr, on pouvait s'attendre à une guérison spontanée dans cette forme bénigne, mais on ne peut négliger le bénéfice d'un arrêt plus précoce du traitement grâce au marqueur de guérison que fut la modification du régime de pensée de cet enfant qu'il verbalisait ainsi : "J'ai mis de l'ordre dans ma tête".

Franck nous propose une histoire analogue, même épilepsie bénigne, également un drame familial (la mort annoncée à tort du grand-père maternel) qui avait failli faire perdre un bébé à la mère de Franck enceinte de sept mois. Franck lui aussi utilise l'abstraction dans ses dessins, puis passe à la figuration en formulant le sentiment que l'ordre est revenu dans sa tête.

René, 7 ans, ne travaille pas en classe ; il est distrait mais il a pourtant des résultats. Il intrigue sa maîtresse par ses très beaux, mais très étranges dessins, des sorcières, des dragons. Là aussi, un deuil avorté puisqu'il y a eu une première grossesse, un avortement spontané et, sans que la mère ait vu revenir ses règles, une deuxième grossesse : René. René exprime des fantasmes de lutte intra-utérine, et sa mère pâlit soudain en découvrant que la date de la première crise de son fils est celle de l'anniversaire exact de l'avortement. Là encore, un arrêt prudent du traitement sans que revienne aucune crise. René réussissait à figurer dans des dessins, non pas abstraits cette fois mais étrangement macabres, ce qu'il y avait d'énigmatique dans son histoire mais ne pouvait être exprimé par le langage.

Ces observations très condensées en deviennent anecdotiques, mais je crois qu'elles atteignent néanmoins le but que je m'étais fixé : montrer, comme l'avait évoqué S. Ferenczi, que nous avons affaire à des fanstasmes tout à fait terrifiants qui rendent nécessaire la fuite dans la perte de conscience, l'interruption du déroulement de cette pensée effrayante ; une perche nous est en même temps tendue par le patient qui nous questionne par sa crise et son contexte, sorte d'appel au sens qui, lorsqu'il est repris par un thérapeute attentif, peut conduire à une diminution, voire une disparition des crises.

Dans cette tache, nous avons besoin de la collaboration des parents qui sont détenteurs de l'histoire avant la première crise. Selon que nous pourrons ou non faire alliance avec eux pour lever la "défense d'y voir", nous avancerons ou nous échouerons.

Ce que S. Ferenczi évoquait comme irreprésentable peut déboucher sur des préformes de pensées que sont des figurations abstraites ou étranges pour aboutir, dans les cas heureux, à une véritable représentation en mots, ce travail psychique étant à faire avec les parents qui doivent rementaliser ce qu'ils avaient dénié. La question que la crise de l'enfant leur pose, peut aboutir soit à un renfoncement du déni dans une théorisation mécaniciste des expressions de leur enfant, soit à une reprise d'un travail psychique. A nous de les aider dans la direction qui nous semble efficace.

Toute la difficulté pour les thérapeutes raisonnables sera de trouver un équilibre entre les différents moyens de traitement que sont la nécessaire recherche d'une étiologie organique, l'utilisation des méthodes chimiothérapiques, anti-épileptiques, la chirurgie corticale et l'abord psychothérapique qui ne devrait pas être un simple ornement du traitement et encore moins un détail !

G. D.
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(1) N° 2/97, Epilepsies.retour texte

Références bibliographiques

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Destructions(1)

Claude BALIER

(SMPR, BP 15, 38763 Varces Cedex)

Toujours le psychiatre cherche le sens, à moins d'être ce médecin préoccupé d'ajouter de la vie biologique, jusqu'à la déshumanisation. Il serait alors, à son insu, un agent de la pulsion de mort, habillée par de fallacieux prétextes. La violence du regard froid qui ne s'adresse qu'à l'organe.

Mais non : il est porteur de l'imagerie biséculaire de Pinel intervenant pour une autre violence de la folie engrenée avec celle du corps social. Cent cinquante ans après, à la suite de la découverte d'une folie effroyable, celle qui a permis les camps de concentration, le psychiatre renouvellera le geste de Pinel en ouvrant les portes de l'asile. Allant jusqu'à l'angélisme dont on se remet lentement, car il ne suffit pas d'être bon et libéral pour faire cesser la violence et la folie meurtrière. La destruction est toujours là, plus active que jamais de par le monde, toujours présente dans le fonctionnement mental. Et cela fascine le psychanalyste, autant que d'autres.

Dans le dernier chapitre de son livre La folie privée(2), intitulé "Pourquoi le mal", A. Green cherche des exemples de délinquants qui pourraient fournir un modèle du mal, en regrettant qu'il n'y ait pas assez d'expériences rapportées par des psychanalystes travaillant en milieu carcéral. La destructivité la plus pure serait représentée par le tueur, qui agit sans émotion ; l'acharnement sur la victime témoignant déjà d'une intrication de la pulsion de mort avec la libido érotique.

Ce tueur, je l'ai rencontré parfois : "Je l'avais jeté à terre et immobilisé avec la pointe de mon couteau sur la gorge. Alors j'ai appuyé, seulement pour voir ce que cela me ferait. Ça ne m'a rien fait."

Le jeune homme était de fait terrifiant de froideur et de suffisance. Cependant je ne suis pas sûr que si nous avions disposé du temps nécessaire, nous n'aurions pas pu, en équipe, débusquer une détresse d'inexistence qui aurait pu être un moteur pour un travail thérapeutique. Ce n'est pas, du moins je le crois, mégalomanie de ma part, mais toujours cet intérêt passionné du "psy" : est-il possible qu'il n'y ait que négativité, l'homme fût-il monstrueux ?

Le négatif est à la mode ; la clinique du vide. Là où il n'y a pas de sens, car on est au-delà du refoulement qui, par les déguisements dans l'inconscient, maintient les liaisons entre les représentations.

Travailler avec le vide, avec l'effet de la destruction, de l'auto-destruction intra-psychique, voilà ce à quoi nous allons nous essayer, avec Abel.

Abel

Bien sûr je n'en dirai pas plus qu'il ne faut pour ne pas le faire reconnaître et le déguiserai même quelque peu, et je n'insisterai pas sur l'horreur, que je ne peux cependant tout à fait éviter pour la compréhension du travail clinique.

Il est jeune, il est fort, il est généreux, animé de ce semblant de générosité qu'adoptent parfois des gens dévoués qui ne poursuivent en fait qu'un but : le leur, à se faire reconnaître des autres (mais peut-on dire, en ce cas, les autres), comme le plus grand et le plus valeureux. Pervers ? Non, vraiment pas. Mais paranoïaque sûrement, au-delà de l'utilisation devenue populaire du terme, dans sa structure donc : mégalomaniaque, terriblement raisonneur, et passionné. Ce n'est pas le vide, mais ce n'en est pas loin, car l'angle est bien fermé dans une problématique narcissique : surestimation de soi/anéantissement. Cet homme a décidé de s'occuper personnellement d'un jeune enfant handicapé, peut-être psychotique, afin de faire son éducation pour le rendre normal. L'éducation consistait à infliger des corrections physiques après tout manquement. Il n'y avait pas que les coups ; aussi de la tendresse entre ces deux-là.

Les faits, froidement notés, ne rendent pas compte de l'horreur que je ne rapporterai pas. Disons seulement que les sanctions étaient sauvages, cruelles. J'hésite à décrire cette scène, mais il le faut parce que ce n'est pas inutile pour la compréhension des mécanismes mentaux qu'on étudiera plus loin : dans un moment de retrouvailles, après une terrible sanction, au milieu des pleurs, l'enfant disant : "Tu as raison, c'est comme ça qu'il faut faire." Puis un jour, alors qu'il avait 7-8 ans, avec des hématomes partout, comme le dira le compte rendu de l'autopsie, la mort, par hémorragie interne, sous l'effet d'un coup plus rude que les autres.

L'homme, incarcéré, nous est arrivé dans le service médico-psychologique à l'intérieur de la prison, après une sérieuse tentative de suicide qui l'a laissé dans le coma trois jours durant. S'en tenir à une première lecture des faits serait participer à l'œuvre de destruction. Une première lecture, qui se voudrait compréhensive, identifierait le caractère paranoïaque, le fonctionnement à la fois logique et désadapté, l'ambitieux projet de réussir là où tout le monde a échoué, le suicide sanctionnant l'échec plutôt qu'exprimant la culpabilité. Une réparation superficielle après cette tentative aurait suffi à satisfaire la déontologie médicale ; mais certes pas le décodage de la puissance de destructivité à l'œuvre.

L'entreprise est difficile car l'organisation psychique d'Abel est solidement clivée : d'un côté ce fonctionnement fou qui a coûté à l'enfant souffrances et mort, de l'autre, un homme parfaitement adapté, dont la vie est réussie, dégageant dans la relation une certaine sympathie. Il n'y a pas de culpabilité parce qu'il n'y a pas de conflit entre les deux parties, ce qui répond à la définition du clivage. L'homme est tranquille donc, si ce n'est la confrontation à la loi qui vient démonter le système. Perversion ? La question se pose bien sûr, mais s'y arrêter par trop témoigne surtout du besoin du thérapeute de trouver des contenus explicatifs atténuant la confrontation insupportable au vide. On peut imaginer un sadisme chez Abel, doublé d'une position masochique chez l'enfant rendant compte de son extrême soumission. Ce faisant on se trompe de registre, et cela fait frémir parce qu'on renvoie la victime à sa solitude extrême. Combien de filles agressées par le père ont été ainsi abandonnées après que le thérapeute se soit contenté de se référer à un désir inconscient de séduction ? Le terrain connu et bien balisé lui évitait l'angoisse du vide. Ferenczi, lui, n'a pas fui, et cela lui a peut-être coûté sa maladie finale. Mais, désemparé, il n'a pas choisi la bonne voie pour aider ces traumatisés en perdition que les confrères lui envoyaient, dépassés par leur demande sans fin. Toujours le vide ! Comment le combler ? sauf à laisser se perpétrer la répétition de la violence.

Ouverture et impasse

On aura noté le glissement qui s'est opéré dans mes propos : du souci de l'agresseur, j'en suis venu à me préoccuper de la victime. Et comment ne pas le faire quand on se sent si bouleversé par la souffrance d'un enfant. C'est ainsi en prison : il n'est pas possible de s'intéresser valablement au prédateur en oubliant la victime, si ce n'est en le transformant en victime lui-même, ce qui est d'ailleurs d'une certaine manière juste, mais par des chemins compliquées de la pensée que le thérapeute doit effectuer. Sinon on tombe dans le piège de la séduction, et adieu la thérapie ! C'est aux deux bouts de la chaîne, si je puis dire, qu'il faut se situer : la victime devenant prédateur à son tour et ainsi de suite.

Pour ce qui est du sadisme, je n'en vois pas chez Abel. Pas de complaisance érotisée à battre l'enfant. C'est à une autre grille de lecture qu'il faut se référer.

On peut chercher du côté de la maltraitance des enfants par leurs parents, phénomène si difficile à comprendre et pourtant si fréquent. A. Crivillé(3) a montré combien, malgré les apparences, la situation est différente de celle étudiée par Freud dans "Un enfant est battu". Ici précisément les choses ne se passent pas dans le fantasme, mais dans le réel, répétition de ce qui s'est joué entre le parent violent et son propre père. La situation recréée est manière de sauvegarder, dans l'excitation des "corps et cris" la relation parentale.

Il y a quelque chose de cela chez Abel, mais plus encore : un enjeu d'existence, qui laisse peu de failles, la plus petite étant immédiatement menaçante de disparition.

Il y a pourtant une ouverture : moins la tentative de suicide elle-même, que des envies de suicide existant depuis l'adolescence, figurées dans de nombreux cauchemars répétitifs : il se jette contre un arbre avec sa voiture. Si figées que soient les images, elles témoignent néanmoins d'une ébauche de travail psychique.

Puis ce fantasme vécu lors d'une séance de relaxation, car le traitement est maintenant bien engagé : il est, dans la mer, poursuivi par un orque et tente de regagner la plage pour se réfugier dans une grotte ; mais c'est pour y trouver un autre animal qui va le dévorer. Fantasme dont il parlera pendant des mois car, à juste titre, il lui attribue une lourde signification.

En effet nous l'avons rencontré, avec peu de nuances, des dizaines de fois dans le service, exprimés par des auteurs d'actes violents. Il est l'image condensée de l'impasse dans laquelle ils se trouvent ; menacés dans leurs désirs aussi bien anaux que oraux. Il n'y a de salut possible que dans une fuite phallique reprenant la toute-puissance anale. Michel Fain a montré cela à plusieurs reprises.

Quoi qu'il en soit, la prégnance et la monotonie du fantasme témoignent du blocage dans lequel nous nous trouvons avec Abel ; mais tout de même il y a des représentations avec sens, et si cela ne sert pas immédiatement au patient, c'est fort utile pour la respiration du thérapeute. Dès lors il sait que la voie thérapeutique va passer inévitablement par l'angoisse de passivité homosexuelle. Des lignes de force se dessinent, qui vont modifier ses investissements.

L'identification à l'agresseur

Parvenu à ce point, c'est ainsi que je ne peux m'empêcher de penser au curieux comportement de ce jeune détenu en traitement depuis plusieurs mois dans le service. Il n'était jamais content de son compagnon de cellule, quelqu'il fut, l'accusant de lui faire des avances homosexuelles. Conscient malgré tout qu'il s'agissait de fantasmes, car il décrivait la peur, en s'endormant le soir, que l'autre ne commette certains gestes qui, par la disposition respective des couchettes, étaient matériellement impossibles à accomplir. Ce n'était donc pas des fantasmes ordinaires ; on était parvenu, dans le cadre de l'évolution de la thérapie, à cette zone psychique concernant une perturbation du système perception/conscience où réalité et rêve sont articulés en quelque sorte en surimpression, à mi-chemin en somme du délire. La même activité lors de ces délits violents, meurtres, viols ou autres, qui, vus de l'extérieur, apparaissent comme le résultat d'une poussée pulsionnelle irrésistible, généralement inattendus chez des hommes ayant une façade sociale tout à fait respectable. Il n'y a pas de mois qui s'écoule sans que les médias se fassent l'écho d'une affaire de ce type, retentissante. Quant à invoquer la