Trente ans II

 

Entretien sur la méthode (1)

Wilfred Ruprecht BION

Présentation

Quatre entretiens, inédits en français, ont eu lieu entre Wilfred Ruprecht Bion et un confrère psychanalyste, en avril 1976, soit trois ans avant sa mort, au moment où W.R. Bion commence à être connu en France où une part importante de son œuvre a été traduite. Restent en particulier à lire les trois volumes de A memoir of the future dont la forme littéraire qui évoque James Joyce rebute les éventuels traducteurs. C'est Francesca Bion, son épouse, qui nous a autorisés à publier le texte ci-dessous (un autre de ces entretiens est paru dans l'Écrit du Temps, N° 10, Documents de la mémoire, Éd. de Minuit).

Dans ce second entretien. Bion parle de technique. Quelle qu'ait été l'abstraction de certains de ses écrits (qu'il s'agisse d'une abstraction de style mathématique ou de style poétique comme dans A memoir of the future), il reste attaché à une expérience clinique précise : le point de vue (vertex) que l'on adopte est toujours étroitement conditionné par sa propre personnalité mais aussi par les données matérielles de la rencontre thérapeutique (le "setting" analytique).

Cette rencontre commence dès la première séance : la seule chose que le thérapeute connaisse un peu sur son patient, c'est la théorie à laquelle il (le thérapeute) se réfère et, éventuellement, quelques idées sur lui-même (le thérapeute). En d'autres mots, la seule chose que le thérapeute connaisse, c'est son instrument d'observation complexe qui articule lui-même le setting et la théorie. Ce qui, dans ce cadre concret, fonctionne c'est bien entendu l'inconscient du thérapeute, ce par quoi il "intervient" à tout bout de champ, quand bien même il garderait un masque de bois.

La rencontre de deux intervenants crée un champ d'interférences qui est très précisément l'espace thérapeutique. Les mots ne rendent pas facilement compte de cette dynamique. Certains opèrent une sorte de fuite en avant, en inventant des jargons techniques de plus en plus sophistiqués et qui sont éternellement insuffisants à dire ce dont ils parlent. A l'inverse, l'usage de mots du commun ("timbré") montre qu'ils sont chargés d'une telle émotion ­ liée tant à l'histoire personnelle qu'aux surdéterminations collectives ­ que l'on voit bien que c'est d'abord d'échange émotionnel qu'il s'agit.

La démarche pédagogique de Bion est tout à fait passionnante ; avec un air benoît, il donne l'impression de démolir toutes les idées reçues. Le message serait quelque chose comme : "la seule chose qu'on sache est qu'on ne sait pas", ou "il se passe bien quelque chose, mais c'est à notre ­ voire à nos ­ insus". Et c'est de ce pseudo-insu que va jaillir la lumière, non pas dans une prise de conscience mécanique où il ne s'agirait que de ramener à la mémoire des souvenirs enfouis parce que traumatiques, souvenirs dont la valence traumatique s'étiolerait à la lumière (je pense à des sortes de souvenirs-vampires de légende), mais où ­ à travers la rencontre avec un individu à la fois curieux et tolérant ­ des liens différents et plus souples se créeraient, s'organiseraient pour le patient.

L'attention du thérapeute est ainsi ramenée de l'anecdote, de l'histoire clinique "historique" (cf. le cas de la jeune femme évoquée dans cet entretien), à la manière qu'a cette patiente de manipuler inconsciemment le thérapeute. Cette attention portée à la manière de penser plus qu'au contenu des associations n'implique pas ipso facto que le thérapeute ne parle ni n'interprète que cet aspect de la relation. Ce que pense le thérapeute dans l'après-coup de la séance ou de la consultation n'est pas automatiquement ramené dans la séance ou la consultation suivante.

Par rapport à l'historicité, la difficulté est de se maintenir dans l'immédiateté, ici et maintenant, du transfert. Le transfert, moteur et révélateur, n'est perceptible qu'au-delà du visible, dans la tolérance et l'écoute du thérapeute vis-à-vis de son contre-transfert.

Dans toute observation scientifique, il importe de choisir les faits observés. On ne peut jamais tout voir, tout noter, tout remarquer. Les "faits choisis" dans la relation thérapeutique ne sont que les faits qui concernent cette relation, et uniquement ceux-là. C'est la grande leçon de la psychanalyse à la psychiatrie ; ce qui fait la différence entre cette approche et toutes les psychologies génétiques, sociales, événementielles, etc.

Cette discipline du psychothérapeute, du psychiatre, le conduit à voir au-delà des apparences. Le regard dont il est question va aussi loin ­ approximativement ­ que le regard d'instruments d'investigation modernes (scanners, microdosages, etc.). Mais, à la différence près que l'instrument d'investigation qui doit faire l'objet de tous nos soins, et de toutes les améliorations possibles, est l'homme-thérapeute lui-même.

Simon-Daniel KIPMAN

Entretien(2)

Question : Je me suis étonné de trouver important d'entendre une histoire au cours d'un entretien. Je ne crois pas pouvoir encore y renoncer.

W.R. BION : La première chose à considérer est vous-même et votre façon de travailler. Si cela vous convient de commencer d'une certaine façon, il faut le faire. Vous pouvez l'ajuster si vous vous heurtez à un cas où cette attitude ne convient pas. Les patients ont souvent l'habitude de cette routine de raconter une histoire, et vous pouvez aussi bien les mettre à l'aise en le leur permettant ; sinon, çà leur paraît bizarre. Si vous commencez l'entretien en disant : "Bon, qu'est-ce que vous voulez ?" ou "Qu'est-ce que je peux faire pour vous ?", le patient peut vous répondre : "Je suis ici pour le découvrir", et il s'en tiendra là. Vous vous trouvez au milieu d'une histoire sans rien connaître de son début. L'essentiel est d'apporter aux patients autant d'aide que vous pouvez dans ce sens car ils ne savent pas à quoi ils veulent en venir. Si suivre le genre de routine à laquelle il sont habitués peut leur faciliter les choses, c'est une bonne idée.

Q. : Je voudrais me faire une idée de la façon dont vous travaillez personnellement avec les patients, jusqu'à quel point vous dirigez l'introspection d'un sujet et son discours ou, au contraire, le laissez parler comme il (ou elle) le désire.

W.R. B. : J'aimerais pouvoir dire que je ne les dirige pas mais, en fait, ce n'est pas vrai. C'est une grande erreur pour un analyste d'imaginer qu'il n'intervient pas. Théoriquement, vous laissez aux patients toute latitude pour dire tout ce qu'ils veulent mais, en fait, votre seule présence fausse complètement la situation. Il leur suffit de vous regarder pour décider s'ils sont prêts à vous parler ou s'ils ne le feront pour rien au monde. La relation qui s'établit entre les deux personnes est à double sens et, dans la mesure où l'on veut démontrer cette relation, la question n'est pas de parler de l'analyste et de l'analysant, il s'agit de parler de quelque chose qui se passe entre eux.

Q. : La plupart des gens parlent de la personnalité ou de l'esprit comme si cela se situait à l'intérieur d'un individu. Il me semble que la seule façon sensée d'envisager la personnalité est de parler d'une relation fonctionnelle.

W.R. B. : Ce que je viens de dire à propos du patient s'applique aussi à l'analyste. La présence physique de quelqu'un d'autre dans la pièce influence ses idées. Vous pouvez voir cette personne, vous pouvez l'entendre ; par conséquent vous êtes fortement stimulé sensoriellement. Nous croyons qu'il existe un personnage ou une personnalité qui possèdent le même genre de limites que le corps physique que l'on peut voir et entendre. Pourquoi suppose-t-on qu'il existe une sorte de phénomène mental ? Si vous observez n'importe quel groupe, la foule à un match de football par exemple, vous avez l'impression qu'il y a là plus que la simple présence physique de ces gens ; il existe une sorte de communication qui n'est pas visible. Elle est audible à cause des acclamations ou des cris, il existe une expression verbale. Mais cette expression verbale provient de quelque chose qui n'est pas matériellement perceptible.

Q. : Bien que j'aie eu des idées du genre de celle que vous évoquez, je crains au cours de la séance d'agir comme si elles étaient vraies. Je crois que j'ai peur d'en arriver à me comporter de façon beaucoup plus insensée que ne le ferait jamais le patient.

W.R. B. : Je crois que vous avez raison. Si l'on part du principe que l'esprit existe, la question se pose alors : quelle sorte d'esprit ? Une expression comme "timbré" est largement répandue, on se demande pourquoi. Ce mot si largement utilisé peut-il exister s'il ne correspond pas à quelque chose ? Et s'il concerne des êtres humains, comme c'est toujours le cas, il est difficile d'imaginer que l'on soit d'une façon ou d'une autre protégé en quelque sorte contre une situation exactement semblable. Donc je pense qu'il est seulement exact de présumer que, s'il est juste de parler de gens timbrés ou sensés, alors ce doit être vrai pour tous les êtres humains. Il serait ridicule de croire que l'un est ex officio sain d'esprit ou sensé, et que d'autres ne le sont pas.

Q. : Je ne suis pas sûr de voir comment cela s'enchaîne. Le mot "blonde" s'applique certainement aux êtres humains et, pourtant, certains sont blonds et d'autres pas. Je pourrais être d'accord avec la conclusion, mais je ne suis pas sûr de savoir comment vous y arrivez à partir de la notion que, puisque le mot "timbré" s'applique aux hommes, alors il concerne tous les hommes.

W.R. B. : Parce qu'il est si universellement répandu, c'est un tel lieu commun, un de ces mots employés à tout propos. Je ne connais pas suffisamment les langues étrangères pour savoir à quel point il est répandu ; il y a sûrement des mots qui ont universellement cours. Néanmoins, je ne pense pas que la linguistique nous mènerait très loin ; pour nous, en tant qu'analystes, cette étape est déjà dépassée.

Q. : Comment ceci et ce dont nous venons de parler se rattache-t-il à la manière dont vous vous comportez réellement lorsque vous travaillez avec quelqu'un qui est votre patient ?

W.R. B. : C'est là une question difficile et elle a déjà, d'une certaine façon, été déformée par des tas d'idées sur ce que nous faisons. En fait, lorsque vous êtes assis dans une pièce, le patient et vous, c'est une situation unique, si nous avons raison de supposer que nous devons respecter la spécificité d'une relation privilégiée. Quelqu'un vient me voir ; il pense que je suis psychanalyste, je pense qu'il est un patient. En fait je n'en sais rien. Que feriez-vous ? Parler, y passer la journée ? Enfermé dans une pièce avec un inconnu, vous devez décider en un éclair de votre attitude. Quand le patient entre dans la pièce, il vous faut décider à l'instant même et avec très peu de renseignements pour vous guider, de ce que vous allez faire. A ce moment-là, je pense que l'on a raison de revenir à la théorie. En médecine, vous êtes censé pouvoir faire la différence entre un patient qui fait un accès cachectique ou qui a un banal coup de soleil. Un bon médecin va entrer dans une salle et remarquer que celui-ci est très malade, que celui-là présente d'autres signes qui s'imposent à sa perception. Le même principe s'applique en analyse ; nous sommes censés être capables de remarquer telle qualité qui nous fait penser que cette personne n'est pas quelqu'un d'autre. Pendant trois séances environ, la psychanalyse dans son ensemble est très utile ; de toute façon, vous ne pouvez pas faire autrement puisque vous ne savez rien d'autre. Mais ce n'est utile seulement parce que de cette façon vous pouvez éventuellement dire quelque chose d'approprié à la personne en question et gagner du temps jusqu'au moment où vous saurez à qui vous avez à faire.

Q. : Je suis curieux de savoir ce que vous considérez comme étant en général, pour un thérapeute, un "comportement approprié".

W.R. B. : Ma réaction est de vous répondre que vous ne pouvez pas dire ce qui est approprié ou pas. Fondamentalement, vous ne pouvez rien y faire et si vous pouviez y faire quelque chose, alors ça n'irait pas. Les patients ont à réaliser qu'il leur faut se résigner à m'avoir là. Il est inutile que je veuille leur donner l'impression qu'ils ont à faire à un médecin ou à un analyste ; je dois oser être seul avec quelqu'un qui peut avoir sa propre idée sur qui je suis. Ça peut ne pas être du tout ce que je souhaiterais ; il ne faut donc pas attacher d'importance à cette situation. L'un des avantages d'être analysé, c'est de vous habituer au fait que votre analyste fasse des commentaires sur ce que vous êtes, si bien que lorsque vous allez traiter des gens à votre tour vous serez peut-être plus à même de supporter ce genre de situation.

Q. : Les patients verbalisent souvent leur désir de savoir qui vous êtes ou d'apprendre quelque chose à votre sujet. La semaine dernière, j'ai eu une patiente qui voulait absolument que je l'appelle par son prénom et elle était très contrariée par mon refus. Elle venait de voir un autre thérapeute qui lui avait été recommandé et a très vite souligné qu'il l'avait appelée par son prénom. Elle m'a demandé pourquoi je n'en faisais pas autant. Elle avait l'impression d'être une étrangère pour moi, si je m'intéressais à elle c'est ce que j'aurais fait. Elle m'a dit : "Les seuls à m'appeler par mon nom de famille sont les créanciers." Que faites-vous dans ce cas ?

W.R. B. : C'est difficile à dire, je n'étais pas là. J'aurais peut-être dit à la patiente : "Je crois que vous avez très peur du nom que je vous donnerais si j'étais franc. Vous appréhendez que je puisse porter un diagnostic sur vous comme Mary Smith ou n'importe. Cela vous est égal si je vous appelle par un nom particulier de votre choix, mais vous avez peur de ce que seraient les termes que je pourrais employer si j'étais franc." Mais je ne connais pas la patiente, ni si elle pourrait supporter cela.

Q. : Si, elle le pourrait. Elle pense qu'elle est une putain ; c'est ce que son père avait sous-entendu. Elle dit : "Mon père doit avoir raison puisque j'ai des désirs sexuels pour plus d'un seul homme." Elle a une aventure avec un homme ; elle est mariée et a des enfants. En quelque sorte, au point où elle en est, elle veut se rapprocher de moi. Elle ne serait pas rebutée par ce que vous suggérez ; votre réponse l'agacerait et elle insisterait pour que vous l'appeliez par son prénom.

W.R. B. : Pourquoi pas son second prénom ? pourquoi pas putain ? ou prostituée ? Si elle n'en est pas une, alors quelle importance ? Veut-elle qu'on l'appelle une prostituée ou une putain ? Sinon, à quoi rime cette histoire ? Qu'est-ce qui l'a convaincue que son père avait raison ?

Q. : Elle veut avoir des relations avec d'autres hommes et pas seulement son mari ; donc, à son avis, elle doit être une putain. Si elle divorce, elle a peur de courir à droite et à gauche, d'avoir des relations sexuelles avec toutes sortes d'hommes, de se comporter en véritable putain.

W.R. B. : D'après ce que vous dites, je pense que j'essaierais d'attirer son attention sur la manière dont elle souhaite limiter ma liberté de l'appeler comme je veux. C'est tout à fait la même chose si le patient veut que vous lui donniez l'interprétation exacte. Pourquoi ne serais-je pas libre de me faire ma propre opinion et de décider si elle est une putain ou tout à fait autre chose ? Pourquoi m'en vouloir de ce que, en fait, je suis libre d'arriver à ma propre conclusion ?

Q. : Elle a peur que cette conclusion ne soit qu'elle est une putain.

W.R. B. : Mais pourquoi n'aurais-je pas le droit d'arriver à cette conclusion ?

Q. : Bon, vous concluez que c'est une putain, et puis ?

W.R. B. : Mais ce n'est pas ce que j'ai dit. Ce que je veux démontrer, c'est qu'il y a là un désir d'imposer une limite à la liberté de penser. L'exagérer pour plus de clarté. Il est ridicule qu'une patiente aille voir un médecin et lui dise : "Docteur, j'ai une grosseur au sein. Mais je ne veux pas entendre parler de cancer ni de quoi que ce soit de ce genre." La patiente vient-elle pour un diagnostic ? Sinon, pourquoi ? Il n'y a pas de différence fondamentale avec le cas où la patiente veut de prime abord décréter ce que vous devez penser ou éprouver à son sujet.

Q. : J'en déduis que votre pensée va en fait dans deux directions. La première, vous vous intéressez surtout à l'interaction entre vous et la personne qui est là, et pas tellement à ce qui se passe en dehors de la pièce. La seconde, vous vous attachez surtout à observer les types de comportements de cette personne ; vous semblez vous interroger non pas sur le pourquoi mais sur ce qu'est cette personne et comment.

W.R. B. : Bien que je souhaite avoir des connaissances, par quelque source que ce soit, sur cet individu, ma justification pour m'en tenir strictement à ce que je peux voir et entendre par moi-même est que l'expérience, et pas seulement en psychanalyse, m'a convaincu que l'on ne peut vraiment pas se fier à l'ouïe-dire. C'est effrayant de se sentir limité à ce que l'on peut observer par soi-même car vous apprenez à quel point vos sens sont faillibles. Mais du moins si vous pouvez voir et entendre par vous-même, vous pouvez avoir un certain nombre de preuves de ce que vous avancez.

Q. : Est-ce à dire par conséquent que vous ne tiendrez pas compte du fait que le père de cette femme l'a traitée de putain ? Tenteriez-vous de découvrir si elle en était une ou si elle pensait en être une ?

W.R. B. : Non. Je crois que je penserais que cela m'en dit plus long sur le père que sur la fille. C'est là le hic d'une interprétation. Le patient peut ne pas connaître grand-chose à mon sujet ou à propos de la psychanalyse, mais mon interprétation lui en dira plus long sur ce que je suis que sur ce qu'il est. J'espère que cela lui apprendra quelque chose sur lui, mais même s'il sent que ce que je dis est exact, le fait que je dise telle chose va lui donner une indication sur moi.

Q. : Quel en est l'intérêt ?

W.R. B. : Il me semble qu'il y a un grand intérêt à respecter les faits. C'est pourquoi les patients ont besoin d'éprouver un certain respect pour ce qu'ils constatent être des faits.

Q. : Là je suis complètement dérouté. Je peux très bien voir tout cela en termes de recherche en psychanalyse et en psychothérapie, dire que le patient adopte un type de relation avec le thérapeute et, en un sens, imite ou incorpore certains aspects de sa personnalité. Mais je ne vois pas les faits dont vous parlez, parce que l'impression que je retire de vos propos est que l'interprétation dans l'entretien est, à la base, destinée à entretenir les rencontres pour permettre à quelque chose comme de la magie noire de se produire pour que le patient change de comportement en incorporant le moi-fort ou le moi-bon du thérapeute. Nous savons que certains thérapeutes ont des vies plutôt dissolues et leurs patients finissent par faire de même. D'autres thérapeutes sont plutôt conformistes et leurs patients le deviennent à leur tour. Je me demande donc si ce sont les faits, ou simplement une technique, qui vous permettent de maintenir la relation jusqu'à ce qu'il se passe quelque chose de magique.

W.R. B. : Là encore, je dois revenir à la théorie qui est une sorte de résumé de mon expérience. L'être humain est ce que j'appellerais très "malin". Certains animaux sont malins, les animaux de cirque par exemple peuvent reproduire exactement un défilé municipal. De même, vous pouvez être sûr que le patient sera capable de se comporter exactement comme l'analyste ­ et c'est en vérité ce qu'ils apprennent à faire. Le patient doit seulement continuer à venir assez longtemps pour avoir sa petite idée sur les différentes faiblesses et habitudes de l'analyste. Ce patient peut être exactement comme l'analyste et être soigné exactement comme l'analyste. L'ennui c'est que ça ne semble ni suffisant ni satisfaisant. C'est le résultat obtenu le plus facilement et le plus vite ; on arrive au point où le patient ne devient pas exactement comme l'analyste mais devient celui qui est en train de devenir quelqu'un, ce qui est plus difficile et quelque peu effrayant ; ça peut vouloir dire devenir fou. Les patients, par conséquent, préféreront souvent s'en tenir à être comme l'analyste. Nous pouvons voir avec quelle rapidité les enfants prennent les mauvaises habitudes des parents. Les mauvaises habitudes d'un analyste se reflétent chaque fois chez ses patients, et très vite.

Q. : Pouvez-vous nous donner des exemples du genre de mauvaises habitudes dont vous faites montre ?

W.R. B. : Non, mais mes patients le pourraient. J'espère seulement que ces caractéristiques aideront le patient au lieu de le gêner, et que je suis le genre d'analyste qui représente moins un passif qu'un actif.

Q. : A vous entendre, j'ai l'impression que vous partez de ce qui ne se passe pas plutôt que de ce qui se passe. Par exemple, vous ne pouvez pas dire précisément ce que sont les mauvaises habitudes parce que vous ne vous en rendez pas compte ; ou, lorsque vous donnez une interprétation, il s'agit plus d'une réflexion sur le thérapeute et sur ce qu'il est que d'une réflexion sur le patient ; ou encore vous parlez du diagnostic en termes de ce que vous ne regardez pas ou de ce que vous ne faites pas.

W.R. B. : Ce que je regarde, c'est ce qui est au-delà du perceptible sensoriel. Donc vous avez tout à fait raison de dire que je parle de ce qui sensoriellement n'est pas.

Q. : Je remarque que, dans vos entretiens, vous demandez rarement "pourquoi ? . A propos du patient, vous dites "qu'est-ce qui... ?" ou "comment ?", et cela me rappelle le genre de modèles de comportements humains sur lesquels travaillent Piaget ou Lévy-Strauss. Je me demande si vous allez dans le même sens ?

W.R. B. : Certainement ; c'est un modèle de base, sous-jacent. On pourrait continuer à l'infini à interpréter des sujets de peu de conséquence ou de peu d'importance, mais on aimerait véritablement interpréter la chose fondamentale, le langage fondamental. En médecine, ça serait simple ; vous n'avez à vous occuper que de ce qui à l'évidence se prête à l'observation. Ce que vous voulez savoir, c'est ce qui se cache derrière çà : pourquoi ce patient n'est-il pas simplement pâle ? Pourquoi est-ce que je pense qu'il s'agit d'un accès particulier ? Et c'est déjà assez difficile en médecine ; cela me semble bien pire dans le domaine dont nous parlons. C'est pourquoi il me semble que ce serait une bonne chose si nous pouvions envisager au cours de la vie courante, de l'expérience courante, ce qu'est ce langage fondamental.

Q. : Suggéreriez-vous une intervention directe pour atteindre ce niveau ?

W.R. B. : Non, parce qu'étant donné l'intelligence du sujet il peut toujours la contrer ; il peut éprouver : "Je ne veux pas entendre que quelque chose ne va pas chez moi", et la réponse immédiate est une barrière défensive et un écran de nouveau en place.

Q. : Que faites-vous alors ?

W.R. B. : Je ne sais pas.

Q. : Mais vous faites quelque chose, je le sais.

W.R. B. : Je pense que parfois on fait quelque chose. Les gens espèrent fermement que le médecin ne va pas se tromper et qu'il va découvrir ce qui ne va pas. Je ne crois pas que les gens viennent nous voir parce qu'on leur a dit de le faire ­ cela peut être une explication rationnelle de leur comportement rationnel. Eux-mêmes peuvent avoir beaucoup de mal à dire pourquoi ils viennent. En fait, une des difficultés que nous rencontrons réside dans un sens moral, oublié, et dont probablement nous n'avons jamais eu conscience. C'est pourquoi lorsqu'un patient vient vous voir il est si difficile de savoir quelle idée avoir en tête. Plutôt que de considérer la situation étalée dans le temps (passé, présent, avenir), il faudrait l'envisager comme une carte d'état-major où tout est représenté sur une surface plane, relié par de nombreuses courbes. Cela signifie que parler avec quelqu'un c'est uniquement "maintenant", "ici et maintenant". Pouvez-vous distinguer un élément d'un autre ? Et si oui, comment ? On pourrait dire au patient : "Tout cela a une très longue histoire ; ce sont des émotions éprouvées dans la petite enfance, avant même de pouvoir les verbaliser." Je suis sceptique quant à cette méthode ; le patient peut être capable de comprendre ce que je veux dire par là et d'observer les éléments sur lesquels j'essaie d'attirer son attention. Mais je ne sais pas quel sorte de langage il faut employer. Dans Phédon, Platon nous montre Socrate parlant de l'ambiguïté de la communication verbale. Il fait remarquer que le mot utilisé n'en dit pas plus long qu'un tableau ; c'est tout aussi ambigu car un tableau doit être interprété. En deux mille ans, je ne vois guère de progrès quant à ce problème. A l'occasion, un philosophe comme Kant, observe à nouveau l'ambiguïté du langage et la nécessité de le rendre plus précis et plus exact. Je suis au regret de dire qu'il me semble que nous, psychiatres et psychanalystes, nous comportons souvent comme si ce n'était pas un problème, comme si nous pouvions faire quelque chose avec le langage que nous utilisons avant même d'avoir mis de l'ordre dans cette question.

Q. : Je pense que vous demandez trop à l'homme.

W.R. B. : C'est possible mais le fait que je le fasse n'a pas la moindre importance.

Q. : Tout d'un coup, tandis que vous parliez, je me suis souvenu d'une histoire. J'ai autrefois travaillé avec quelqu'un à qui j'ai dit : "Ce que vous ne devriez pas faire, c'est aller au Collège." Je lui en ai donné les raisons et il est parti. Deux ans plus tard, je traversais en voiture une ville perdue de l'Arizona et je me suis arrêté pour boire un café. Soudain ce même homme est entré, m'a serré la main et m'a dit : "Merci infiniment pour ce que vous m'avez dit." Je lui ai demandé : "Qu'ai-je dit pour vous aider ?", "Vous m'avez dit d'aller au Collège." Les gens n'écoutent pas. Le rôle du thérapeute est, en un sens, d'être prèsent, une sorte de tableau noir. Voilà peut-être votre clé. On est tellement occupé à démêler les conduites de cette personne qu'elle peut réfléchir à certaines choses en votre présence.

W.R. B. : Cela dépend beaucoup de ce que le patient est capable de retirer de cette expérience ; si possible, j'aimerais rendre plus probable qu'il en retire un bénéfice et non l'inverse. Ce qui importe c'est que le sujet soit capable d'avoir suffisamment de respect pour la réalité, pour les faits, pour s'autoriser à les regarder en face. J'ai travaillé avec deux chirurgiens, dont l'un avait une réputation mondiale, Wilfred Trotter, et l'autre était localement connu et très apprécié. Si Trotter faisait une greffe de peau, elle prenait ; si l'autre faisait une greffe, techniquement parfaite, elle échouait et était rejetée. Wilfred Trotter qui a écrit Les instincts du troupeau en temps de paix et en temps de guerre, écoutait toujours avec beaucoup de respect ce que le patient avait à dire ; il ne repoussait jamais les malades parce qu'ils étaient simples. Il ne les repoussait même jamais parce qu'ils étaient très importants. Je l'ai vu lorsqu'il était appelé par des membres de familles royales. Il s'asseyait simplement sur le lit et se mettait à écouter ce que son royal patient avait à dire. Il répondait : "C'est bon ; nous allons arranger ça. "Il pratiquait ensuite ce qui aurait dû être fait depuis longtemps, une résection costale des plus simples et des plus classiques. Personne jusqu'alors n'avait été capable de traiter aussi irrespectueusement les côtes royales.

Q. : Je me demande si vous n'êtes pas pas tellement occupé à comprendre et à écouter le patient que vos commentaires ont, en réalité, pour but de l'encourager à continuer à parler afin de pouvoir l'observer davantage.

W.R. B. : C'est possible mais, si vous avez de la chance, le patient peut aussi sentir qu'il peut oser porter son attention sur les faits tels qu'ils sont, si désagréables soient-ils. Là est la difficulté : pour l'être humain, les faits ne sont pas par eux-mêmes acceptables. En dépit de toutes les lois de la science, il n'existe aucune preuve que qui que ce soit ou quoi que ce soit obéisse à ces lois. Ce serait commode si le monde réel demeurait à l'intérieur des limites de notre compréhension ; ce n'est pas le cas et il n'y a pas de raison pour que çà le soit. C'est bien pourquoi il est si important que nous respections les faits ; l'autre peut alors de la même façon oser aussi respecter ces faits ; ça fait tache d'huile.

Q. : Il y a controverse dans les cercles psychanalytiques quant à l'utilité de voir l'épouse ou les membres de la famille d'un patient. Étant donné votre intérêt pour les faits et votre soin à éviter les on-dit, je me demande si vous auriez un commentaire à faire à ce sujet.

W.R. B. : Dans certaines situations, je n'ai pas pu éviter de voir la famille. En fait, je préfère ne pas la rencontrer parce que je m'aperçois que ce que j'obtiens d'un patient, si peu communicatif qu'il paraisse, est si vaste que je ne pourrais pas m'en sortir avec encore plus d'éléments. Si cela vous convient à vous de rencontrer la famille tout entière, alors à mon avis il faut le faire. Il n'est pas bon d'avoir recours à une méthode parce qu'elle convient à quelqu'un d'autre. Le fait que d'autres agissent différemment est utile, çà peut vous suggérer une idée, mais la question fondamentale est : "Êtes-vous capable de trouver ce qui vous convient ?"

Q. : Vous avez parlé de vos objectifs au cours d'une thérapie, l'un étant de confronter les patients aux faits qui les concernent tels que vous les voyez, la vérité sur eux-mêmes ; l'autre d'être accessible en tant qu'individu. Je me demande si c'est compatible.

W.R. B. : Vous rendre accessible, c'est beaucoup plus facile à comprendre si vous l'envisagez comme une sorte de publicité. Vous devez faire savoir que vous existez, que vous avez un nom et une adresse. Quant à qui vous êtes, quel genre d'individu, c'est là une opinion que l'analysant est libre de se faire par lui-même. Il doit être capable, face au miroir qui lui est présenté (de préférence, pas trop déformant), de déduire qui il est grâce aux efforts de l'analyste pour lui renvoyer le sens de ses associations libres. En fait, l'analyste ne doit pas dire au patient qui il est mais, à partir du miroir qu'il tente de lui présenter, le laisser se faire sa propre idée. C'est une erreur de croire que l'analyste peut dire au patient quelle est sa véritable personnalité ; toute tentative de ce genre ne serait qu'un miroir déformant. Je ne pense pas que la réalité du personnage de l'analyste soit incompatible avec une tentative de parler sincèrement.

Q. : Vous avez dit comment, lorsque vous êtes avec les autres, vous étiez bombardé par un tas de renseignements ambigus et que vous cherchiez à découvrir des faits et la vérité. Qu'entendez-vous par "les faits" ?

W.R. B. : J'entends par là croire à l'existence d'une réalité fondamentale même si je ne sais pas ce qu'elle est ; c'est ce que j'appellerais un "fait". Mais nous sommes prisonniers de nos sens. "La réponse est le malheur de la question." La réponse est le malheur ou le mal de la curiosité ; elle la tue. Il y a toujours un désir passionné qui éclate dans une réponse afin d'empêcher tout débordement au travers de la brèche qui existe. C'est l'expérience qui finit par vous faire comprendre que l'on peut donner ce que nous appelons des "réponses" et qui ne sont en réalité que des bouche-trous. C'est une façon de mettre un terme à la curiosité, surtout si vous réussissez à croire que cette réponse est la réponse. Sinon vous élargissez la brèche, ce vilain trou où il n'est plus aucun savoir. Dans certaines situations matérielles, on peut refermer cette brèche d'une façon plus ou moins convaincante ; si vous avez conscience d'avoir faim, vous pouvez manger et espérer, pour ainsi dire, vous imposer silence ; une mère peut donner le sein à son enfant : si elle le fait avec des sentiments de colère et d'hostilité, c'est une autre affaire que si elle le fait avec amour ou tendresse. Même dans le domaine de la curiosité mentale, dans le fait de vouloir connaître quelque chose de l'univers dans lequel nous vivons, cette brèche peut être colmatée par des réponses prématurées et présomptueuses.

Q. : L'analyste peut-il guider le patient en élargissant le champ de sa curiosité lorsque çà lui semble la bonne voie, et en lui donnant une interprétation ou une réponse, non pas toute-puissante, mais qui pourrait peut-être limiter ce champ ?

W.R. B. : On aimerait bien que ce soit quelque chose comme çà. Je doute fort qu'il en soit ainsi car nous ne pouvons pas nous empêcher de partager avec le patient cette envie de colmater la brèche. Il veut croire que l'analyste sait et trouvera sans aucun doute toutes les bonnes raisons pour cela. Et, bien sûr, l'analyste est enchanté de lui rendre ce service, il lui est difficile d'y résister. Si vous le faites, vous pouvez du même coup étouffer toute curiosité. Les gens pensent que vous leur cachez délibérément un renseignement ou ce que vous savez.

Q. : Aux conférences de la Tavistock, on dit souvent que "la réponse se trouve au sein du groupe". On ne cesse de le répéter. Si l'on y réfléchit, cela paraît au premier abord sans appel ; il y a une réponse et elle se trouve là parmi nous. Si on y regarde de plus près, c'est exaspérant car cette recherche, c'est une quête sans fin au sein de ce groupe pour une réponse qui s'avère le plus souvent ne pas en être une. Je me demande si vous accepteriez de réfléchir un peu à cette théorie : "la réponse se trouve au sein du groupe".

W.R. B. : Cette idée me semble commode car elle restreint le champ de la recherche. Si vous avez de la chance, elle peut contenir une part de vérité. Mais le problème c'est : "la réponse peut-elle tuer la curiosité ou est-elle le prélude à une curiosité documentée et disciplinée ?" En ce qui me concerne, toute affirmation est valable dans la mesure où elle est un prélude à l'exercice d'une curiosité disciplinée.

Q. : Croyez-vous qu'un groupe ait un inconscient ?

W.R. B. : Je ne voudrais pas renoncer à cette idée ; je ne voudrais pas non plus que cela empêche la découverte d'autre chose propre au groupe. C'est facile. Je pourrais dire : "Étant donné que j'ai un corps, pourquoi ne pas en rester là ? Pourquoi tout embrouiller en supposant que j'ai aussi un esprit ?" Nous savons tous que la théorie du conscient et de l'inconscient a été très féconde ; elle peut l'avoir été suffisamment pour nous faire douter de son efficacité ou de son utilité aujourd'hui. Si vous faites une étude sur le groupe, il peut apparaître nécessaire d'y ajouter une autre théorie parce que celle-ci, si valable soit-elle, n'est plus suffisante dans ce cas. Depuis quelque temps déjà, les tribunaux parlent de "réhabilitation" ; ils font même appel à l'opinion de gens comme nous parce qu'ils se rendent compte que ces modes de jugement vénérables et riches d'expérience : "coupable ou non coupable, emprisonnement ou relaxe", ne sont plus valables. Ainsi se révèle une curiosité sans limite ; elle ne cesse de gagner du terrain ; toute la manière dont nous menons nos affaires est remise en question.

Q. : J'ai du mal à assembler des mots tels que "malin", "avisé", "intelligent". Vous semblez me dire que nous devrions avoir assez de sens commun pour écouter un langage fondamental ; c'est mon interprétation personnelle.

W.R. B. : Bien sûr, pour avoir du sens commun il vous faut avoir des sens qui travaillent en commun et ça paraît marcher assez bien puisque de toute façon c'est ce qui a l'air de se passer ; le petit enfant est capable de coordonner ce qu'il entend, sent et voit. Il est difficile de dire comment on parvient à un certain sens commun ; il est plus facile de s'apercevoir que lorsque nous vieillissons nos sens ont tendance à ne plus travailler en commun. Autrefois j'étais un athlète ; ça ne serait plus possible aujourd'hui parce que mes fonctions physiques ne sont plus assez coordonnées. On peut présumer que cela s'applique aussi au sens commun.

Q. : Donc tout évolue et change constamment ?

W.R. B. : Je le crois. C'est pourquoi j'ai parlé d'"effervescence" ; je prends l'exemple de l'obsession de Léonard de dessiner de l'eau et des cheveux ; il pouvait ainsi, avec talent, "tirer un trait" sur cette idée ou ce sentiment. Dans notre métier, cette effervescence devient parfois suffisamment intrusive pour qu'on lui donne un nom, adolescence par exemple. Est-ce une réponse ? Est-là un de ces bouche-trous qui font que vous ne vous demandez jamais ce qu'il est advenu de cette effervescence, pourquoi elle apparaît juste à ce moment-là, pourquoi, alors que vous croyez parler à votre petite-fille, elle se métamorphose en une jeune femme pendant que vous lui parlez ? Pourquoi, lorsque vous vous adressez à ce petit garçon irresponsable, est-ce déjà en réalité un jeune père ?

W.R. B.
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(1) N° 1/86, Quel avenir pour la psychanalyse en psychiatrie.retour texte
(2)
Traduit de l'anglais par Michelle Moaty-Bitoun.retour texte

 

 

L'épileptique et le psychanalyste, détail ? (1)

Gilbert DIEBOLD

(Centre E. Marcel, 3 cité d'Angoulême, 75011 Paris)

Depuis le temps que je raconte ici et là dans des congrès, des cours ou des articles, des histoires qui à mes yeux illustrent l'intérêt d'un abord psychiatrique et psychanalytique des enfants épileptiques, je finis par ne plus savoir si j'énonce des truismes, des idées déjà admises ou si mon lecteur risque d'être surpris voire brutalisé par des propos inattendus.

Aujourd'hui, il me faut être assez bref, j'abandonnerai donc les formules de style prudentes au risque de paraître péremptoire.

Longtemps considérée comme une maladie mentale, l'épilepsie a été confisquée aux psychiatres qui ne s'en sont pas plaint, sauf Henri Ey qui, comme le rappelle volontiers René Angelergues, disait que l'épilepsie "constitue un prototype de maladie mentale évolutive à base de psychoses aiguës et un modèle de déstructuration de la conscience".

C'est assez récemment, il y a une soixantaine d'années, qu'a eu lieu le rapt à la faveur des espoirs suscités par les débuts de la neurochirurgie, l'apparition de l'E.E.G. et les premières drogues efficaces.

Ces patients difficiles, déroutants et qui restaient longtemps malades, ne gratifiaient guère les psychiatres, et c'est ainsi que l'épileptologie est devenue une chasse gardée des neurologues, à quelques exceptions près.

D'ailleurs, en France, une bonne proportion des psychiatres-psychanalystes qui se sont intéressés à l'épilepsie étaient aussi neurologues ou électroencéphalographistes.

C'est en particulier le cas de Thérèse Neyraut Sutterman, de Manuceau, de Soulayrol et de moi-même.

Pour ma part, j'ai trouvé qu'être électroencephalographiste ne rendait pas nécessairement sourd aux propos des patients, surtout lorsqu'ils racontent des histoires passionnantes, extraordinairement ressemblantes par certains points et très insolites, dans lesquelles dominent les morts et les doubles.

Le fait que plusieurs auteurs, venus d'horizons différents, qui ne se connaissaient pas, aient repéré, chacun de son côté, des " coïncidences " biographiques ne permet plus de croire que celles-ci soient dues au hasard.

Au contraire, ces observations, du fait même de leur ressemblances, constituent des données cliniques qui se recoupent, scientifiques, et doivent être traitées comme telles.

Parmi ces observations recoupées, un relief particulier revient à des histoires de doubles morts, pour tout dire restant souvent cachées, sans doute parce qu'elles sont crues et violentes, parfois au contraire elles sont exhibées sans aucune élaboration, ce qui est une autre façon de ne pas en parler, stratégie typique de l'épilepsie dans laquelle ce qui ne peut être dit ou représenté, est agi, figuré.

On retrouve chez nombre de ces patients, une identification inconsciente à un double mort et, même si cela n'est pas la seule configuration intéressante, j'ai choisi de mettre l'accent sur celle-ci en raison de sa fréquence dans mon expérience.

Très souvent, comme l'avait remarqué Bouchard et ses collaborateurs dans un livre référence des "psychoépileptologues", la trace de cette identification inconsciente à un double mort est repérable dès la première crise à condition qu'on puisse la retrouver, car dans la plupart des cas, ce qui nous est présenté comme la première n'est souvent que la seconde ou la troisième et seule une reconstruction nous permettra d'y avoir accès. Un exemple clinique pourrait venir illustrer mes affirmations péremptoires, parce que j'ai voulu "faire bref" ; il a déjà été produit mais je n'hésite pas à l'utiliser à nouveau tellement il me semble parlant.

Isabelle

Pendant sa grossesse, la mère d'Isabelle s'était trouvée sous l'emprise de deux fées carabosses, sa mère et son médecin.

Sa mère avait choisi ce moment pour lui raconter que lorsqu'elle-même était prête à naître, elle avait été investie comme un fœtus tueur.

Le médecin qui la suivait avait dit "vous avez un rétrécissement mitral, si vous êtes encore enceinte, le cœur lâchera", prédiction heureusement contredite par la suite, mais qui avait placé cette grossesse sous le signe de la mort dans l'âme.

A la génération suivante, un autre médecin, en examinant la mère d'Isabelle, se grattait pensivement la tête. Il y avait là un message que la jeune femme enceinte, sans doute glacée par le récent discours de sa propre mère, ne chercha pas à dévoiler. Elle craignait tant d'entendre, elle aussi, quelque terrible verdict médical, qu'elle n'osait pas lui demander ce qui l'inquiétait au point de se gratter ainsi la tête après chaque examen.

L'accouchement arrive à huit mois, une petite fille naît sans difficulté. C'est alors que le médecin entraîne le père dans la pièce à côté et dit "il y en a un autre". C'est pour cela qu'il se grattait la tête, espérant que la jeune femme le questionne pour annoncer qu'il avait diagnostiqué une gémellité. L'autre naît peu après, c'est aussi une fille. Les jumelles sont chétives, Isabelle plus que l'autre ; on les met toutes deux en couveuse.

Au bout d'une semaine, la plus robuste des deux prématurées meurt et tout le monde se résigne à voir mourir Isabelle... qui survit, mais elle se développe mal et s'éveille peu. Lorsqu'elle atteint l'âge de 7 mois, on diagnostique une hémiplégie qui précipite l'intervention d'un kinésithérapeute. Cet homme très chaleureux, s'intéresse beaucoup au bébé qui, de séance en séance, s'éveille. Avec espoir on intensifie le travail autour d'elle, les progrès sont là, elle commence à parler.

Un jour, Isabelle est dans la cuisine sur son pot lorsque arrive un cousin de la mère, fort triste, qui évoque à mots couverts la mort prochaine de son enfant atteint d'une tumeur maligne à évolution rapide ; cette cousine d'Isabelle a à peu près le même âge qu'elle. A ce moment précis, Isabelle a sa première crise.

Il est à noter que la raison pour laquelle on m'avait amené cette enfant, n'était pas tant l'épilepsie qu'un retard de développement.

Lorsque cette première crise me fut racontée en détail, c'était après de longs entretiens avec les parents, surtout la mère. En tous cas après que cette précision sur les circonstances de la première crise fut donnée, Isabelle n'a plus jamais eu de crise, même lorsque nous avons prudemment arrêté le traitement ; le recul est maintenant d'une vingtaine d'années.

On comprend mieux peut-être maintenant la proposition de Thérèse Neyraut Sutterman qui dit "l'épileptique se vit comme en danger d'être victime d'un infanticide". Ce en quoi elle inverse à juste titre la proposition que Freud avait avancée dans Dostoiewski et le parricide.

Parmi d'autres, l'exemple d'Isabelle indique qu'un travail psychique est susceptible de provoquer une modification importante des crises.

Il était donc tentant d'intégrer notre compréhension affinée de l'histoire singulière du sujet dans les moyens du traitement.

Notre spécificité de pédopsychiatrie et notamment l'habitude que nous avons de relier la pathologie actuelle aux nuances de l'histoire nous sont là d'un grand secours.

Il n'y a guère que nous qui puissions passer de nombreuses heures à écouter un patient, à l'observer, à nous entretenir avec la famille. Ceci nous permet de retrouver des corrélations entre l'histoire et les symptômes, ce qui est inaccessible aux autres modes d'exercice médical même les plus minutieux et compétents.

Éclairer ces corrélations entre des particularités de l'histoire et le déclenchement des crises peut suffire à apporter un mieux mais on pouvait attendre plus des psychothérapies et, de fait, un certain nombre d'auteurs (cités dans la bibliographie) s'y sont risqués, souvent avec succès.

Betty

Betty est une petite fille de 10 ans lorsque je la rencontre pour la première fois. Elle est la fille d'un couple américano-français. Les parents sont tous deux professeurs, la mère est d'origine américaine. Betty m'est amenée parce qu'elle est épileptique et que ses parents ont la conviction qu'un facteur psychologique est présent dans le déclenchement de ses crises. De fait, ils me racontent d'emblée que Betty est née fin mai, un an et deux jours après le décès de leur premier enfant Peter. Betty a un petit frère qui s'appelle Pierre, il a cinq ans de moins qu'elle. En approfondissant les choses, j'apprends que le premier enfant est mort dans des circonstances assez tragiques. Ils étaient à l'étranger dans un pays sous-équipé médicalement. Le bébé présente une anomalie cardiaque grave qui nécessite une intervention. Il est emmené à Paris et y décède peu après l'opération. Les parents ne l'avaient pas accompagné. Ils se sentaient coupables de ne pas s'être assez battus et de n'avoir pu investir suffisamment un enfant à l'avenir très incertain après avoir appris que les chances de survie étaient minces.

On peut, bien sûr, imaginer à quel point leur travail de deuil a été influencé par cela.

La première crise a eu lieu début juin. Ses crises ont deux formes : d'une part ce que Betty appelle "le truc" et que nous pouvons nommer une crise psychoaffective. Le truc c'est un sentiment de panique indéfinissable : "Je panique et il me faut absolument quelqu'un avec moi, ça dure dix à vingt secondes et ensuite il me faut dix ou vingt minutes pour ne plus être préoccupée. Ca me fait cela une ou deux fois dans la même journée et ensuite, je reste parfois un mois sans en avoir"

Nous apprenons par ailleurs qu'elle a eu des crises généralisées très rares, mais l'une d'entre elles a été vue par un de mes confrères pédiatre hospitalier.

Lorsque je la reçois, elle ne prend plus de traitement, ses parents ayant préféré essayer l'homéopathie plutôt que l'association Tegretol ­ Depakine qu'avait prescrit notre collègue neurologue. Il est vrai que Betty, depuis plusieurs mois n'a pas eu de crise généralisée, ce qui leur permet de croire à une amélioration. Je leur explique que le "truc" représente ses crises et je décide de commencer des entretiens avec Betty tout en précisant qu'un traitement médicamenteux devra être repris si "le truc" continue.

Lors des premiers entretiens, Betty, bien que fort jeune, comprend très bien ce qu'est un travail psychothérapique et elle trouve un réel plaisir aux associations d'idées et aux interprétations que je lui propose. Dès la première séance, elle raconte les circonstances de la plus récente de ses crises, de ses trucs : elle lisait dans un journal pour enfants une histoire que je pourrais qualifier de "non-sens" : une famille va déjeuner au restaurant et le serveur, prenant leurs commandes au pied de la lettre, leur sert par exemple l'eau plate dans une assiette plate et c'est à ce moment-là que survient son truc. Elle remarque avec moi que sa crise est survenue alors qu'on prenait une chose pour une autre en jouant sur les mots, au pied de la lettre.

A la séance suivante, Betty raconte un rêve : c'est une poupée Pierrot à Carrefour. Elle coûte 9,80 Frs. Il s'agit d'une toute petite poupée blanche au visage blanc avec des paillettes. Puis elle me dit qu'elle a eu un truc dimanche soir avant de s'endormir : "J'ai vu de la lumière dans la salle de bains, j'ai pensé que mon père y était et je suis allée voir dans la chambre de mes parents, maman dormait, papa n'y était pas. J'avais eu mon malaise avant, juste avant."

La semaine suivante, elle me dit qu'elle n'a pas eu de crise ni de truc et me raconte un rêve : "Je cherchais une cassette et je disais "le perdu" au lieu des "inconnus" (un groupe comique)". Je souligne "le perdu" et elle interprète : "le plus logique me semble être de penser à l'enfant perdu de mes parents".

La séance d'après, elle m'annonce avoir eu des vomissements dans son sommeil, le soir de la séance précédente. Elle avait eu son truc peu après la séance du mercredi. Nous voyons dès à présent que Betty déclenche souvent ses trucs en réponse, semble-t-il, à une situation absurde dans laquelle on prend une chose pour une autre et il semble possible de rapporter ce fait à son angoisse d'être confondue avec le petit frère mort qu'elle a remplacé un an après.

Une idée semble venir à l'appui de cette première approximation. "On était près d'une sorte de château en pierres, j'ai vu une vipère, c'était d'abord un chat mais mon ami caressait le chat et ça devenait une vipère". Dans le même rêve, ma grand-mère avait un chien en chocolat, très beau. Je lui demandais si je pouvais l'avoir, elle répondait : "j'aimerais mieux le garder". Betty dit alors que cette grand-mère avait fait un chien, un jouet, pour Peter le frère aîné mort, que sa maman le lui avait donné. Je lui dis alors : "Je comprends pourquoi tu fais des trucs quand on prend quelque chose pour une autre, comme si toi on te confondait avec quelqu'un qui est mort".

Pendant plusieurs séances, Betty qui essaie de comprendre, qui s'empare du cadre psychothérapique, raconte plusieurs rêves qui reprennent les thèmes que nous venons d'exposer. J'ai l'impression qu'elle est trop bonne élève, ce qui correspond à sa personnalité de jeune fille très intelligente et sérieuse dans tout ce qu'elle fait, sérieuse mais enjouée et aimant lire.

Elle raconte un rêve : "C'était dans une cour d'école, comme une école privée, on mangeait et il y avait certains élèves de mon école que je connais ; il y avait des betteraves rouges à la cantine et je voyais ma grand-mère maternelle qui disait : " ne te plains pas, on paie assez cher pour tu viennes ici". Puis elle ajoute : "j'aimerais bien devenir une spécialiste des rêves". Je lui interprète que la cantine c'est moi et qu'elle s'applique à profiter de ce traitement pour lequel ses parents paient pour elle.

Je dois préciser qu'elle m'avait parlé de son souci de ne pas coûter trop cher à ses parents (en fait les séances sont remboursées à l'exception du ticket modérateur un peu plus élevé que chez d'autres médecins car je suis conventionné avec honoraires libres). Je serai d'ailleurs amené à discuter avec elle le prix de mes séances en le baissant afin qu'elle accepte de continuer à venir au rythme d'une fois par semaine. Betty n'a pas eu son truc depuis assez longtemps ; elle me raconte : "Maman, elle vous a pas dit, elle a rêvé qu'elle avait son truc" et puis elle raconte qu'elle a lu un livre d'un enfant qui avait une épilepsie : "c'est amusant de lire ça, tous ses professeurs le voyaient comme un enfant normal sauf le professeur de gymnastique qui avait peur pour lui, et après, privé de son activité préférée, il est devenu mauvais élève".

La semaine suivante, elle ne vient pas car elle présente un état de mal convulsif. Ses parents m'expliquent qu'elle ne voulait pas venir à la consultation car elle avait peur de ne pas rentabiliser les séances. Le compte rendu de l'hospitalisation précise que les examens complémentaires y compris la ponction lombaire et l'I.R.M. ont été normaux, l'E.E.G. montrait une activité bifronto temporale avec prédominance gauche.

On a constaté deux crises prolongées de plus de quinze minutes qui ont cédé avec du Dilantin. Betty sort de l'hôpital avec un traitement de Valproate retard.

A la sortie de l'hospitalisation qui a duré une semaine, je suis amené, comme je l'ai dit, à négocier le prix de mes séances avec Betty afin de m'assurer qu'elles resteront hebdomadaires. Elle raconte le rêve suivant : "Maman demandait à mon petit frère (Pierre) de lui dessiner un miracle ". Je suggère : " ressusciter les morts... guérir les crises..." ; elle répond : "à mon avis, il n'y aura pas besoin de miracle".

Nouvelle entrevue : Betty m'explique qu'elle a vu un film à la télévision d'un élève qui fait une crise d'épilepsie : "il appelle ça le grand mal, c'est pas pareil que moi ; dans l'école, il y a une fille qui dit que c'est le diable".

Betty n'a pas eu de truc, elle raconte un rêve dans lequel son père fait des sous-verres pour les accrocher au mur. Dans un de ces sous-verres, des gens qui dansent sont remplacés par une photo d'un ami de son père en train de bêcher : "on me dit que cet ami est un épileptique guéri". Je demande à Betty pourquoi il bêche, "fait-il le jardin ? ", " creuse-t-il un trou ?". Très vite, elle répond : "il fait plutôt le jardin à mon avis". Ce rêve pourrait, bien sûr, faire l'objet d'hyothèses inteprétatives nombreuses et riches, et mes associations d'idées me portaient vers un père qui encadre des photos de famille, qui remplace une chose pour une autre, des gens qui dansent euphoriques, un épileptique guéri après avoir enterré ses morts, etc. Ce rêve évoque l'interprétation de l'angélus de Millet par Dali dans laquelle celui-ci prétendait voir, à la place de la brouette, le cercueil d'un enfant. Des radiographies du tableau faites ultérieurement montrent effectivement une boîte rectangulaire de petite taille à la place de laquelle a été peinte la brouette qui se trouve entre les deux personnages.

Si je relate ces associations qui sont les miennes, c'est pour donner une idée de la façon dont peuvent venir les interprétations dans une histoire de deuil non élaboré ou d'enfants de remplacement, non pas par une association verbale comme elles sont usuelles dans les cas de psychanalyse classique, mais sous forme d'une image (le plus souvent macabre et repoussante). Dans mon jargon, il ne s'agit pas d'une représentation mais d'une figuration, étape différente, plus archaïque, du processus de mentalisation. Nous reviendrons sur ces points. Dans ce cas, j'ai préféré poser une question qui laissait à Betty plusieurs réponses possibles car je craignais de déclencher une crise en induisant une figuration trop pertinente. Betty s'est précipitée sur la réponse la plus banale.

A l'entretien suivant, c'est un rêve qui est d'abord raconté : "J'allais au collège, je cherchais la liste pour voir avec quels élèves je serais, mais au lieu d'être des listes normales, c'était comme des listes de cadeaux et il y avait marqué... Do, c'est tout ce que j'ai pu lire... C'était un rêve un peu désagréable... Moi, j'étais sur une liste presque normale dans une sorte de cahier".

Je souligne que, pour une fois, elle me propose un rêve apparemment abstrait (écho à mon manque d'association d'idées à l'écoute de son récit). Elle me dit qu'elle a passé l'I.R.M., qu'elle est normale, ce qu'une lettre du confrère me confirmera quelques jours après. Puis, elle s'anime et raconte : "on a trouvé un papillon pris dans la glace (c'était l'hiver) et quand on a ouvert le bocal, il était dégelé, il s'est envolé". Je commente : "c'était Hibernatus, l'homme gelé qui ressuscite". Elle précise : "il est resté deux jours et après il est mort".

Si je peux résumer les séances suivantes, c'est encore autour du thème de la substitution. Betty raconte des rêves dans lesquels un objet en évoque un autre, la substitution et le macabre, car elle me montre une araignée en plastique orange et un éléphant orange. Or cette araignée apparaît dans le souvenir d'un rêve ancien qui est évoqué : "Quand j'avais 6 ans, j'ai rêvé que mon frère se faisait manger par une énorme araignée et maman pleurait". La séance suivante, elle apportera un dessin fait à cette époque et qui représente le rêve ; on voit Betty dans les bras de sa mère et une énorme araignée qui emporte ou mange un bébé mais tout le monde a un rictus : rires ou pleurs ?

Je lui dis : "Vous pleurez ?" ; elle me répond : "Je crois pas que ça me gênait tellement". A la fin de la séance, elle me dit qu'elle aimerait écrire son livre qu'elle a dans sa tête avec des mots exacts. Le souci de précision et de nuance se retrouve à plusieurs reprises en relation avec le danger de mort et notamment dans une séance où elle m'apporte huit rêves !

A cette époque, je remarque que Betty qui est une jeune fille très comme il faut a, de façon un peu paradoxale, un langage très précis concernant l'approche de la puberté et les règles de ses camarades. Il semble y avoir un tournant dans le travail psychique à partir des rêves suivants : "Mon frère qui est encore vivant se fait tuer par des balles", puis elle précise : "en fait, il était mort mais c'était son fantôme, et mon père me dit : maintenant tu es une fille unique". Il y avait un avion, je restais accrochée à une autre fille qui restait accrochée à moi, si on tombait c'était dans une sorte de jungle où il y avait de la dynamite prête à exploser, puis je soufflais dans un ballon pour me faire remonter et il y avait un restaurant pas loin de là, ils avaient décrété de le changer de nom pour mettre nos noms ; mais comme ils ne connaissaient pas le nom de l'autre fille, ils l'ont appelé "chez Betty".

Je lui fais remarquer que, dans ces deux rêves, elle se différencie d'un autre enfant auquel elle était liée ; elle répond : "c'est comme si mon frère mort était encore vaguement là", puis elle ajoute : "avant je rêvais moins ou je ne m'en souvenais pas, c'est mon corps qui se confesse". A partir de ce moment-là, Betty commencera à me dire qu'elle ne prend pas son médicament certains jours et le thème de la différenciation, de la liberté de son destin, occupera de nombreuses séances, par exemple sa mère lui disant : "j'ai de belles photos pour ton album". Elle lui répond : "ce n'est pas possible, la pellicule n'est pas terminée . Elle m'a dit : "Ton oncle en a envoyé". Elle montrait ainsi que son rêve manifeste son désir de rester maîtresse d'une pellicule de sa vie encore non développée.

Son travail identificatoire se précise autour de son identité sexuelle, de l'identification à des filles ; son rapide développement va sans doute y contribuer. A un moment, elle me dit que sa tête ne va pas avec son corps, comme si elle avait encore à se débarrasser d'une identification masculine que son corps dément de plus en plus ; elle nous dira d'ailleurs, après le récit d'un nième rêve dans lequel elle se débat contre une mère qui veut qu'elle soit l'autre : "Je prends Peter pour mon ange gardien, ma mère lui a demandé de l'être. Quand je me regarde dans le miroir j'ai du mal à associer ma tête, mon corps et mes pensées comme si j'étais double". Ce thème du double va continuer d'évoluer dans ses rêves en jouant avec les prénoms bisexués et apparentés : Gaëlle ? Gwenaelle, il semble utilisé pour jouer psychiquement avec la figuration du double, c'est-à-dire la faire évoluer vers une représentation plus souple, non fixée, en l'incluant dans une histoire.

Par ailleurs, le danger de la confusion avec le frère mort réapparaît en évoluant dans les rêves généralement sous la forme d'un gros poisson qui nage dans de l'eau sombre et risque de l'entraîner au fond. Ce gros poisson devient un requin ou un orque (anagramme approximatif de cœur). Le fantasme de confusion s'incarne dans d'autres animaux, le chihuahua des petits chiens comme ceux de la mère de Gatsby (qui est un autre patient) ; là encore, une figuration incarnée vient en lieu et place d'une représentation impossible, d'une mentalisation interdite : le petit chien qui vient remplacer le mort. ce double est aussi parfois une poupée nommée Pierre qu'on donne à une dame. J'avance qu'on veut peut-être donner le petit frère mort et elle dit : "ils ont donné son corps à la médecine" ; en somme, c'est un mort sans sépulture.

J'ai l'impression que cette période condense un certain nombre de phénomènes qui, s'ils paraissent isolés et disparates, concourent à mon avis à permettre une identification plus personnelle, plus subtile et nuancée. Au fur et à mesure que Betty ne se confond plus tout à fait avec l'aîné mort, elle peut accepter son état de jeune fille, comprendre les craintes de sa mère la concernant mais les relativiser, percevoir qu'elle fut pour ses parents un enfant soignant, idéalisé et abandonner tout doucement son rôle, remarquer qu'elle est elle-même et qu'on la reconnaît comme telle, se détacher des idéalisations qui pèsent sur elle : "Des fois, je me dis que quand même c'est pas la fin du monde si je n'ai qu'un quatorze à mon devoir".

Betty raconte des rêves de sa mère dans lesquels le thème de quelqu'un à la place de quelqu'un d'autre se retrouve. Elle dispute Pierre croyant que c'est lui qui a emprunté l'aquarium alors que c'est elle ; "Je la regarde en souriant", dit-elle.

A ce propos, je crois avoir compris que Betty expliquait à sa mère ce qu'elle comprenait dans la psychothérapie. C'est peut-être un reliquat de son côté bon élève, mais ce fut aussi sa façon de se détacher des images qui collaient à sa peau en faisant par rebond le traitement psychothérapique de sa mère...

A cette époque, on entreprend, sur sa demande et sur celle de ses parents, une diminution du traitement en vue d'un arrêt. La période de vacances est mise à profit pour ce faire. Il n'y a pas de crise.

Quelques mois plus tard, Betty raconte un très long rêve. "J'ai fait un rêve très intéressant, encore une histoire de quelqu'un qui remplace quelqu'un d'autre. C'est dans une boulangerie dont j'aime les glaces, je n'avais pas d'argent, je suis partie en courant sans payer. La suite c'est avec mes grands-parents d'Amérique et des amis, on voulait acheter une maison vers une plage ; c'était tout bleu comme à travers un filtre. On trouve une maison en hauteur comme la citadelle enneigée. Le problème c'est que si on tombe, on dévale, on tombe mais on n'est pas mort. Je dis : "Je n'ai plus peur. Je suis déjà tombée, je ne suis pas morte". On remonte dans un château pour se soigner ; on cuisait dans une poêle, il y avait deux Marc, comme des jumeaux mais il y en avait un qui a remplacé l'autre, un nouveau Marc ; mais l'autre était très généreux et ça ne le gênait pas de céder sa place pour être remplacé. C'était une atmosphère vraiment étrange." J'interprète que la marchande de glaces, c'est moi, qu'elle pourrait avoir envie de quitter en courant. A ce moment, elle me dit : "J'ai oublié de dire que j'ai oublié le chèque pour vous payer, je n'ai plus peur des crises, je tombe mais je ne meurs pas...". Quant aux deux Marc, c'est Peter et Pierre ; ce n'est plus elle qui remplace Peter ; me voilà rassuré sur le devenir de Pierre, il remplace Peter mais avec son assentiment. Peu après, elle me racontera un rêve dans lequel elle avait son truc, qu'elle n'était pas contente parce qu'elle voulait que ça continue sans avoir de truc.

Dans cette observation, on voit comment cette jeune fille très intelligente s'empare du jeu psychothérapique pour réviser ses repères identitaires, de façon très subtile et par petites touches ; elle comprend d'abord qu'elle est confondue avec un autre, un enfant mort ; puis, peu à peu, elle introduit des nuances qui dénouent l'identification à l'autre. De façon assez fine, elle fait participer ses proches à ce progrès et tout en rassurant sa mère, l'amène à la voir telle qu'elle est. Deux facteurs me semblent très remarquables, d'une part la capacité immédiate que Betty manifeste de comprendre à quoi sert une psychothérapie, puis de jouer le jeu avec une abondance de rêves. D'autre part, la participation immédiate de parents qui sont fort intelligents eux aussi. Si je souligne ces deux facteurs, c'est qu'ils me semblent avoir une valeur pronostique importante et qu'ils soutiennent mon propre travail.

Les séances plus récentes tournent autour de rêves dans lesquels Betty traverse victorieusement des épreuves où elle échappe à des animaux cachés, comme des vipères, qui voudraient la tuer. Et puis..., last but nos least, elle me raconte que si elle devait vivre sur une île déserte et qu'elle avait le droit d'emporter trois choses, elle prendrait ses deux chiens et une radio, ou des livres plutôt de philosophie... quelque chose qui donne à penser, et de quoi écrire !

Nous ne saurions bien sûr soutenir que tous les épileptiques ont une identification inconsciente à un double mort, et nous savons que le fait que la plupart des auteurs cités ici sont psychiatres et psychanalystes indique notre biais de recrutement. Nombre de mes patients n'étaient pas " que épileptiques ". Pourtant si les premiers que j'ai connus avaient des troubles graves, comme par exemple un syndrome de Lennox, il est des cas plus légers qui nous apprennent que l'approche psychothérapeutique, là aussi, peut avoir un grand intérêt.

Victor, Franck et René

Déjà évoqués ailleurs, Victor, Franck et René ont tous les trois une épilepsie bénigne, mais néanmoins traitée.

Victor, lorsque je le vois pour la première fois, est un enfant "brouillé" et l'on m'explique que ce petit garçon vif argent, adoré de la maîtresse d'école auparavant, a, depuis peu, chuté dans ses résultats scolaires de façon spectaculaire. Il a une épilepsie traitée par Valproate. Il a été séparé de ses parents pendant l'été, confié à une tante car, chacun de son côté, les parents devaient faire face à une situation dramatique : le père soutenait son propre père mourant ; la mère s'occupait d'une sœur menacée par un avortement molaire et elle m'expliquera plus tard que c'était pour elle une tache lourde de sens car sa propre mère était morte des suites d'un avortement provoqué. Lorsqu'ils ont retrouvé leur fils, il était ailleurs, subconfus. Un E.E.G. pratiqué quelques semaines plus tard sur la demande de leur pédiatre montrera des pointes lentes temporales. Le diagnostic d'épilepsie à pointes centro-temporales (épilepsie à pointes cheiro-orales) rolandiques sera confirmé par l'apparition de crises classiques orales en fin de nuit, assez typiques de cette forme clinique d'épilepsie bénigne de l'enfant. Dans les premiers temps, lors des consultations, Victor dessine beaucoup, mais ce sont des dessins abstraits, inhabituels à cet âge et qui ressemblent à des peintures de Wassili Kandinski. Le résultat est très esthétique. Je me risque à des interprétations fondées sur la complémentarité des couleurs, en utilisant pour cela des données que je tiens d'un article de J.-L. et M. Brenot dans lequel ils proposent que les complémentarités s'étayent sur la complémentarité des couleurs. Victor se prend au jeu, son regard devient intéressé, il comprend et utilise mes associations interprétatives et, en quelques séances, les dessins vont devenir très vite figuratifs, parfaitement œdipiens et dessinés de main de maître évoquant par leur pureté les peintures murales préhistoriques. C'est ainsi que je verrai un crocodile à la bouche ouverte menacer très clairement la corne nasale d'une rhinocéros..., un bouquetin dont la tête est entourée de points noirs qui figure " sa colère " parce que les chasseurs veulent lui tirer dessus. Surtout, dans le même temps, Victor me confie : " J'ai mis de l'ordre dans ma tête, je ne veux plus prendre des gouttes ". La mutation de cet enfant semblait tellement nette que je me suis laissé convaincre d'arrêter le traitement avec les précautions d'usage, notamment la progressivité et le contrôle électoencéphalographique. Victor avait repris sa vivacité scolaire. Cela fait cinq ans que tout va bien.

Bien sûr, on pouvait s'attendre à une guérison spontanée dans cette forme bénigne, mais on ne peut négliger le bénéfice d'un arrêt plus précoce du traitement grâce au marqueur de guérison que fut la modification du régime de pensée de cet enfant qu'il verbalisait ainsi : "J'ai mis de l'ordre dans ma tête".

Franck nous propose une histoire analogue, même épilepsie bénigne, également un drame familial (la mort annoncée à tort du grand-père maternel) qui avait failli faire perdre un bébé à la mère de Franck enceinte de sept mois. Franck lui aussi utilise l'abstraction dans ses dessins, puis passe à la figuration en formulant le sentiment que l'ordre est revenu dans sa tête.

René, 7 ans, ne travaille pas en classe ; il est distrait mais il a pourtant des résultats. Il intrigue sa maîtresse par ses très beaux, mais très étranges dessins, des sorcières, des dragons. Là aussi, un deuil avorté puisqu'il y a eu une première grossesse, un avortement spontané et, sans que la mère ait vu revenir ses règles, une deuxième grossesse : René. René exprime des fantasmes de lutte intra-utérine, et sa mère pâlit soudain en découvrant que la date de la première crise de son fils est celle de l'anniversaire exact de l'avortement. Là encore, un arrêt prudent du traitement sans que revienne aucune crise. René réussissait à figurer dans des dessins, non pas abstraits cette fois mais étrangement macabres, ce qu'il y avait d'énigmatique dans son histoire mais ne pouvait être exprimé par le langage.

Ces observations très condensées en deviennent anecdotiques, mais je crois qu'elles atteignent néanmoins le but que je m'étais fixé : montrer, comme l'avait évoqué S. Ferenczi, que nous avons affaire à des fanstasmes tout à fait terrifiants qui rendent nécessaire la fuite dans la perte de conscience, l'interruption du déroulement de cette pensée effrayante ; une perche nous est en même temps tendue par le patient qui nous questionne par sa crise et son contexte, sorte d'appel au sens qui, lorsqu'il est repris par un thérapeute attentif, peut conduire à une diminution, voire une disparition des crises.

Dans cette tache, nous avons besoin de la collaboration des parents qui sont détenteurs de l'histoire avant la première crise. Selon que nous pourrons ou non faire alliance avec eux pour lever la "défense d'y voir", nous avancerons ou nous échouerons.

Ce que S. Ferenczi évoquait comme irreprésentable peut déboucher sur des préformes de pensées que sont des figurations abstraites ou étranges pour aboutir, dans les cas heureux, à une véritable représentation en mots, ce travail psychique étant à faire avec les parents qui doivent rementaliser ce qu'ils avaient dénié. La question que la crise de l'enfant leur pose, peut aboutir soit à un renfoncement du déni dans une théorisation mécaniciste des expressions de leur enfant, soit à une reprise d'un travail psychique. A nous de les aider dans la direction qui nous semble efficace.

Toute la difficulté pour les thérapeutes raisonnables sera de trouver un équilibre entre les différents moyens de traitement que sont la nécessaire recherche d'une étiologie organique, l'utilisation des méthodes chimiothérapiques, anti-épileptiques, la chirurgie corticale et l'abord psychothérapique qui ne devrait pas être un simple ornement du traitement et encore moins un détail !

G. D.
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(1) N° 2/97, Epilepsies.retour texte

Références bibliographiques

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Destructions(1)

Claude BALIER

(SMPR, BP 15, 38763 Varces Cedex)

Toujours le psychiatre cherche le sens, à moins d'être ce médecin préoccupé d'ajouter de la vie biologique, jusqu'à la déshumanisation. Il serait alors, à son insu, un agent de la pulsion de mort, habillée par de fallacieux prétextes. La violence du regard froid qui ne s'adresse qu'à l'organe.

Mais non : il est porteur de l'imagerie biséculaire de Pinel intervenant pour une autre violence de la folie engrenée avec celle du corps social. Cent cinquante ans après, à la suite de la découverte d'une folie effroyable, celle qui a permis les camps de concentration, le psychiatre renouvellera le geste de Pinel en ouvrant les portes de l'asile. Allant jusqu'à l'angélisme dont on se remet lentement, car il ne suffit pas d'être bon et libéral pour faire cesser la violence et la folie meurtrière. La destruction est toujours là, plus active que jamais de par le monde, toujours présente dans le fonctionnement mental. Et cela fascine le psychanalyste, autant que d'autres.

Dans le dernier chapitre de son livre La folie privée(2), intitulé "Pourquoi le mal", A. Green cherche des exemples de délinquants qui pourraient fournir un modèle du mal, en regrettant qu'il n'y ait pas assez d'expériences rapportées par des psychanalystes travaillant en milieu carcéral. La destructivité la plus pure serait représentée par le tueur, qui agit sans émotion ; l'acharnement sur la victime témoignant déjà d'une intrication de la pulsion de mort avec la libido érotique.

Ce tueur, je l'ai rencontré parfois : "Je l'avais jeté à terre et immobilisé avec la pointe de mon couteau sur la gorge. Alors j'ai appuyé, seulement pour voir ce que cela me ferait. Ça ne m'a rien fait."

Le jeune homme était de fait terrifiant de froideur et de suffisance. Cependant je ne suis pas sûr que si nous avions disposé du temps nécessaire, nous n'aurions pas pu, en équipe, débusquer une détresse d'inexistence qui aurait pu être un moteur pour un travail thérapeutique. Ce n'est pas, du moins je le crois, mégalomanie de ma part, mais toujours cet intérêt passionné du "psy" : est-il possible qu'il n'y ait que négativité, l'homme fût-il monstrueux ?

Le négatif est à la mode ; la clinique du vide. Là où il n'y a pas de sens, car on est au-delà du refoulement qui, par les déguisements dans l'inconscient, maintient les liaisons entre les représentations.

Travailler avec le vide, avec l'effet de la destruction, de l'auto-destruction intra-psychique, voilà ce à quoi nous allons nous essayer, avec Abel.

Abel

Bien sûr je n'en dirai pas plus qu'il ne faut pour ne pas le faire reconnaître et le déguiserai même quelque peu, et je n'insisterai pas sur l'horreur, que je ne peux cependant tout à fait éviter pour la compréhension du travail clinique.

Il est jeune, il est fort, il est généreux, animé de ce semblant de générosité qu'adoptent parfois des gens dévoués qui ne poursuivent en fait qu'un but : le leur, à se faire reconnaître des autres (mais peut-on dire, en ce cas, les autres), comme le plus grand et le plus valeureux. Pervers ? Non, vraiment pas. Mais paranoïaque sûrement, au-delà de l'utilisation devenue populaire du terme, dans sa structure donc : mégalomaniaque, terriblement raisonneur, et passionné. Ce n'est pas le vide, mais ce n'en est pas loin, car l'angle est bien fermé dans une problématique narcissique : surestimation de soi/anéantissement. Cet homme a décidé de s'occuper personnellement d'un jeune enfant handicapé, peut-être psychotique, afin de faire son éducation pour le rendre normal. L'éducation consistait à infliger des corrections physiques après tout manquement. Il n'y avait pas que les coups ; aussi de la tendresse entre ces deux-là.

Les faits, froidement notés, ne rendent pas compte de l'horreur que je ne rapporterai pas. Disons seulement que les sanctions étaient sauvages, cruelles. J'hésite à décrire cette scène, mais il le faut parce que ce n'est pas inutile pour la compréhension des mécanismes mentaux qu'on étudiera plus loin : dans un moment de retrouvailles, après une terrible sanction, au milieu des pleurs, l'enfant disant : "Tu as raison, c'est comme ça qu'il faut faire." Puis un jour, alors qu'il avait 7-8 ans, avec des hématomes partout, comme le dira le compte rendu de l'autopsie, la mort, par hémorragie interne, sous l'effet d'un coup plus rude que les autres.

L'homme, incarcéré, nous est arrivé dans le service médico-psychologique à l'intérieur de la prison, après une sérieuse tentative de suicide qui l'a laissé dans le coma trois jours durant. S'en tenir à une première lecture des faits serait participer à l'œuvre de destruction. Une première lecture, qui se voudrait compréhensive, identifierait le caractère paranoïaque, le fonctionnement à la fois logique et désadapté, l'ambitieux projet de réussir là où tout le monde a échoué, le suicide sanctionnant l'échec plutôt qu'exprimant la culpabilité. Une réparation superficielle après cette tentative aurait suffi à satisfaire la déontologie médicale ; mais certes pas le décodage de la puissance de destructivité à l'œuvre.

L'entreprise est difficile car l'organisation psychique d'Abel est solidement clivée : d'un côté ce fonctionnement fou qui a coûté à l'enfant souffrances et mort, de l'autre, un homme parfaitement adapté, dont la vie est réussie, dégageant dans la relation une certaine sympathie. Il n'y a pas de culpabilité parce qu'il n'y a pas de conflit entre les deux parties, ce qui répond à la définition du clivage. L'homme est tranquille donc, si ce n'est la confrontation à la loi qui vient démonter le système. Perversion ? La question se pose bien sûr, mais s'y arrêter par trop témoigne surtout du besoin du thérapeute de trouver des contenus explicatifs atténuant la confrontation insupportable au vide. On peut imaginer un sadisme chez Abel, doublé d'une position masochique chez l'enfant rendant compte de son extrême soumission. Ce faisant on se trompe de registre, et cela fait frémir parce qu'on renvoie la victime à sa solitude extrême. Combien de filles agressées par le père ont été ainsi abandonnées après que le thérapeute se soit contenté de se référer à un désir inconscient de séduction ? Le terrain connu et bien balisé lui évitait l'angoisse du vide. Ferenczi, lui, n'a pas fui, et cela lui a peut-être coûté sa maladie finale. Mais, désemparé, il n'a pas choisi la bonne voie pour aider ces traumatisés en perdition que les confrères lui envoyaient, dépassés par leur demande sans fin. Toujours le vide ! Comment le combler ? sauf à laisser se perpétrer la répétition de la violence.

Ouverture et impasse

On aura noté le glissement qui s'est opéré dans mes propos : du souci de l'agresseur, j'en suis venu à me préoccuper de la victime. Et comment ne pas le faire quand on se sent si bouleversé par la souffrance d'un enfant. C'est ainsi en prison : il n'est pas possible de s'intéresser valablement au prédateur en oubliant la victime, si ce n'est en le transformant en victime lui-même, ce qui est d'ailleurs d'une certaine manière juste, mais par des chemins compliquées de la pensée que le thérapeute doit effectuer. Sinon on tombe dans le piège de la séduction, et adieu la thérapie ! C'est aux deux bouts de la chaîne, si je puis dire, qu'il faut se situer : la victime devenant prédateur à son tour et ainsi de suite.

Pour ce qui est du sadisme, je n'en vois pas chez Abel. Pas de complaisance érotisée à battre l'enfant. C'est à une autre grille de lecture qu'il faut se référer.

On peut chercher du côté de la maltraitance des enfants par leurs parents, phénomène si difficile à comprendre et pourtant si fréquent. A. Crivillé(3) a montré combien, malgré les apparences, la situation est différente de celle étudiée par Freud dans "Un enfant est battu". Ici précisément les choses ne se passent pas dans le fantasme, mais dans le réel, répétition de ce qui s'est joué entre le parent violent et son propre père. La situation recréée est manière de sauvegarder, dans l'excitation des "corps et cris" la relation parentale.

Il y a quelque chose de cela chez Abel, mais plus encore : un enjeu d'existence, qui laisse peu de failles, la plus petite étant immédiatement menaçante de disparition.

Il y a pourtant une ouverture : moins la tentative de suicide elle-même, que des envies de suicide existant depuis l'adolescence, figurées dans de nombreux cauchemars répétitifs : il se jette contre un arbre avec sa voiture. Si figées que soient les images, elles témoignent néanmoins d'une ébauche de travail psychique.

Puis ce fantasme vécu lors d'une séance de relaxation, car le traitement est maintenant bien engagé : il est, dans la mer, poursuivi par un orque et tente de regagner la plage pour se réfugier dans une grotte ; mais c'est pour y trouver un autre animal qui va le dévorer. Fantasme dont il parlera pendant des mois car, à juste titre, il lui attribue une lourde signification.

En effet nous l'avons rencontré, avec peu de nuances, des dizaines de fois dans le service, exprimés par des auteurs d'actes violents. Il est l'image condensée de l'impasse dans laquelle ils se trouvent ; menacés dans leurs désirs aussi bien anaux que oraux. Il n'y a de salut possible que dans une fuite phallique reprenant la toute-puissance anale. Michel Fain a montré cela à plusieurs reprises.

Quoi qu'il en soit, la prégnance et la monotonie du fantasme témoignent du blocage dans lequel nous nous trouvons avec Abel ; mais tout de même il y a des représentations avec sens, et si cela ne sert pas immédiatement au patient, c'est fort utile pour la respiration du thérapeute. Dès lors il sait que la voie thérapeutique va passer inévitablement par l'angoisse de passivité homosexuelle. Des lignes de force se dessinent, qui vont modifier ses investissements.

L'identification à l'agresseur

Parvenu à ce point, c'est ainsi que je ne peux m'empêcher de penser au curieux comportement de ce jeune détenu en traitement depuis plusieurs mois dans le service. Il n'était jamais content de son compagnon de cellule, quelqu'il fut, l'accusant de lui faire des avances homosexuelles. Conscient malgré tout qu'il s'agissait de fantasmes, car il décrivait la peur, en s'endormant le soir, que l'autre ne commette certains gestes qui, par la disposition respective des couchettes, étaient matériellement impossibles à accomplir. Ce n'était donc pas des fantasmes ordinaires ; on était parvenu, dans le cadre de l'évolution de la thérapie, à cette zone psychique concernant une perturbation du système perception/conscience où réalité et rêve sont articulés en quelque sorte en surimpression, à mi-chemin en somme du délire. La même activité lors de ces délits violents, meurtres, viols ou autres, qui, vus de l'extérieur, apparaissent comme le résultat d'une poussée pulsionnelle irrésistible, généralement inattendus chez des hommes ayant une façade sociale tout à fait respectable. Il n'y a pas de mois qui s'écoule sans que les médias se fassent l'écho d'une affaire de ce type, retentissante. Quant à invoquer la perversion, c'est vite dit.

Notre jeune homme avait eu beaucoup de mal à nous parler, à ses soignants et moi-même, d'un viol subi au cours de son adolescence : une sombre histoire de groupe à la sortie d'une "boîte", avec en prime une fille spectatrice. Nous voilà donc sur le chemin du traumatisme. Il n'y a pas de honte à cela, pourrait-on lui rétorquer en pensant au temps qu'il a mis pour en parler. Si, précisément.

Il faut comprendre, si l'on veut éclairer les délabrements narcissiques qui font suite, les destructions, irréparables (?), qui vont nous mener à d'autres destructions ; l'identification à l'agresseur. Version Ferenczi plutôt que celles d'Anna Freud ou de Spitz.

Pendant la scène du viol, il a pensé : "Si je me bats, ils vont me tuer. Si je me laisse faire, il faudra que jamais personne ne sache." Et ensuite, la haine de toujours sentir "ce machin dans le ventre" comme il dit, des années après. Et des passages à l'acte meurtriers.

L'abandon à la passivité, comportement effectivement raisonnable dans cette situation, est terriblement destructeur. Il réalise une véritable rupture dans le continuum narcissique qui s'alimente d'une attitude active permanente tendant à donner sens aux événements et à soi-même parmi ces événements. Attitude qui répond en somme au projet de l'Idéal du Moi. C'est ainsi, me semble-t-il, qu'il faut comprendre la réflexion : "Il ne faut pas que l'on sache."

De telles ruptures narcissiques se retrouvent chez les gens soumis à la torture ; les auteurs sud-américains sont bien placés pour nous apprendre des choses là-dessus. Le "craquage", le moment où l'on parle, est moins le fait de l'intensité de la souffrance que d'un sentiment extrême d'être abandonné de tous avec une reconnaissance éperdue pour le tortionnaire qui manifeste tout à coup le moindre geste d'humanité. Là aussi l'Idéal du Moi, en tant que fonction, est irrémédiablement atteint.

Les dégâts ne seraient pas si considérables, chez les traumatisés, si de tels faits ne réveillaient pas des attirances vertigineuses régressives pour l'abandon passif à l'excitation. Attirance irrecevable et faisant naître la crainte d'anéantissement, à moins qu'elle ne soit "perversifiée". Sinon il faut allumer des contre-feux par rapport à ce qui est vécu comme une fascination : défenses de type primaire, nous allons y venir, projection délirante : "l'homosexualité" du président Schreber, ou contre-phobies lorsque le processus est vécu comme intra-psychique ainsi que "notre jeune homme" commence à la découvrir.

Fascination pour le néant de l'excitation, nous sommes ici au cœur de l'action de la pulsion de mort qui condense répétition et destruction des représentations, du sens.

L'extra-psychique

Le refoulé contient les représentations insupportables. Si le refoulement ne suffit plus, il y a le recours à la projection. Mais même dans ce cas le sujet ne cesse d'entretenir un commerce avec l'objet, de sorte qu'on demeure dans le système des représentations à travers des relations très perturbées.

Le passage à l'acte remplace la représentation. Il est destiné à mettre hors-psychisme, c'est-à-dire dans l'irreprésentable, ce qui est insupportable ou pire : parce que ça donne du plaisir. Le plaisir de décharge, du retour au degré zéro. Après quoi tout est oublié ; pas en tant qu'événement, mais au niveau du rapport de causalité dans l'implication à l'exécution de l'acte. Parce que cela s'est produit dans une autre zone psychique que celle où le sujet vit habituellement. "Ça ne peut pas être lui" dit-il, et pourtant il se souvient.

Si le plaisir en question est un plaisir sexuel, c'est différent. On est dans la perversion.

Dans le premier cas, l'objectif de la thérapeutique va être de réintégrer le hors-psychisme dans le fonctionnement mental du patient. Ce qui, a priori, peut paraître une gageure, étant donné la violence des forces en présence.

L'ébauche du traitement

Abel est suivi comme les vingt autres détenus/patients du S.M.P.R., par un infirmier et une infirmière de référence avec lesquels il a des entretiens réguliers, et par moi-même. Groupe de parole, ateliers thérapeutiques, relaxation-musicothérapie, pour certains, psychodrame de groupes pour d'autres, constituent par ailleurs un cadre soignant, à la façon d'un hôpital de jour.

Il arrive à une séance de relaxation à laquelle il participe pour une durée déterminée. Les séances en petit groupes sont suivies d'expressions des fantasmes vécus pendant le temps de la détente et sous l'effet d'une musique choisie, par la parole et le dessin. Il est donc, ce jour-là, de fort méchante humeur et enfermé dans ce qu'il appelle "sa bulle", rompant tout contact, façon de se défendre contre le risque de pénétration. L'infirmière qui s'occupe du déroulement de la séance cherche à le détendre avant de commencer, l'invite à communiquer ce qui le préoccupe. Cependant, "ça craint". Brutalement, il la réduit au silence d'un : "Toi, tais-toi", alors qu'il ne la tutoie jamais. Elle en demeure paralysée tout le temps de la séance.

J'ai déjà raconté ailleurs cet incident comme un exemple du fonctionnement en clivage, car Abel ne se souviendra pas d'avoir ainsi parlé. Ici je veux le reprendre en montrant que l'infirmière et moi-même avons été des acteurs d'une scène jouée par les objets internes du patient, dans sa tête, et cependant intolérable, et en conséquence mise hors-psychisme.

Car après la séance de relaxation, que nous avons l'habitude de commenter entre soignants, je dis à l'infirmière : "En somme, il vous a tuée psychiquement", faisant allusion à sa paralysie évoquée plus haut. Phrase qu'elle prendra de façon inattendue au pied de la lettre, ne s'en délivrant qu'après deux jours en venant m'en parler, en me disant qu'elle avait revécu quelque chose qui lui était arrivé dans l'enfance et l'avait amenée à se révolter. Aussi se révoltait-elle contre ce que je lui avais dit.

L'entretien à trois, avec le patient, que je proposais alors, avait pour but à la fois de réintégrer dans le fonctionnement psychique de celui-ci ce qui pouvait l'être de la mise à l'écart par le clivage, et de redonner sens à ce qu'avait vécu l'infirmière, sans pour autant, bien sûr, dévoiler ce qu'elle m'avait confié. Il fallait que, d'elle-même, elle réintègre les réminiscences de son histoire personnelle dans la circulation des affects entre nous trois, elle, le patient et moi.

Après l'entretien, elle se sentit tout à fait soulagée et me témoigna une reconnaissance émue. Je partageai un instant cette émotion et m'aperçus pour la première fois qu'elle était assez jolie, ce que je n'avais pas remarqué depuis trois ans qu'elle faisait partie de l'équipe.

N'eut été le cadre thérapeutique strict imposé dans le service, "plateau technique" oblige, et la règle en béton de communiquer entre soignants-thérapeutes ce qui est vécu avec un même patient suivi à plusieurs, les choses se seraient passées autrement. L'infirmière m'en aurait voulu de ma réflexion qu'elle aurait jugée pour le moins inopportune, m'en aurait voulu "à mort", ainsi que cela est arrivé avec d'autres dans des cas malheureux ; de mon côté, j'eusse ressenti le plaisir de la séduction en me disant que, ma foi, j'étais dans un bon jour. Ainsi nous aurions pu prendre pour une réalité extérieure, opaque, ce qui était une scène qu'Abel nous avait fait jouer. Sa passion dans la vie, c'est de venir en aide aux plus désemparés pour leur apporter sa puissance, les faire revivre, bien sûr à son image, du moins celle idéalisée de lui-même, comme il a fait avec l'enfant. Ceci nous a été présenté sous forme d'actions pétries de bons sentiments. Il ne voyait pas la fermeture narcissique d'un tel fonctionnement : il est à la fois la personne démunie et celle qui apporte vie et réparation. Le piège eut été de croire que j'avais redonné vie à l'infirmière, imitant ainsi Abel, et de ne pas comprendre que celle-ci avait retrouvé son autonomie grâce à son propre travail. C'est bien la recherche permanente d'un sens à nos réactions perçues comme étant spontanées, mais en fait induites par le patient, qui fait le fonctionnement d'une équipe, réintégrant ainsi la réalité psychique face à une entreprise de destruction. Le patient perçoit fort bien cette circulation de sens entre les soignants directement impliqués dans sa thérapie. Il y a là matière à intériorisation d'un certain mode de fonctionnement, confus certes dans son esprit, mais qui fournit une base pour son propre fonctionnement représentant un appui narcissique vivant permettant de se dégager du narcissisme mortifère qu'on a vu plus haut. Car il faudra bien en passer un jour par la perte, le deuil à faire, pour que reprenne l'évolution, le travail mental. Mais ceci est une autre histoire, qui intéresse la thérapie.

Après tout peut-être me suis-je trompé dans l'analyse du sens de cet acte si terrible. L'important est de ne pas être trop assuré dans sa propre compréhension des phénomènes, de pouvoir la modifier avec mes collaborateurs et la compléter de toutes façons. Autrement dit, qu'il y ait travail intérieur. La destruction, c'est bien quand tout se fige.

Voici précisément un complément pour la compréhension de cet acte terrible : comment peut-on tuer un enfant ?

Je rapporterai, d'abord, le rêve-cauchemar fait un jour par l'infirmière référente d'Abel : dans son rêve elle entend son fils, jeune enfant, hurler parce qu'il est tombé de son lit. Elle se réveille en sursaut et pense aussitôt au patient. Elle comprend alors que cet homme athlétique, parfois inquiétant, est un enfant terriblement fragile et démuni. Elle ajoute, en me parlant de cela : "c'est comme si j'étais sa mère" puis, timidement : "mais c'est fou, tout ça".

Bien sûr c'est fou. Il faut bien aller jusqu'à la folie pour rencontrer cet homme. Il a fait d'elle, en lui racontant par le menu toutes les scènes atroces, avec l'enfant, une mère qui pouvait tout entendre, forte ; ce qu'elle n'est pas dans la réalité, mais elle a un bon fonctionnement mental.

Et voici que se profile, dans sa problématique, l'image maternelle tout-puissante, archaïque, ambisexuée, le père inclus dans la mère, la puissance narcissique mortifère. Il est aussi celle-là. Il a joué les deux rôles, en mettant hors de lui ce qu'il ne pouvait supporter, barré dans son développement et donc condamné à la répétition, par sa recherche insupportable d'une identification à la mère toute puissante mais rendue impossible par la fascination de la scène primitive. Car il y a aussi de l'hystérie chez cet homme, hystérie primaire dirait, je pense, M. Fain, et c'est peut-être une chance à saisir pour la thérapie. La fascination pour la scène primitive le confronte à la terreur d'être envahi, dévoré, pénétré peut-être : se plaignant un jour de troubles digestifs, le généraliste lui dit qu'il devait lui faire un toucher rectal : la proposition fut accueillie par un tel éclat de violence qu'il n'en fut plus question. Cela nous renvoie à l'histoire de notre "jeune homme".

La pire violence pourrait bien être l'effet d'un narcissisme fragmenté (et non morcelé, qui suppose la discordance). L'individu est plusieurs, n'ayant pu assimiler les identifications primaires à une personnalité qui reste de surface, quoique bien intégrée dans un environnement qui ne lui en demande pas trop. Une exigence trop forte entraîne la résurgence brutale du traumatisme d'anéantissement jadis subi. La relation à l'autre cesse d'en être une, en chavirant dans une identification narcissique où l'autre n'est qu'un acteur d'une scène interne. Ainsi l'agir permet que s'actualise l'inconciliable : le sujet est à la fois l'enfant fragile qu'il a devant lui, l'imago primaire toute-puissante capable de le sauver et de le tuer, et les deux peuvent dans un acte évacuateur situé dans la réalité externe, éliminer la menace d'anéantissement. Sinon la condensation narcissique ne peut qu'entraîner le suicide.

Un autre de mes patients, dont le narcissisme délabré avait affecté sérieusement la capacité de liaison, s'était malgré tout construit une vie heureuse avec l'aide d'une épouse assez maternante. Il était plutôt dans un rôle de camarade avec son jeune beau-fils qu'elle lui avait apporté avec le mariage. La vue de l'accouchement de sa femme d'un fils cette fois bien à lui, affecta ses fonctions viriles. Confronté un jour à la perspective d'assumer une identité de mari et de père, et sans signes prémonitoires, il entraîne un petit camarade de son beau-fils dans une cave près de son domicile, le sodomise et l'étrangle.

Lui, a été arrêté quelques jours après. En Isère, cinq autres meurtres d'enfants commis ces dernières années dans les mêmes conditions n'ont pas encore été élucidés. On retrouve le cadavre de l'enfant jeté dans un fossé ou sur une décharge publique. L'horreur. Pourtant l'horreur a un visage.

C. B.
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(1) N° 1/92, Colères.retour texte
(2) Green (A.), La folie privée, Gallimard, Paris, 1990.retour texte
(3) Criville (A.), A corps et à cris -Parent maltraitant - Enfant meurtri, Nouvelle revue de Psychiatrie.retour texte

 

 

 

 

 

Penser la haine (1)

L'effort pour rendre l'autre moins fou

Alain KSENSEE

(26 rue de Bièvre, 75005 Paris)

Toute réflexion sur la pensée et sur les conditions de son "libre exercice" demeure à bien des égards périlleuse. La pensée n'est-elle pas conçue comme une activité psychique parmi les plus évoluées, si ce n'est la plus noble ? Ce qui met en question son origine et son utilisation, ne se heurte-t-il pas au mur opaque et trompeur de nos idéaux personnels et sociaux ? Je me propose dans cet article d'aborder un aspect très " limité " de ce vaste domaine.

Le couple opposé " limite/liberté " parait bien convenir à cette réflexion autour d'une vignette clinique car, si une pensée organise cette démarche, c'est bien celle issue de ma pratique psychanalytique.

La liberté de penser est alors conçue dans sa relation à la sexualité humaine ; elle est donc liée à quelque chose d'autre que cet " idéal " que nous venons d'évoquer. Elle est donc entachée, rabaissée.

Le cadre de notre rencontre

Monsieur Nicolas D... me rencontrait quotidiennement, bien qu'il ne fut pas mon patient, dans un hôpital de jour. Il était connu de tout le monde. Ce grand jeune homme à la taille élancée était "beau", et sa vivacité intelligente surprenait souvent. Il avait l'art de pointer bien des conflits chez l'un ou chez l'autre. Nicolas traversait des périodes de grande agitation avec des actes de violence à peine contenus. Cette violence augmenta en intensité sans que nous puissions comprendre pourquoi. Il devenait vraiment menaçant... Lorsqu'il arrivait à l'hôpital de jour, les médecins de la consultation externe s'enfermaient dans leurs bureaux. Un jour, au cours d'une consultation, il frappa sa psychiatre et lui cassa le nez.

Durant cette période, je pensais que Nicolas D... aurait dû être hospitalisé car quelque chose de grave allait finir par arriver. Mes craintes me paraissaient vraiment "minables" devant le travail de réflexion de mes collègues qui tentaient avec calme d'élucider ses conduites, et m'empêchaient par exemple d'avancer l'idée que nous étions avec Nicolas dans l'acte et non plus dans la parole(2). Ainsi, cet idéal m'a souvent empêché de penser plus simplement les événements qui émaillent notre vie quotidienne avec des patients "intitulés schizophrènes", selon l'expression de H. Chaigneau.

La rencontre

C'est dans ce contexte que je devins le médecin de Nicolas lorsqu'il me fut confié en raison des vacances de son psychiatre.

Dès le lendemain, en fin de matinée, une infirmière vint m'avertir de sa présence à l'hôpital de jour. Ce fut véritablement un "malade" particulièrement agité qui fit irruption dans mon bureau : "Qu'est-ce que vous me voulez ?" cria-t-il ; "il y a des caméras ici, on me surveille, vous ne m'aurez pas, vous entendez ? vous verrez !". Je lui demandai de s'asseoir pendant qu'il arpentait le bureau, cognant sur ma chaise avec son pied et tapant dans la porte du bureau qui resta ouverte pendant le temps de ce que j'hésite à qualifier une " consultation " ! Puis, tout à coup, il se calma ; j'en fus heureusement surpris et je me ressaisis car, pendant toute cette interaction, j'étais volontairement resté très passif, m'enfonçant mollement dans mon fauteuil et subissant de manière un peu " dramatique " ses assauts verbaux en inclinant de plus en plus la tête sur ma poitrine. La pratique du psychodrame auquel je me formais m'aida grandement alors.

Il me semble me rappeler que je lui dis à peu près ceci : "Je suis votre médecin, et vous êtes malade." J'en étais convaincu. Nicolas me regarda visiblement surpris... Tout à coup j'eus le sentiment que quelque chose se passait entre nous, il semblait m'écouter : "Il faut vous soigner, tenter de vous calmer." Je devenais prudemment actif par le biais du soin. Nicolas ne bronchait plus, mon angoisse diminua un peu. Tout à coup, il partit dans une véritable diatribe en injuriant tous les psychiatres ; il nous tuerait tous ; il se pencha vers moi, la main dans la poche portefeuille de sa veste, et me hurla : "J'ai un revolver pour me buter et vous buter." Je crois que, d'une certaine façon, il était au bord de l'acte. Je pensai à ma femme et à ma fille et, de manière implicite, à mon assurance professionnelle.

Il réapparut trois jours après. Ce fut un discours incoercible et violent. Nicolas brandissait son poing qui s'épuisait en ronds menaçants autour de mon nez ; il hésita à commettre une série d'actes, interrompue au seuil de la violence. Il y eut un bref silence. Avait-il pris ses médicaments ? "C'est moi le médicament !", hurla-t-il. "Je vous tuerai tous..." Nicolas franchit brutalement le seuil du bureau, marqua un temps et me regarda avec intensité. J'eus l'impression qu'il m'observait afin de " lire " dans mes pensées et de prévenir une menace de ma part ; je ne bougeai pas de mon fauteuil ; il s'en alla.

Quelques instants plus tard, lorsque j'accueillis une patiente qui était en psychanalyse classique, je crus ressentir une sorte de soulagement. Elle s'allongea sur le divan et demeura silencieuse. Sa haine habituelle "sans mots", me paraissait ce jour-là sereine et reposante. Nicole vivait dans son analyse des moments dépressifs intenses sur un mode de persécution atroce, où je représentais alors l'homme et aussi l'enfant qui l'empêchaient d'atteindre le contact avec une mère enfin pleine et aimante(3).

C'est en passant une nouvelle fois par cette haine que mes associations divergèrent vers Nicolas. Une pensée se forma en moi par des mots-charnières : studio / porter plainte / Drancy / revolver. S'agissait-il de ce qu'il m'avait dit ou de ce que m'avait dit une infirmière ?

Le dénouement

Je sentais que Nicolas allait fermer son studio, porter plainte au commissariat de Drancy, puis venir à l'hôpital de jour où, muni d'un revolver, il allait tenter de tuer. Après la fin de la séance de Nicole, je téléphonai donc au commissariat de Drancy et fis savoir au chef de poste que Monsieur Nicolas D... allait fermer son studio, porter plainte auprès de lui pour vol, et venir nous tuer. Celui-ci me signifia qu'il ne pouvait retenir contre sa volonté un "libre" citoyen de notre démocratie, mais il accepta le cas échéant de le retenir jusqu'à mon arrivée. Je lui confiai un numéro de téléphone où il pourrait me joindre jour et nuit, et pris contact avec un service où j'étais sûr que l'on pourrait hospitaliser Nicolas en pavillon fermé, ce qui était à l'époque un tour de force ; la clinique Sainte-Anne dont j'étais un ancien interne me fit sans beaucoup de difficultés une faveur : on réserva un lit jusqu'au vendredi suivant.

Le vendredi matin, le commissariat me téléphona pour m'informer de la présence de Monsieur Nicolas D... venu porter plainte. Le chef de poste accepta de le retenir le temps de mon arrivée. J'eus beaucoup de mal à obtenir de l'interne et d'une assistante sociale une demande de "placement volontaire" car ils avaient peur de la "vengeance future" de Nicolas. Lorsque je descendis de l'ambulance dans la cour du commissariat, je vis Nicolas entouré d'agents avec lesquels il parlait de manière assez véhémente. Je m'approchai. Lorsqu'il m'aperçut, il s'exclama : "Savant calcul, Docteur !"

Psychanalyse en psychiatrie

Lorsque je suis confronté à de tels patients, le recours à la pratique et à la théorie psychanalytiques m'aide à penser.

La rencontre avec Nicolas est caractérisée par une interaction où le médecin est confronté à un mode de fonctionnement psychique pratiquement désymbolisé. Celui-ci est nécessairement accompagné, si ce n'est précédé, par des désordres neurobiologiques complexes. Cette désymbolisation entraîne une resexualisation de toutes les identifications primaires et secondaires du "Moi"(4) qui devient alors un objet libidinal : le corps du sujet est donc situé dans le monde extérieur qui devient une source d'excitations ininterrompue, le "RÉEL" selon la conception de J. Lacan. Malgré l'activité du système perceptif et la présence du langage, du fait de cette resexualisation, la pensée du patient est complètement désorganisée(5).

Nous sommes loin, dans ces états psychotiques aigus, des procédés de restitution décrits par S. Freud. Nicolas apporta dans notre interaction un chaos de pensées, de déductions, d'hallucinations fugaces. Il ne semble pas que tout ce fatras soit difficile à comprendre. Nicolas cherchait à personnifier et à désarticuler. Tout ceci semblait lui provenir de l'extérieur et d'un "Autre" indéchiffrable : il était plein de mots dans un corps vide ; le plein de ce corps étant dans le monde extérieur. Un monde plein dont il voulait être le centre de manière à le vider. Les mots ne lui permettaient pas de s'approprier ce monde extérieur(6).

Les différents commentaires sur ces états laissent à penser que les psychothérapeutes surévaluent la pensée de ces patients et leur organisation psychique. A l'inverse, les "biologistes" négligent ce mouvement de personnification du monde extérieur par un PERSONNAGE dont l'effet de séduction entraîne un surcroît d'excitation pour le patient ; excitation dont la source provient de ce monde plein, c'est-à-dire de l'organisation somato-psychique du patient complètement externalisée. Une telle dynamique peut se retrouver au cours de psychothérapies avec de tels patients. Cela peut faire penser à un transfert, qualifié quelquefois de psychose de transfert. Quoi qu'il en soit, les thérapeutes utilisent alors la notion de "bon" et de "mauvais" objet ; ce qui est discutable. La tentative d'organiser le monde extérieur à partir d'un PERSONNAGE SÉDUCTEUR peut donner l'impression au soignant que le malade fait un effort pour le rendre fou ; ce qui n'est pas le cas à ce stade, mais peut le devenir à une autre étape de la thérapie(7).

Ces considérations n'épuisent pas une interrogation qui m'a poursuivi pendant plusieurs années : pourquoi m'étais-je retrouvé dans un état de sidération mentale qui, dans un premier temps, m'avait empêché de réfléchir ? J'avais dû affronter deux dangers :

C'était "comme si" cette problématique : "Qui va vider/baiser l'autre ?" me renvoyait à des relations extrêmement difficiles enfouies au plus profond de moi-même(8). Je ne pouvais plus penser.

La situation psychanalytique classique qui suivit cette interaction me permit de réinvestir mon préconscient paralysé par une défense hystérique des plus névrotiques. Je retrouvais, grâce à la haine de ma seconde patiente, les échos de fantasmes qui liaient certains moments de mon enfance. Ces débordements de violence m'avaient profondément traumatisé. Je n'avais pu éprouver que de la haine lors de ces relations, profondément déformées de "surcroît" par mes propres projections : une haine refoulée. La haine de ma patiente m'apparaissait sereine et tranquille car son refoulement bien que distingué par mon écoute analytique restait à distance de l'agir ; un agir contenu par le respect d'un consensus : celui de la règle fondamentale. Je me détachais de mes images archaïques et persécutrices pour commencer à associer à partir d'autres versions d'une mère. La précision sémantique reprit ses droits. Je projetais le danger contre-transférentiel sur Nicolas. J'étais pour Nicole une "espèce-de-Nicolas". L'attaque primitive et les chemins de son déroulement se rassemblèrent rapidement. Nicole avait-elle perdu une séance d'analyse ? Elle m'avait permis de penser exclusivement à Nicolas, et à le protéger dans la recherche de son identité subjective.

Ce sont les idéaux professionnels des soignants qui avaient induit une interaction aussi dangereuse ; pour ma part, j'avais "laissé faire" par fidélité à un idéal bien nourri par ma mégalomanie infantile ! Nicolas devait prouver que la démarche psychanalytique était adaptée à son cas et qu'elle était efficiente. A cette époque, je pensais que l'absence du psychiatre de Nicolas avait un rôle décisif, ce qui d'un certain point de vue était exact. Ceci me conduisait à faire de la relation de transfert un paradigme quelque peu illusoire.

Nicolas était devenu une sorte de figuration qui devait censurer les limites de la psychanalyse ; du moins dans l'état actuel de sa désorganisation psychotique. Ce type de "bévue idéalisante" n'est pas l'apanage que des seuls psychiatres/psychanalystes. On constatera les mêmes erreurs dans les cas où le patient doit prouver à son médecin ou à une équipe de recherche que tout peut se résumer à un jeu de petites molécules "cérébrales". Il est vrai que le diagnostic psychiatrique les aide bien, car la démarche classique, fut-elle celle du D.S.M., ignore la relation de transfert, ou plus exactement "oublie" de distinguer une sémiologie de la relation que la méthode psychanalytique pourrait élucider(9). C'est déjà souligner la fonction défensive de toutes les théories. Un part de leur nécessité provient du besoin que nous avons de pouvoir penser lorsque nous rencontrons de tels malades.

Notre pensée, notre organisation psychique est menacée par le mode de relation que ces personnes instaurent avec autrui.

Une hospitalisation concrétisait pour tous les soignants de l'institution une "chute" de la parole de Nicolas mais aussi, ce qui est capital, le fléchissement de notre idéal professionnel. Cette pression de l'idéal aurait pu, dans le cas d'une analyse classique avec un patient névrotico-normal, induire une dépression, le patient étant conduit à rassurer son psychanalyste. Dans le cadre de mon interaction avec Nicolas, cette pression de l'idéal contribuait à le désorganiser.

Nicolas concrétisait un de nos problèmes non résolus. Toutes nos interventions tentaient de lui prouver que le plein et le non-châtré se trouvaient de notre côté. Elles ne faisaient qu'amplifier les processus de resexualisation des identifications constitutives de Nicolas : il me semble que, de cette manière, le " vide " de son corps s'amplifiait cependant que l'institution dont je fus pour lui le représentant plein et " séduisant " devenait la source d'une excitation effractante.

Happy end ?

A la rentrée de septembre, Nicolas me demanda lors d'une rencontre inopinée comment j'avais fait pour savoir qu'il irait à Drancy. Je ne pus lui dire que ce "nom" représentait pour moi bien des tragédies et que ce " fragment " personnel n'avait pu que renforcer le volet persécutif qui obtura ma prise de conscience. Je me contentai de lui dire que j'avais réussi à l'écouter, ce qui était d'un certain point de vue exact. Mais n'aurait-il pas été plus juste, moins idéal, de lui dire que dans " tout cela " j'avais réussi à penser à lui et à moi ?

En conclusion

Je préciserai que lorsque le psychiatre "veut bien" considérer un patient intutilé schizophrène comme sujet de sa maladie et non pas exclusivement comme l'objet d'un processus morbide, l'interaction qui s'instaure est source d'une potentialité traumatique. Cette configuration peut déterminer de la part du médecin le recours à des "idéaux" dont ceux liés à des théories destinées à lui masquer une évidence : le manque à penser. Cette atteinte de la liberté de penser, "l'interaction", constitue un élément constant et se révèle ici de manière "abrupte", du fait de l'acuité psychotique du cas clinique présenté. Elle est cependant toujours présente au psychiatre qui "veut" la reconnaître ; c'est-à-dire inclure dans le tableau clinique de la schizophrénie une sémiologie de la relation qui est encore systématiquement niée.

A. K
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(1) N° 1/93, La liberté de penser.
(2) Du point de vue du patient, la parole, les mots se confondent avec les actes.
(3) Il s'agit bien évidemment du pénis manquant.
(4) M. Fain, Le désir de l'Interprète.
(5) Sur la voie de la pulsion, la représentation est liée à la désexualisation.
(6) La confusion psychotique intéresse l'acte et les mots.
(7) cf. l'étude de H. Searles.
(8) J'ai avancé l'idée que la relation de transfert de ces patients se construisait à partir du contre-transfert du thérapeute et non malgré celui-ci. Dans les cas où ce contre-transfert n'est pas élucidé, il se produit un conflit délirant, le patient réussissant d'une certaine façon à rendre le thérapeute "fou".
(9) L'oubli est destiné à écarter la perception traumatique de l'instauration de la relation de transfert (cf. note précédente).

 

 

 

 

 

 

Sociopsychanalyse et personnalité sociale (1)

Gérard MENDEL

(Chemin des Lucioles, 06640 Saint-Jeammet)

NDLR. Nous avons entrepris, avec André Green(2), une série d'entretiens avec des personnalités dont la pensée marque la démarche intellectuelle de la psychiatrie dans notre pays. Lorsque l'occasion nous en sera donnée, nous donnerons aussi la parole à des chefs de file de la psychiatrie hors de nos frontières. Il est important de préciser ici le sens que notre Revue donne à ces entretiens. Tout d'abord il s'agit d'entretiens libres, enregistrés dans un premier temps, puis revus par les auteurs, de manière à conserver à la fois la spontanéité de l'entretien et l'authenticité de la pensée de celui qui a bien voulu nous recevoir. Cette formule a la valeur (et les limites) des conditions de l'expérience. Dans un article ou dans un livre, l'auteur a le loisir de s'étendre, mais aussi les contraintes de la composition, de l'auditoire qu'il se choisit imaginairement en écrivant. Souvent il respecte la "loi de la tribu" qui lui fait parler le langage de son milieu d'élection, et qui risque d'écarter de lui un certain nombre de lecteurs. De là notre projet : donner à un auteur ou à une personne choisie pour la réputation de sa pratique, l'occasion de résumer les axes principaux de sa pensée. Plus condensée sous cette forme, plus vivante à cause du procédé choisi, la pensée de l'auteur risque de montrer plus facilement qu'ailleurs ses grands thèmes. L'interrogation le pousse à en préciser certaines conséquences ou relations.

Il ne faudrait évidemment pas croire que notre Revue manifeste, par le choix des interlocuteurs, une adhésion à l'un ou l'autre des courants de pensée qui s'expriment ou s'exprimeront ici. Nous avons le projet (et même des projets précis) de rencontrer beaucoup d'autres personnalités significatives des mouvements de pensée qui se croisent, et au besoin s'opposent, dans le champ de la psychiatrie. Mais n'est-il pas utile, n'est-il pas indispensable, d'élargir notre regard et de ne pas nous confiner à notre propre univers de travail ou de pensée ?

A. JEANNEAU : Gérard Mendel, vous êtes de formation neuropsychiatrique, mais votre pratique est la psychanalyse. Néanmoins, toutes vos recherches sont centrées sur une anthropologie qui se définit spécifiquement comme discipline à la fois neurophysiologique, psychologique et sociologique. Et dans votre dernier ouvrage, Quand plus rien ne va de soi, c'est une de vos plus récentes affirmations que ce qui est humain dans l'homme n'est pas en provenance unique de chaque individu, bien que ce soit intrinsèquement lié à chaque homme ; il y a un élément humain qui est quasi d'une autre nature que ce qui fait chacun. Votre œuvre, dans ce sens-là, a d'abord débuté par une sorte de fresque allégorique, avec La Révolte contre le Père ; et aussitôt après, il y a eu ce coup d'œil sur l'actualité qu'a été la Crise de générations. Puis, je vois dans votre réflexion un arrêt important, nous conduisant à ce qui a été l'Anthropologie différentielle. Un autre point fort ayant été plus tard La Chasse structurale. En même temps, vous ne craignez pas de donner un coup d'œil politique sur les choses ; ce fut Pour une autre société. Et dans une autre direction, bien que voisine, les recherches sur la sociopsychanalyse. Et puis, dans une même perspective, mais avec des applications concernant plus directement l'enfant et l'adulte, il y a tout ce que vous avez rassemblé dans Le Manifeste éducatif, dans Pour décoloniser l'enfant. Enfin plus récemment, vous vous êtes adressé à tout le monde avec Quand plus rien ne va de soi, que je citais au début. Est-ce que ce portrait fait au travers de votre œuvre, est-ce que cette position dans laquelle je viens de vous inscrire méritent, de votre part, des développements, des corrections surtout, en particulier sur votre place par rapport à la psychanalyse ­ puisqu'à la fois elle est votre pratique, et qu'en même temps elle reste pour vous le point de départ d'une réflexion qui, à bien des égards, se montre différente ?

G. MENDEL : Évidemment le problème qui se pose quand je vous entends citer ces différents titres, c'est : "Existe-t-il une unité dans ma démarche ?" Une démarche qui remonte maintenant à presque vingt ans avec une thèse pour le doctorat de médecine, en 1961, sur la création romanesque ­ j'ai publié trois romans entre 58 et 66 ­, et un travail en 1963 sur la sublimation artistique, publié l'année suivante dans la Revue française de psychanalyse.

Si je vous dis cela, vous allez peut-être penser que je suis un "littéraire"... Ce n'est pas faux, probablement. Mais la médecine, et particulièrement la neurologie, ont certainement pesé d'un poids égal. Encore aujourd'hui, je me souviens, dans mes années d'externat, de l'émotion et du plaisir à découvrir par moi-même un souffle tubaire peu audible ou un déficit musculaire si léger et localisé qu'il avait échappé à l'assistant... Donc, un double courant d'intérêt : le premier pour l'humain au sens le plus général, au travers du roman, de l'imagination et de l'écriture ; et le second : un intérêt assez passionné pour des apprentissages et des pratiques de métier, l'observation précise, un travail méticuleux "sur le terrain". Dans ce sens, pour revenir à votre question, je dirais que j'ai à présent, depuis des années, deux métiers, deux pratiques, un double travail. Ils sont distincts à mes yeux et j'essaie de faire très attention de ne pas les mélanger.

Le premier de ces métiers, c'est celui de psychanalyste. J'exerce la psychanalyse depuis 1959 après avoir débuté ma propre psychanalyse un an ou un an et demi plus tôt : à cette époque, les délais étaient moins longs avant d'obtenir le "contrôle"... Je crois que je suis un psychanalyste assez "orthodoxe", tout au moins dans la pratique individuelle. Car à côté de cette pratique, je fais également, depuis dix ans, de la psychanalyse de groupe, laquelle, vous le savez, si elle est beaucoup moins codifiée est tout aussi passionnante, mettant en jeu certains secteurs de la personnalité du thérapeute que la pratique de l'analyse individuelle n'utilise pas. J'ai donc ainsi des patients individuels sur le classique divan ; et, par ailleurs, deux groupes de sept à dix patients. Ces deux formes de pratique de la psychanalyse constituent un premier métier.

Le second métier, ce sont des interventions dans la société, c'est la sociopsychanalyse institutionnelle. Pas n'importe où dans la société : dans ce que nous nommons des institutions. C'est-à-dire dans des organisations qui peuvent être un syndicat, un parti politique. Ou dans des établissements : un lycée ou une maternelle, un dispensaire de psychiatres de secteur, une école d'assistantes sociales ou d'éducateurs, un centre de formateurs, etc.

Et là, ce deuxième travail n'a rien à voir avec la pratique psychanalytique. Ce que nous faisons ­ je dis : nous, car ce travail s'opère à l'intérieur d'un collectif, le groupe Desgenettes(3), est très différent de ce que pourrait être comme certains le font, une application de la psychanalyse aux organisations sociales. Pour notre part, ce que nous essayons d'étudier c'est comment, chez l'individu, ce qui vient du social ­ la structure de l'organisation dans laquelle il travaille ou agit, mais aussi l'idéologie sociale, les forces économiques ou sociopolitiques ­ produit une partie de la personnalité, qui est différente de celle qu'étudie la psychanalyse.

Pour aller vite, car nous y reviendrons probablement au cours de cet entretien, la psychanalyse me paraît rendre compte de l'enfant et de l'enfance ; et, nous, nous essayons d'étudier deux choses : la personnalité adulte en train d'être produite dans le rapport de l'individu à sa société, et également comment, dans le même individu, s'articulent dans le présent l'enfant en lui, conscient et inconscient, et cet adulte.

Comme vous pouvez le voir, nous ne pouvons pas nous passer de ce que la psychanalyse nous a appris. Mais aussi notre pratique, notre méthode, notre théorisation sont très différentes de celles de la psychanalyse. En particulier, ce sont deux collectifs qui sont ici en présence dans l'intervention : le groupe de socio-psychanalyse et un collectif dans l'Institution qui répond à un des niveaux de la division du travail (enseigné, ou enseignant, ou administration ; une section syndicale ou une instance hiérarchique, etc.). Le grand problème étant que, bien qu'il s'agisse d'un groupe réduit en nombre, comment faire pour que l'élément social et la logique du social ne disparaissent pas, ne s'échappent pas. Le matériel demandé est, ici, tout ce qui concerne l'activité dans l'institution, et aucune interprétation ne concerne la psychologie des individus du collectif institutionnel. Au contraire, dans un groupe qui n'est pas branché sur une activité sociale et sur la société au travers d'une organisation, le social a disparu et il ne demeure que des effets de l'ordre de la dynamique de groupe ­ ceux qu'étudient psychanalytiquement, avec une grande rigueur, Anzieu et ses collaborateurs.

Cela, la psychanalyse d'un côté, et la socio-psychanalyse institutionnelle de l'autre, ce sont mes deux métiers.

Par ailleurs, de mon goût ancien à la fois pour l'écriture et pour l'humain au sens le plus large, dérivent les livres dont vous avez cité les titres. Qui essaient de rendre compte de mes pratiques, de mes métiers. A partir de ces métiers, au travers d'eux et grâce aux lectures et à beaucoup d'admiration pour certains auteurs, ce sont des livres de voyage et d'aventure, d'errance en quête de repères, qui tentent une réflexion plus générale sur l'homme, les hommes, la société ; les hommes dans leur société et la société dans les hommes.

Pascale DESFORGES : Plus précisément, quel rapport établissez-vous entre les deux métiers dont vous venez de parler ?...

G. M. : J'aimerais dire qu'il n'en existe aucun. Ce ne serait évidemment pas exact. Mais cela voudrait dire un refus de la synthèse, du syncrétisme, de la réduction. La logique du social et de l'Histoire s'impose à l'individu. Et la logique de l'enfance inconsciente s'impose également à lui (et, en partie, la logique de l'Inconscient est en rapport avec l'Histoire, avec l'Histoire passée). Ces deux logiques, du social et de l'Inconscient pour aller vite, il n'est absolument pas question de les réduire l'une à l'autre. De parler, par exemple, d'un "théâtre de l'Histoire" ou bien des rapports sociaux dont le metteur en scène serait l'Inconscient. Ni d'un Inconscient ou d'un Moi qui ne seraient que le reflet de la société. Ce qui est intéressant, c'est l'articulation des deux champs. En un mot : d'aucune manière la socio-psychanalyse n'est un dépassement de la psychanalyse. C'est autre chose, à côté.

Un exemple : je viens de parler de la pérennité de l'enfant dans l'adulte. Ce qui peut s'exprimer en termes d'un inactuel (l'enfant) présent aujourd'hui dans l'actuel (l'adulte aux prises avec l'environnement social). Mais ­ et c'est là où la psychanalyse a raison sur le culturalisme ­ à l'époque où l'enfant vivait l'enfance, il s'agissait déjà d'un inactuel : la réalité objective du rapport enfant-parents était structurée, vécue, transposée, recomposée, élaborée, non pas en tant que simple reflet intérieur d'un événement extérieur mais au travers de tout un réseau complexe de fantasmes, de désirs, de peurs... Non pas simple factualité, mais fantasmatisation. Et ce double inactuel, nous le retrouvons dans l'intervention Sp. à la fois comme rapport factuel d'inégalité (le supérieur est vécu comme un parent), mais aussi dans l'expression d'une culpabilité chaque fois qu'il s'opère un mouvement vers plus de pouvoir collectif et au travers de fantasmes précis (de fratrie, de famille unie ou morcelée, de bons ou mauvais parents, etc.).

Quel rapport, alors, entre la psychanalyse et la socio-psychanalyse ? Hé bien, je crois que si la sociopsychanalyse ne peut pas se passer dans son exercice même, de l'apport de la psychanalyse, cette dernière, elle, peut très bien se passer de la sociopsychanalyse. Elle peut s'en passer à usage interne si vous voulez, c'est-à-dire dans sa pratique, mais je crois qu'elle aurait intérêt à la connaitre mieux, et ceci à usage externe. Je veux dire par là qu'un des problèmes essentiels de la psychanalyse, et qu'elle n'a nullement résolu, c'est celui de ses limites, de ses frontières. Celui de mieux définir sa spécificité, son paradigme. Et, par exemple, cette absence de délimitation me paraît, en partie, responsable de la crise aiguë qu'elle traverse actuellement.

P. D. : Pourriez-vous expliquer sur ce dernier point ?

G. M. : Bon. Le monde change. La société change. L'économie change. Le pouvoir politique change. La forme des villes, les mœurs, les genres de vie, les loisirs ­ tout change. L'éducation a changé, et aussi les rapports des adultes avec les enfants et les adolescents, et les rapports entre hommes et femmes. L'adolescent a changé. Le psychanalyste en tant que parent, qu'époux ou épouse, que citoyen perçoit ces changements. Il les perçoit, certes, un peu amortis, parce qu'il a des systèmes de défense à sa disposition et qu'il est, par sa pratique professionnelle même, un peu coupé du monde. Mais, enfin, à la longue, les plus belles défenses risquent de s'écailler. Surtout quand le changement dans la société commence d'exercer ses effets à l'intérieur de la psychanalyse elle-même.

A l'intérieur : c'est-à-dire tout d'abord dans la pratique. Ce sont les structures psychiques des patients qui se sont mises à changer. C'est d'ailleurs ce que disaient, sur ce point précis, des praticiens comme Nacht ou Mâle ou Held, dès le début des années 60, et qui m'a beaucoup aidé à réfléchir. Où sont les belles névroses œdipiennes d'antan ? Les formes sont beaucoup plus atypiques, avec des fantasmes et une agressivité plus archaïques, des images parentales moins différenciées, un conflit œdipien avec une image paternelle plus faible, plus composite, des dissociations psychosomatiques plus fréquentes, une fragilité dépressive plus grande. Bien entendu, les névroses obsessionnelles ou hystériques existent toujours : mais aussi s'ouvre de plus en plus la gamme des borderlines, des états-limite. Et que ce changement de la forme des névroses soit en rapport avec le changement social, je vous en fournirai une illustration qui est aussi un argument. L'un des plus expérimentés psychanalystes et psychosomaticiens actuels me disait récemment qu'il retourne chaque été en Espagne depuis vingt ans, dans la même région. Or, si jusqu'à il y a dix ans, les névroses y avaient gardé leur forme historique du XIXe siècle, depuis ces dernières années, avec l'industrialisation très rapide, l'augmentation du niveau de vie, etc., le tableau se rapproche très rapidement de ce qu'on observe aujourd'hui en France.

Autre exemple : tout récemment encore, j'assistais à la réunion de l'association psychanalytique à laquelle j'appartiens. Thème de la soirée : l'adolescent d'aujourd'hui. Trois rapporteurs traitant d'un certain nombre de psychothérapies. Tout était très remarquable : culture, prudence, expérience, humanité, intuition clinique. Ces adolescents avaient eu beaucoup de chance de rencontrer ces psychothérapeutes-là. Et pourtant je ressentis un certain malaise. A aucun moment le problème ne fut abordé de savoir si des changements s'étaient opérés ces quinze dernières années concernant la maturation de la personnalité chez l'adolescent, les identifications, les fantasmes, les représentations imagoïques, les conflits et les nouveaux modes de défense... Je ne dis pas que tout le monde se serait trouvé d'accord. Mais tout simplement la question, elle, que se pose tout parent ou toute personne en rapport avec des adolescents ne fut pas posée ­ comme si elle n'existait pas. Ou que la psychanalyse ne possédât pas la capacité de penser le changement.

Autre intrusion du social dans la vie professionnelle du psychanalyste : les conflits dans les associations psychanalytiques. Conflits aigus, permanents, qui vont peut-être aboutir à de nouvelles scissions spectaculaires. Or, une association, c'est du social. Avec des intérêts économiques en jeu pour ses membres et des rapports de pouvoir entre eux. Tout cela est interprété en termes de transferts latéraux mal résolus, d'angoisse de castration incomplètement analysée, de rivalités œdipiennes, etc. C'est probablement vrai. Mais si les rapports "actuels" ­ au sens où il en était question il y a un instant ­ s'expriment ainsi d'une manière "inactuelle", si des travailleurs adultes régressent dans leurs fantasmes et leur vécu ­ ce que j'ai nommé la régression du politique au psycho-familial ­ vers un statut d'enfants ou de parents, c'est sans doute faute que les problèmes réels soient traités au bon niveau de réalité : les privilèges et les inégalités, les monopoles et les blocages, le pouvoir et l'argent... Et croyez-vous que la multiplication par 200 du nombre de psychanalystes depuis vingt ans, fait social par excellence, ne joue pas un rôle dans les tensions à l'intérieur des associations psychanalytiques ? A interpréter ces tensions en seuls termes de psychologie, on s'interdit d'y voir clair. Alors, me direz-vous, quel rapport entre tout ceci et le problème des frontières, des limites de la psychanalyse ?

Tout d'abord, Freud a fait en sorte que la psychanalyse n'ait besoin de rien ni de personne. Vous connaissez sa formule fameuse selon laquelle "la sociologie, ce n'est rien d'autre que de la psychologie appliquée" et "il n'existe que deux sciences : la psychologie pure et appliquée, et les sciences de la nature". Et, même, par rapport à ces dernières, la psychanalyse n'avait pas à se faire de souci, à chercher son articulation. Puisque la biologie, même du vivant de Freud, rejetait la thèse de l'hérédité des caractères acquis, il n'y avait qu'à... ne pas tenir compte de la biologie. Finalement, la psychanalyse devenait une "conception du monde" qui avait réponse à tout, une véritable cosmogonie dualiste avec les instincts de vie et de mort. De là, à une véritable négation de la réalité, de toute réalité ­ que ce fussent la société, l'Histoire, l'autre et les autres, et même les effets thérapeutiques de l'analyse ­ il n'y avait plus qu'un pas à franchir, qui le fut, comme vous savez, par Lacan qui sauta le Rubicon.

Freud est donc certainement à l'origine de cette clôture sur elle-même, de ce plendide isolement de la psychanalyse. Une tour d'ivoire d'où sont sorties de véritables bulles papales destinées aux terres étrangères : l'ethnologie (Totem et Tabou), l'art et la littérature (Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, ou bien la Gradiva de Jensen), la philosophie des causes ultimes ou des explications dernières (Au-delà du principe de plaisir), la religion (l'Avenir d'une Illusion), la société présente (Malaise dans la civilisation)... La psychanalyse est peut être bien en train de mourir de cet impérialisme.

Elle qui nous a appris à peu près tout ce que nous savons sur l'enfant et l'enfance, la sexualité et ses phases, la logique de l'Inconscient et du rêve, la nature conflictuelle de la vie psychique, le rôle joué dans cette vie psychique par le fantasme et la culpabilité ; elle qui nous a donné les instruments pour observer, comprendre et, le cas échéant, aider à ce que s'élabore le processus répétitif de la névrose ; elle est peut-être en train de mourir de par l'effet en retour sur elle de ce qu'elle a nié et nie : la réalité du monde social, les changements historiques. A force de travailler sur le fantasme et sur le langage, elle a fini par se persuader qu'il n'existe pas de réalité, de positivité, derrière le fantasme et le langage, et qui les produisaient. C'est contre cette perspective irréaliste et idéaliste que j'ai écrit la Chasse structurale. Les concepts de nature humaine immuable, de structure œdipienne éternelle, l'empêchent de théoriser des formes historiques ou socio-culturelles différentes du conflit œdipien ; l'empêchent de distinguer entre la médiation nécessaire d'avec l'archaïsme et la forme historique paternelle, phallique, de cette médiation jusqu'à présent ; l'empêchent de distinguer entre les formes très individuelles d'identification ou d'intériorisation des images adultes qui sont relativement récentes, et les identifications plus collectives.

Mais même la notion d'adulte, de personnalité adulte, n'a jamais pu être théorisée par la psychanalyse. Les notions de Moi "génital", de Moi "fort", de Moi "adapté", de Moi adulte, sont des cache-misère théoriques. Le processus de sublimation lui-même, si essentiel pour la compréhension de la vie psychique, reste hors de sa portée. C'est sans doute tout simplement qu'elle n'a ni les outils, ni les concepts pour appréhender ce qui n'est pas de l'enfance.

Et, en effet, chaque discipline a ses limites, qu'il importe qu'elle connaisse. La psychanalyse n'a jamais pu préciser les siennes, confond fantasme et réalité, interprète le réel en termes de fantasmes, interprète le pouvoir social en termes de fantasmes de puissance sexuelle ou d'angoisse de castration ­ ce qui réduit toute réalité extérieure à son fantasme chez l'individu.

Mais, ainsi que le disait à peu près Marx, à ignorer le mur de la réalité on finit par se casser la tête sur lui. Et l'importance des effets en retour sur elle, et que nous venons de voir, de cette négation du réel, a poussé la psychanalyse à faire un pas de plus dans la dénégation de toute réalité. Et ce fut le lacanisme. Traumatisés par le changement social et historique, par le changement tout court, et ne possédant ni les outils, ni les concepts pour penser le changement, ayant par ailleurs pris chez Freud l'attitude de facilité consistant à nier ce qui était gênant, beaucoup de psychanalystes ont épousé ainsi ce qui n'est rien d'autre qu'une philosophie, qu'une conception du monde. Et sont sortis de la psychanalyse sans le savoir.

P. D. : Et il faut reconnaître que Lacan a pris beaucoup de place dans les esprits.

G. M. : Il y aurait évidemment beaucoup à dire sur Lacan qui est une figure de taille et qui a marqué de son empreinte beaucoup des psychanalystes de ma génération. Je me souviens encore de ceux de mes collègues à l'internat de Sainte-Anne qui, dans les dernières années cinquante, se colloquaient après le séminaire du Maître pour comprendre ce qu'Il avait dit : les fronts se plissaient lourdement... Tout écrivain de talent réécrit le même livre, et, ainsi, tout psychanalyste médite toujours le même thème. N'est-ce pas Balint qui disait, à peu près, que l'œuvre "scientifique" d'un psychanalyste, c'était sa façon à lui d'écrire ses Confessions ?... Mais ce n'est peut-être pas le lieu ici de faire une caractérologie de l'homme Lacan. Ce qui est peut être plus intéressant, c'est de se demander pourquoi sur les quatre ou cinq ou six théories psychanalytiques qui se trouvaient sur le marché à ce moment-là, celle de Lacan recueillit un vote majoritaire, disons de 1955 à 1975. Comme, à présent, lui succède Winnicott dont je m'honore d'avoir fait paraître les premières traductions dans ma collection chez Payot, dès 1969, il y a dix ans, et sans succès pendant plusieurs années.

La transmutation de l'œuvre de Lacan en une idéologie majoritaire ne peut, je crois, se comprendre que par référence à la situation sociale de l'analyste, à la transformation du monde et de la société et même de certaines structures psycho-affectives des patients. Face à ce changement que la psychanalyse n'avait pas la capacité de penser ­ ni les outils, ni les concepts, ni même le sentiment de ses frontières ­, Lacan apporte avant tout la pensée du non-changement : le Même et le Maître. C'est un "contre-changement", comme, ailleurs, en d'autres circonstances, on a pu parler de "contre-révolution". D'abord une cure radicale de négativité, ravageuse mais décapante : une incidente, si vous le permettez, pour dire : comme la psychanalyse était belle à l'époque où Nacht et Lacan dialoguaient ! Il y avait là un échange, une dialectique, profitables, savoureuses même, de la positivité et de la négativité. Comme dit un beau poème d'Alain Suied : " Amour et manque / sont l'envers et l'endroit / d'un même regard. "

Donc, une négativité absolue : rien n'existe, ou rien existe ­, le nada du désespoir absolu. Pas de société, pas d'Histoire, pas de monde objectal ; les autres : un miroir, dans un monde lui-même miroir, qui renvoient au sujet, telle l'eau à Narcisse, sa propre image. Mais le phallus de la toute-puissance infantile se révèle postiche et la grande Maya universelle gagne aux dés. La mort, le néant. De toute manière, nous est-il finalement dit, tout le monde est psychotique : vérité, réalité sont les leurres. Ça n'empêche pas certains de vivre confortablement. Et lorsque s'émoussera le vif de la transgression, nous nous convertirons, n'est-ce pas, au dieu des mathèmes...

Mais personne, et pas non plus Lacan, ne peut vivre dans un tel vide amoureux. Lacan avait besoin de son public-miroir, du monde-miroir lui renvoyant sa propre image, et, en échange, à notre époque de mort du père, de désagrégation de la société patriarcale, il offrait au public un Père : lui-même. Grands-Lacans et petits-Lacans à nœuds papillon se confortaient mutuellement leurs identités. Et, de même, à notre époque de lame de fond féministe ­ de ce que j'ai nommé la fracture du symbolique dans la Chasse Structurale ­ , Lacan niait la femme, la Mère, et l'Inconscient (qui devenait le Préconscient structuré, lui, en effet, comme le langage). Le Nom-du-Père, la Loi-du-Père..., ce que Kate Millet appellerait la "contre-révolution sexuelle"... En somme, le nihilisme faisait bon ménage avec le conservatisme social. La subjectivité absolue sait en général s'accommoder de l'ordre social puisque celui-ci, paraît-il, ne changera jamais.

La psychanalyse était probablement la victime désignée d'une telle dérive dans la mesure où elle ne reconnaissait pas au social une réalité et une logique propres. Avec Hartmann, aux États-Unis, c'est d'une autre manière que la dérive a abouti au même conservatisme social. Là-bas, c'est l'idéologie sociale qui, à l'insu des analystes, a colonisé la théorie psychanalytique : une implantation, une greffe. L'idéologie sociale du consensus, de la négation des contradictions sociales ou des conflits sociaux a donné la théorie du Moi autonome aconflictuel ­ une théorie du consensus intra-psychique. Il est, par ailleurs, frappant de constater chez Lacan et chez Hartmann ­ c'est un second point qu'ils ont en commun ­ la même disparition du caractère agonistique, irréductible, du conflit intra-psychique. Quand Lacan vous dit qu'à la fin des fins il reste à assumer la castration, vous êtes sorti, là, de la sphère du drame humain ­ qui est l'affrontement d'une angoisse de castration toujours ouverte ­ pour entrer dans la sphère de l'objet perdu, du deuil, de la dépression, et des défenses anti-dépressives, bien entendu.

Dans un cas (Lacan), l'Inconscient est réduit à une structure de langage ; dans l'autre (Hartmann), on définit une structure psychique qui lui échappe : le Moi autonome... Le difficile, c'est bien de vivre avec la contradiction essentielle qu'introduit l'Inconscient dans la psyché ; et de vivre avec cette autre contradiction essentielle : le social contradictoire, conflictuel. L'Inconscient sait inventer de toujours neuves ruses mystifiantes. Et, de même, fonctionne l'idéologie sociale. Souvenez-vous de ce que Freud écrivait du transfert : "il agit avec d'autant plus de force qu'on se doute moins de son existence", et "il agit dans tous les moments de notre vie". Il faudrait reprendre exactement les mêmes mots pour l'idéologie issue du social !

A. J. : En somme, vous souhaiteriez, pour reprendre votre image des "frontières", que la psychanalyse se rétrécisse davantage sur sa spécificité. Il y a un exemple qui est plus localisé, mais que nous connaissons bien c'est celui de la psychanalyse et de la psychiatrie. Ma conviction est que l'une et l'autre doivent rester distinctes, si l'on veut que leurs échanges soient fructueux, et en particulier que la psychanalyse puisse éclairer la psychiatrie. D'ailleurs, ne serait-il pas à craindre, autrement, que la psychanalyse en vienne à se confondre avec son objet, alors qu'elle n'est qu'un certain regard sur les choses ?

G. M. : Je suis tout à fait d'accord avec vous sur cette idée que la psychanalyse n'approfondira sa spécificité qu'en délimitant ses frontières. Mais, pour prolonger cette image, jamais un pays ne délimite seul ses frontières : c'est aussi sous la forte pression des pays voisins. Or, la psychanalyse a une telle avance ­ par le fait qu'elle est à la fois une pratique et une théorie ­ sur ce qu'on nomme les " sciences " humaines ou sociales que cette pression est quasi nulle. Ou alors, quand cette "science" existe ­ je pense à la linguistique ou à l'ethnologie structurale ­ c'est toujours une tentative de réduction qui s'opère : j'ai essayé de montrer dans la Chasse structurale comment Levi-Strauss réduit la psychanalyse à une sorte de catharsis hypnotique, qu'il n'a aucune difficulté, ensuite, à rapprocher des pratiques rituelles du sorcier. C'est d'ailleurs étrange : tout se passe comme si Levi-Strauss n'avait pas vraiment lu Freud, ni non plus Marx. C'était la même chose, du reste, pour Freud par rapport à l'ethnologie, à l'époque où, rédigeant Totem et Tabou, il écrivait à Jones qu'il lisait les ethnologues non pour eux, mais pour lui-même : afin de savoir comment les utiliser pour sa thèse, les "récupérer", dirait-on aujourd'hui. Quant aux sociologues, Freud semble-t-il, n'a même pas lu Max Weber qui appartenait pourtant à la même génération que lui et écrivait la même langue. Les auteurs de "sciences" humaines sont un peu comme le coucou, cet oiseau qui ne pense qu'à aller pondre ses œufs dans le nid des autres...

Par ailleurs, les institutions psychanalytiques n'encouragent guère la curiosité pour ce qui se fait ailleurs. A l'époque où j'étais "étudiant en psychanalyse", j'étais étonné de n'entendre jamais parler de Jung ni d'Adler. Et l'incuriosité (ou la résistance) existe même lorsqu'il s'agit de psychanalystes qui ont essayé d'aller voir ce qui se passait hors les murs de la psychanalyse. L'intérêt pour Roheim ou pour Reich en France ­ le Reich de l'entre-deux guerres, en particulier ­, n'a pas été le fait des analystes, mais est venu du dehors. L'œuvre de Fromm d'avant 1939 est de première grandeur ; il y a aussi ­ pour le domaine qui m'intéresse, celui des rapports de la psychanalyse et du social ­ celle d'Erikson, très mal connu en France et jamais citée par les analystes de notre pays, celle de Money-Kyrle, d'Eliot Jaques. Par ailleurs, l'institution psychanalytique n'est pas très gentille avec ses enfants prodigues ; une "normalisation" évidente s'est opérée par rapport aux psychanalystes des premières générations : lesquels d'entre eux passeraient favorablement aujourd'hui l'épreuve de la commission de contrôle ?... C'est une tendance assez générale ; il est passé le temps des intellectuels exclus, ces "métèques" cosmopolites que décrivait Karl Mannheim : qui n'a pas aujourd'hui une chaise chauffée à l'Université ? Il y a là des côtés très positifs, mais un peu de tolérance pour l'aventure de la recherche libre ne serait pas mal non plus. Il y avait les deux aspects chez Freud qui, comme vous le savez, a certes intrigué pour devenir "Herr Professor" mais, à la fois, se décrivait à l'image des aventuriers conquistadors : d'où, sans doute, sa tolérance à la fois pour Jung, personnage officiel, et pour Groddeck, l'"analyste sauvage".

A. J. : Nous avons commencé cet entretien en citant les titres de vos livres ; il manquait, je crois, L'Angoisse atomique et les centrales nucléaires, que vous avez écrit avec notre collègue Colette Guedeney. Mais sans doute serait-il intéressant que vous nous disiez quel fut votre itinéraire personnel. Vous avez parlé de vos deux métiers actuels, de vos deux pratiques actuelles et que vous tenez à distinguer. On voit bien comment vous êtes resté psychanalyste ; on voit moins bien, peut-être, pourquoi et comment vous n'êtes pas resté seulement psychanalyste.

G. M. : Je pense que je n'ai jamais cru que la société se réduisait à une simple addition d'individus et qu'on pouvait tout expliquer, en ce domaine, en termes de psychologie. Vous connaissez la fameuse formule de Freud sur cette triple blessure narcissique de l'humanité avec Copernic, Darwin... et Freud. Mais il y a encore beaucoup de "narcissisme de la pensée" à croire que le secret de la pensée est en nous, fut-il enfoui au plus profond de notre être inconscient. Nous porterions ainsi, à notre insu certes, notre secret, notre trésor enfoui en nous, mais qui serait bien de nous, bien à nous. Et puis une "nature humaine", c'est narcissiquement rassurant. L'individu comme commune mesure de l'humain, comme unité pertinente de l'humain, et franchissant l'espace et le temps... Il me semble que cette sorte-là de narcissisme a été ébranlée en moi pendant la guerre, pendant l'Occupation. La Révolte contre le Père n'est pas une psychologisation de l'Histoire. J'y étudiais Hitler non pour lui-même, mais comme l'un des indices de la désagrégation historique et d'origine sociale, de l'imago paternelle, comme dans l'Ève Future, de Villiers de l'Isle-Adam, ou comme dans les Mots et les Choses, de Michel Foucault. Et cette désagrégation, je la reliais explicitement dans ce livre à une origine socio-historique : la révolution "technologique", je ne disais pas encore "économique". Déjà je parlais en clair d'une sociogenèse ­ partielle ­ de l'Inconscient, de la variation des formes historiques du conflit œdipien.

Mais, bien avant la Révolte, j'avais été conforté dans cette perspective par les transformations de la structure des patients, par ce "où sont les beaux Oedipe d'antan ?", que signalaient les analystes les plus anciens. Et il me semblait qu'il devait y avoir quand même un lien entre ces transformations et la révolution économique que traversait alors la France, l'industrialisation à marche forcée d'un pays resté jusque-là très agraire, traditionnel-patriarcal. Si vous me permettez cette boutade, de Gaulle a réussi en politique ce que J. Lacan a réussi, lui, en psychanalyse : endormir, rassurer en faisant croire que le Nom-du-Père était toujours là ; ils ont tous deux occulté le présent en train de se lever. En réalité, l'industrialisation sous cette forme a intégré toujours plus la France à l'économie mondiale ­ ce qui n'était certes pas le but recherché par de Gaulle ; et le lacanisme a détourné des réalités ­ la vie n'est qu'un songe ­ l'énergie libre des psychanalystes.

L'année suivante, en 1969, dans La Crise de générations, j'ai essayé d'étudier les modifications qui survenaient chez l'adolescent, de les interpréter, et de rechercher comment ces modifications pouvaient se relier, s'articuler à une cause extra-psychique : la transformation, d'origine techno-économique, des conditions de vie, l'affaiblissement des valeurs et modèles traditionnels. En somme, comment articuler ce tremblement de terre qui bouleverserait les paysages, la forme des villes, les mœurs, les familles, les loisirs et l'éducation, comment l'articuler avec les problèmes nouveaux de la maturation psycho-affective chez l'adolescent, les difficultés d'identification, les constellations fantasmatiques différentes, etc. Il semble, dix ans après, que les conclusions, assez prudentes du reste, du livre, fassent aujourd'hui plus ou moins partie du domaine public. J'ai retrouvé chez des hommes aussi différents qu'Olievenstein ou que René Diatkine, chez bien d'autres aussi, des formules récentes qui me paraissent aller aujourd'hui dans le même sens.

A. J. : Je crois que cela a quand même été un ouvrage qui a tiré son impact de ce qu'assurément il est venu à un moment aigu, qu'il a représenté une certaine analyse du mouvement de 68 ; mais il va plus loin de ce qui a fait l'acuité du mois de mai ; il révèle cette discontinuité brutalement entrevue entre la relation au Père et la relation à la Société, plus exactement que la Société ne représente plus le Père, que celui-ci n'y trouve plus qu'une place qui se réduit chaque jour. Et, si j'ai bien compris, comme la société devient ainsi davantage le miroir d'une imago archaïque, il n'y a plus de succession possible ; l'adolescent doit tout inventer, à moins qu'il ne sombre dans l'informel ou la toxicomanie, en-deçà du conflit, sans qu'on sache par où saisir un problème sans énoncé.

G. M. : C'est le problème du père, des images psychiques paternelles, du Vatercomplex que vous posez là. Ne pourrait-on pas poser le problème en termes de médiation psychique ? Je veux dire que, quels que soient les noms qu'on leur donne, on distingue toujours deux grandes phrases dans le développement de l'enfant et un passage progressif de l'une à l'autre : principe de plaisir / principe de réalité, archaïsme / apprentissage d'un rapport plus maîtrisé â la réalité extérieure, etc. Somme toute, les rites d'initiation, c'était, on le sait bien, la sortie définitive pour le garçon hors du premier univers psycho-affectif et l'installation dans le second. Pour le garçon, la fille ou la femme n'avaient pas un statut social à part entière. Or, toutes les cultures jusqu'à la nôtre ont fait endosser à la femme, aux mères, la première phase. Et les qualités de la seconde phase (pouvoir sur la réalité extérieure, en particulier) étaient attribuées aux hommes, aux pères.

La psychanalyse elle-même est entrée dans ce jeu historique en parlant d'imagos "maternelles" et "paternelles". Et il est exact que le découpage des rôles familiaux et sociaux des hommes et des femmes permettait d'amalgamer dans la psyché de l'enfant souvenirs et fantasmes de la première phase et image intériorisée de la mère, et souvenirs et fantasmes de la seconde phase et image du père. En prenant appui sur cet amalgame "archaïsme-mère" et "maturation-père", la société découpait selon les sexes l'individu en deux : pour aller vite, disons que le garçon renonçait à la première phase, et la fille à la seconde. Avec des compensations dans l'un et l'autre cas : plus dans l'ordre du réel social pour la fille-femme.

Mais que se passe-t-il quand, par suite des bouleversements sociaux, économiques, toute la tradition de la société patriarcale se désagrège ? Le Père en tant que vraie échelle de Jacob tendue entre un Dieu-père et le père-chef de famille, en passant par le roi ou le chef d'État-père, est une invention humaine. J'ai essayé d'avancer des hypothèses dans La Chasse structurale sur la naissance, des plus lointaines, de ce patriarcat. Oui, mais alors, que se passe-t-il quand la société se laïcise, que Dieu devient plus lointain, que les rôles sociaux et familiaux de l'homme et de la femme tendent à devenir semblables ? Qu'est-ce qui va, alors, assurer le verrouillage de non-retour vers l'archaïsme, l'identification normative à l'adulte social standard, l'intégration sociale de l'enfant-adolescent avec son bon petit bagage imagoïque de s=rmoi et d'idéal du Moi ?

Hé bien, il semble, en effet que lorsqu'il n'y a plus de répondant socio-familial de la deuxième phase et d'identification forcée à ce répondant-père, les limites entre la première et la deuxième phases deviennent moins nettes chez l'adolescent, et que les régressions vers l'archaïsme deviennent chose courante, quotidienne. C'est cela la crise de générations.

Vous allez, bien sûr, me demander : "Et le conflit œdipien, que devient-il dans ce nouveau cas de figure à la fois social et individuel ?" Peut être conviendrait-il de bien séparer sur le plan théorique, quatre phénomènes jusqu'à présent amalgamés dans l'Oedipe, mais que l'on commence à mieux distinguer :

A. J. : C'est là que j'aimerais vous poser une question autrement. Ce que vous constatez, et développez dans votre œuvre, c'est la diSp.arition du Père, l'affaiblissement de l'image du Père... et en même temps, de l'image transcendante qui supporte un grand nombre de religions, et peut-être même toutes les religions. La question serait la suivante : dans ce vide que vous craignez actuellement, avec l'effacement des images paternelles représentant une possibilité de médiation, vous faites appel, dans l'idéal, à une sorte de valeur qui serait portée par le conflit entre classes, entre classes d'enfants, entre classes d'âges, lesquelles pourraient être le support de valeurs ainsi prises dans une certaine mouvance, échappant de cette façon au risque de chantage à l'amour ­ ce que vous appelez le psycho-familial ­ au risque du tout ou rien de l'archaïsme. Mais on peut se demander si, justement, cette démocratie idéale, que bien sûr vous ne voyez pas pour demain et que vous laissez même dans le doute mais que vous souhaiteriez, n'est pas quelque chose de très difficile à vivre, exigeant qu'au départ il y ait eu des introjections extrêmement solides. Et ces introjections, on peut se demander si elles peuvent se faire autrement qu'à partir de personnages parentaux, d'images parentales sur lesquelles le narcissisme s'est projeté de façon massive et importante. Pour qu'il puisse y avoir, en effet, cette formidable continence que demande le jeu démocratique, c'est-à-dire l'acceptation de la valeur de l'autre, il faut des introjections qui soient parties d'images ayant porté en elles-mêmes énormément d'amour. Et cela on l'imagine mal sans le psycho-familial, avec ses risques de ce chantage à l'amour, bien sûr, et le caractère entier et constitutif de ce qui s'est passé au départ. En clair, la démocratie c'est un respect des valeurs, et celles-ci ne tirent-elles pas leur force d'un absolu justement contenu dans la toute-puissance des imagos ?

G. M. : Il me semble que je ne suis pas en opposition avec ce que vous dites là. Bien entendu, ne peuvent que subsister dans n'importe quelle culture les phénomènes d'identification primaire, d'introjection des premières relations du nourrisson et de l'enfant sous forme de l'objet d'amour, les fantasmes agressifs et pandestructeurs aussi. Et les culpabilités archaïques ­ en rapport avec ces fantasmes et l'angoisse de la perte d'objet d'amour bien davantage que découlant actuellement, objectivement, de la relation de dépendance objective ­ persisteront toujours aussi. Ces culpabilités archaïques seront responsables ultérieurement de la peur d'abandon et du phénomène-Autorité sous sa forme archaïque. Car ce que je nomme le psycho-familial concerne les deux phases : il existe aussi une autorité (intra-psychique ou sociale) sous une forme archaïque, et une autorité sous une forme "paternelle" beaucoup plus élaborée. La désagrégation de l'image du Père ne fait pas disparaître l'Autorité, comme pourraient le croire certains anarchistes contemporains, mais met le sujet face à une autorité intérieure bien davantage angoissante, car archaïque. L'adolescent actuel, d'avoir "moins de père" n'en est que plus angoissé et culpabilisé. Le problème est, alors, face à cette désagrégation de la société et des modèles patriarcaux, de faire en sorte que la médiation intra-psychique existe quand même, et le passage. Or, on ne reviendra pas, je le pense, en arrière. Le modèle patriarcal était coextensif à des formes socio-économiques précises.

Alors, comment non pas remplacer "le père" ou la famille mais compléter les ratés actuels de la socialisation familiale, et les compléter à l'extérieur de la famille, et en particulier à l'école où se passe la majeure part de la vie de l'enfant-adolescent ? Or, il me semble (et tout un travail à la fois théorique et sur le terrain depuis une douzaine d'années ne paraît pas démentir ce point de vue, bien au contraire) que des possibilités de maturation psycho-affective, d'identifications secondaires, peuvent se produire, aussi, non plus seulement dans les rapports d'individu à individu, mais de petits collectifs d'enfants à petits collectifs d'adultes, dans un cadre institutionnel. A la fois dans des élaborations et maturations à l'intérieur de son collectif, puis dans le rapport à l'autre collectif.

En somme, un des problèmes majeurs de notre époque est le suivant : comment trouver un modèle éducatif, complétant le modèle familial et permettant à l'enfant-adolescent de prendre conscience de l'existence d'une réalité extérieure, d'assumer le rapport à cette réalité extérieure, d'y entrer et d'y agir et, surtout, d'y trouver plaisir ; et permettant aussi à cet enfant-adolescent d'intégrer le patrimoine humain, ce lent, long et douloureux effort de l'humanité dont nous avons à prendre en charge l'héritage ? Comment trouver un nouveau modèle, complémentaire de l'ancien, de contact entre l'enfant et le monde, et entre l'enfant et l'adulte ? Je suis assez pessimiste quant à la situation actuelle, car j'ai bien l'impression que devant l'énormité de ses tâches, et en particulier devant la "crise de génération", le monde adulte se cache la tête dans le sable comme l'autruche devant le danger. A la fois, jamais les parents n'ont autant aimé leurs enfants, et jamais ils n'ont été aussi indifférents, voire hostiles, à la jeunesse en général, dans laquelle il ne parviennent plus à se prolonger imaginairement tellement ils la sentent différente d'eux-mêmes.

Quant au plaisir, et vous avez tout à fait raison d'en parler, il y a le plaisir primaire de l'archaïsme et du fantasme, qu'on cherche à retrouver dans la drogue..., ou l'alcool ; le plaisir secondaire, celui lié à ce que Freud nomme le principe de réalité : l'investissement du réel en plaisir au fur et à mesure des apprentissages et des relations psycho-affectives ; et ce que j'appellerais volontiers un plaisir tertiaire : celui éprouvé dans ces relations de petit collectif à petit collectif, et où, plus particulièrement, un pouvoir collectif sur son acte collectif existe, se développe, fait l'objet de prises de conscience, un pouvoir sur les éléments du fait institutionnel, qui est lui-même un fait social. Si vous voulez, le pouvoir individuel sur son acte devient, ici, un pouvoir collectif sur l'acte collectif, sur l'acte social. C'est toute la perspective de la sociopsychanalyse institutionnelle que j'ai contribué à créer depuis 1971.

P. D. : Quel est le mode d'organisation de la socio-psychanalyse ? Je crois qu'il ne s'agit pas d'associations fonctionnant sur le modèle classique, de la loi 1901.

G. M. : En effet, notre mode de fonctionnement est, de manière voulue, très atypique. L'unité de fonctionnement, c'est le groupe sociopsychanalytique (Sp.) qui comprend entre cinq et dix participants. Chaque groupe est entièrement autonome, décide de son mode de fonctionnement interne. Il n'existe pas de formation par un organisme central : simplement des stagiaires peuvent venir observer le travail dans un groupe ; cette année, nous avons eu ainsi dans le groupe Desgenettes des stagiaires québécois, deux stagiaires américains pendant un mois et un stagiaire espagnol pendant un mois également. Chaque groupe se forme à travers les interventions qu'il pratique. Deux obligations : la participation au colloque annuel, organisé jusqu'à présent en France et à tour de rôle par chaque groupe, où sont présentées et discutées des interventions, et qui fonctionne sur la base de l'égalité absolue des groupes ; et la participation au bulletin inter-groupes : chaque groupe adresse toutes les six semaines une ou plusieurs feuilles dans lesquelles il informe, à propos des interventions pratiquées, de sa vie de groupe, et donne son avis sur les textes des autres groupes dans le précédent bulletin. Ainsi chaque groupe bénéficie de l'expérience des autres groupes et d'un regard extérieur. A lui d'en faire ce qu'il veut. Cette structure fonctionne maintenant depuis 1972 et s'est révélée à l'usage très satisfaisante. Là encore, c'est à chaque groupe à tour de rôle de recevoir les envois des différents groupes et de les dispatcher. Cette année, par exemple, c'est le groupe belge qui se charge du bulletin.

En somme, il suffit que trois ou quatre personnes ici ou là, décident de travailler ensemble, de participer au bulletin et au colloque, et de faire une intervention quand ils estiment qu'ils sont mûrs pour le faire, pour qu'un groupe Sp. existe. Ce que je peux vous dire, c'est que depuis 1971 plusieurs groupes ont pratiqué des interventions avec des résultats particulièrement intéressants. En effet, le dispositif mis en place pendant l'intervention, la relation du groupe Sp. et du groupe demandeur, le repérage d'un certain nombre de mouvements qui sont toujours semblablement les mêmes, les échanges par le bulletin entre les groupes Sp. ­, tous ces éléments auxquels s'ajoute l'étude par le groupe Sp. de ses propres mouvements internes, clivages, fantasmes, oublis sélectifs, etc. sont auto-formateurs pour le groupe Sp. On pourrait presque dire qu'il s'agit là d'un processus de formation ou d'information réciproques pour les deux groupes en présence. Pour plus de détails, je renvoie les lecteurs intéressés à la Misère politique actuelle (Payot, 1978) et qui est le septième volume de Socio-psychanalyse.

A. J. : Pourquoi un tel mode de fonctionnement ?

G. M. : Pour des raisons théoriques. Au fond, la socio-psychanalyse institutionnelle part de l'idée que quelque chose de spécifique et d'actuel dans la personnalité de l'adulte est produit au contact des processus sociaux et vient se mêler, se transformer, ou s'articuler avec ce qui fut produit chez l'enfant et qui est ce dont nous parle la psychanalyse. Les institutions ­ au sens d'organisations ou d'établissements ­ nous paraissent un endroit privilégié pour étudier cette rencontre en l'individu de l'actuel et de l'inactuel, à la condition que la logique du social ne soit pas éliminée : d'où l'accent mis sur le petit groupe répondant à un des niveaux de la division du travail dans l'institution et qui va parler de son travail ou de son activité. Bien. Mais, en l'état présent des choses, c'est avant tout les obstacles au développement de la personnalité adulte qui sont les plus apparents. La Sp. institutionnelle ne débloque pas directement ces obstacles ainsi que le fait la psychanalyse pour les "obstacles" névrotiques mis en forme durant l'enfance : elle travaille plus indirectement. Autrement dit, le groupe demandeur, par le fait de se réunir régulièrement sans participants d'autres niveaux, va toujours (que nous soyons présents ou non) poser le problème de son pouvoir sur son acte dans l'institution. Durant l'intervention, vont apparaître à ce groupe les liens entre pouvoir collectif, plaisir à travailler, développement de la personnalité ; et vont apparaître également tant les obstacles à un pouvoir collectif du groupe sur son acte dans l'institution que le problème du rapport avec les autres groupes institutionnels. Ces obstacles pouvant être liés à l'organisation interne (difficulté à se réunir, intrication de divers niveaux, résistance de la hiérarchie...), à l'idéologie ambiante (conception d'un pouvoir délégatif, d'une institution composée non de collectifs Spécialisés mais d'individus...), à la société extra-institutionnelle (organismes de tutelle ou centraux, législation, pressions de l'extérieur...) ; mais également obstacles psychologiques provenant du fait que rien dans notre personnalité, telle qu'elle a été formée durant l'enfance dans la relation enfants-parents ou plus tard à l'école, ne nous prépare à la responsabilité d'un pouvoir collectif : autrement dit, un besoin de pouvoir sur son acte apparaît toujours, mais apparaît également toujours une culpabilité très importante dès qu'un début d'exercice de ce pouvoir collectif se réalise.

C'est à propos du pouvoir ou du non-pouvoir sur ce qu'on fait dans la société que paraît bien se trouver une articulation privilégiée chez l'individu entre les mouvements issus de la logique de l'inconscient et ceux issus de la logique du social. Bien entendu, il y a là ­ comme, je pense, pour tout ce qui concerne les "sciences" humaines ou sociales ­ une option de départ concernant l'homme et la société : un homme sans pouvoir est-il ou non diminué, mutilé ? Le pouvoir est-il une chose neutre que des spécialistes doivent, pour votre bien, administrer ? Ou doit-il rester l'apanage d'une pseudo-artistocratie ? Les formes traditionnelles, hiérarchiques ou autoritaires, d'exercice du pouvoir dans les institutions sont-elles les seules possibles ou les meilleures ? Je crois que l'on ne peut pas éviter de se poser ces questions et de prendre des options à propos d'elles. Bien entendu, la réponse dans un sens ou dans un autre va entraîner des conséquences dont les unes seront positives et les autres négatives ; rien n'est sans défaut. Une organisation très centralisée, hiérarchique et autoritaire sera peut-être plus efficace formellement dans notre société, mais avec un coût psychologique important, un désintérêt pour le travail de la part de ceux qui y travaillent.

Ce que nous constatons, c'est que, au fur et à mesure des départs à la retraite et de la relève des équipes dans/chez les institutions, la génération des 25-35 ans souhaite pouvoir travailler plus collectivement, avec une vision plus globale du travail dans l'institution : à quoi sert ce qu'on fait, peut-on innover et travailler de manière moins répétitive et en prenant davantage de responsabilités, d'initiatives ? En somme, travailler différemment et avec plus de plaisir, ou bien ne pas travailler : et alors c'est l'"allergie au travail", l'absentéisme, le turn-over, etc.

Et, d'ici ou de là dans les institutions en France, on nous écrit pour que nous venions travailler à comprendre avec les protagonistes ce qui rend si difficile une autre organisation du travail. Il y a là une succession : aspirations, tentatives, obstacles... Donc, nous travaillons avant tout sur les obstacles, puisque c'est là, actuellement, le matériel qui vient spontanément.

Pour ne pas rester dans l'abstrait, je dois vous citer trois mouvements, il y en a d'autres, bien entendu, qui apparaissent constamment dans les interventions :

Vous voyez ainsi que ce qui a trait au pouvoir sur son acte, nous le rencontrons constamment. Nous le rencontrons dans le passage de la première phase du développement de l'enfant ­ l'archaïsme ­ à la deuxième phase ­ l'apprentissage moteur, perceptif, etc. du monde. Si le jeune enfant ne percevait pas que son acte modifie, si peu soit-il, l'environnement extérieur, il ne sortirait jamais du monde du fantasme. A ce propos, il est intéressant de noter que la psychanalyse n'ait pas défini l'acte par son pouvoir sur le monde extérieur. D'où, sans doute, sa difficulté à distinguer, en théorie, la perception qui appartient à la catégorie du monde de l'acte, et l'hallucination, qui appartient à la catégorie du monde du fantasme. Et si la psychanalyse n'a pas associé dans le même terme acte et pouvoir (il n'est pas en effet d'acte sans pouvoir), c'est qu'il s'agit là d'un "hors la psychanalyse" : elle n'a ni les outils, ni les concepts pour penser la réalité extérieure : acte, travail, société, Histoire, politique, religion, création, présent-futur. Pour elle, le pouvoir ou le non-pouvoir ne sont rien, en théorie du moins, que l'expression d'un fantasme : de puissance ou de castration, de toute-puissance ou de néantisation, selon la phase psycho-affective concernée. D'ailleurs le psychanalyste n'interprétera pas, à juste titre, ou seulement s'il s'agit de résistances manifestes et bloquant le processus analytique, les catégories de la réalité extérieure que je viens d'énumérer. Si la psychanalyse concerne, à mon sens, un secteur localisé de la réalité humaine, la sociopsychanalyse également : nous n'interprétons dans une intervention que ce qui concerne le matériel institutionnel collectif. Pas d'interprétations concernant la psychologie de tel ou tel participant ­ ce serait faire de la pseudo-psychanalyse ­, et pas d'interprétations non plus concernant la société, la politique, l'Histoire, etc., ce serait faire de la politique.

A. J. : N'associez-vous pas, dans une intervention, deux composantes appartenant à des secteurs différents ? Je veux dire que la visée de l'intervention paraît être de fournir aux participants ­ ou qu'ils se fournissent eux-mêmes au travers d'un processus spécifique ­ une meilleure connaissance des jeux de forces qui agissent sur eux, inactuels (venus de l'enfance) et actuels (sociaux), par rapport à une situation très précise : leur inscription particulière dans une institution. Et dans la mesure où il vous paraît que les phénomènes apparaissent spontanément, qu'il s'agit d'un processus spécifique, c'est là, de votre part, une attitude d'observateur objectif. Mais, par ailleurs, vous semblez avoir, aussi, une seconde attitude, celle-là a priori, de considérer qu'il est "bon" que les gens possèdent, maîtrisent collectivement, et pour ainsi dire à égalité, le pouvoir ; et que les phénomènes de délégation, d'autorité, de hiérarchie, sont "mauvais".

G. M. : Vous posez là une question très importante. Je ne pense pas en effet qu'il existe de position théorique des "sciences" humaines ou sociales sans des a priori, des options sur l'homme et sur la société. Mais les a priori sont rarement explicités. Pavlov ou Skinner ou Piaget sont partis d'a priori. Et Darwin aussi, nous le savons depuis qu'est devenu accessible le journal qu'il tenait dans sa jeunesse. Et Freud lui aussi est parti d'a priori : que l'autorité de l'hypnotiseur et la dépendance de l'hypnotisé n'étaient pas de "bonnes" choses, alors que comprendre, être autonome, libre, étaient "bien". Que l'individu était une unité pertinente d'étude, un ensemble complet par lui-même. Que tout un ensemble de phénomènes névrotiques trouvaient une explication cohérente si l'on faisait intervenir l'idée d'une vie psychique inconsciente, un refoulement, etc. Pour ma part, je crois à l'existence de l'inconscient, bien qu'aucune preuve satisfaisant aux critères de scientificité ne puisse être fournie à ce propos : en particulier, l'observateur est ici unique, c'est l'analyste, et le matériel est lui aussi chaque fois unique ; mais il existe bien d'autres raisons qui font que la psychanalyste n'est pas une science. De la même manière, la sociopsychanalyse travaille à partir d'un certain nombre d'a priori et d'options :

Cela étant, pas plus qu'il n'est possible de prouver scientifiquement l'existence de l'inconscient ou du refoulement, je ne pourrai jamais prouver que l'acte humain produit du pouvoir et qu'un plus grand contrôle de ce pouvoir par les acteurs sociaux ­ et alors, là nécessairement intervient le problème du collectif, du pouvoir collectif qui est d'une autre nature que le pouvoir individuel ­ est, en particulier dans les circonstances actuelles, un facteur de maturation de la personnalité.

Maintenant, je peux enfin répondre à la question que vous me posiez tout à l'heure : " Pourquoi un tel mode de fonctionnement des groupes socio-psychanalytiques ? " Parce que, en effet, si la capacité pour l'individu de comprendre ce qui agit actuellement sur lui-même ­ l'idéologie, la société, l'Histoire ­ est fonction en grande partie de la façon dont son travail est organisé et de la façon dont il coopère avec d'autres pour ce travail, il devient alors essentiel pour nous de nous mettre dans les conditions dont nous estimons qu'elles favorisent cette compréhension. A savoir : la maîtrise et le contrôle par le groupe, par chaque groupe Sp., du pouvoir de son acte collectif(4). C'est se mettre là, bien entendu, dans une situation à la fois utopique et atypique dans notre société présente ; et, aussi, disons-nous que nous avons un pied dans cette société et un pied dans une autre. Mais ce porte-à-faux est compensé en plaisir pour nous de diverses manières, par le fait de travailler en collectif, par les centaines d'heures de travail collectif dans les milieux sociaux les plus variés, etc.

Bien entendu, également, nous sommes, je crois assez réalistes, et avec assez d'expérience et de respect du phénomène humain, et assez de compréhension de la complexité du phénomène social, pour savoir que nous ne transformerons ni la société, ni l'homme, même si nous espérons y contribuer à notre manière. Ce n'est pas là notre but. Mais, à l'heure où la structure patriarcale de la société se défait, où

l'autorité traditionnelle s'effrite, entraînant la régression, la fascination par la mort, les phénomènes de massification et de négation de l'individu et, à l'heure aussi où certaines aspirations à plus de pouvoir sur son acte de travail se font entendre, il peut apparaître intéressant et motivant de travailler méthodiquement sur ces phénomènes et avec ceux chez qui ils se manifestent. En somme, travailler avec les groupes institutionnels et les individus à comprendre mieux et ensemble leur monde intérieur et le monde extérieur.

Un dernier mot : nous avons, dans nos interventions, cela au moins de commun avec la médecine et la psychanalyse : la règle cardinale du "primum non nocere".

Propos recueillis par Augustin Jeanneau et Pascale Desforges

Références bibliographiques

MENDEL (G.), L'Acte est une aventure, du sujet métaphysique au sujet de l'actepouvoir, La Découverte, Paris, 1998.

MENDEL (G.), Le Vouloir de la création, auto-histoire d'une œuvre, Éd. de l'Aube, 1999.

(1) N° 4/79
(2) Psychiatrie Française, N° 5/1978, pp. 13 à 27.
(3) Il existe actuellement huit groupes de sociopsychanalyse en France (dont le groupe Desgenettes à l'intérieur duquel je travaille), des groupes en Belgique, en Suisse, en Italie, au Québec, au Canada, aux Etats-Unis, au Brésil. Plus des correspondants dans d'autres pays.
(4) L'organisation Sp. n'est pas une institution, au sens où nous définissons cette dernère. En effet, il n'existe pas de nécessaire division du travail entre les groupes Sp. : aucun groupe n'est indispensable, et chaque groupe accomplit l'entier de son travail. Le problème est alors celui de l'échange des expériences et de la coordination. Mais si dans notre organisation intergroupe la division du travail n'a pas lieu d'être il s'agit là d'une situation exceptionnelle. Ce que je veux dire ainsi -et je renvoie le lecteur à La misère politique actuelle- c'est que nous travaillons tout autant à comprendre les phénomènes d'Autorité et de Pouvoir à l'intérieur des institutions avec un des niveaux auxquels nous travaillons. Un point que je n'ai pu aborder dans cet entretien, et qui est décisif pour moi, est que les formes d'organisation du travail prédéterminent dans une large mesure les possibilités de prise de conscience par les facteurs sociaux et forces "actuelles" et "inactuelles" qui agissent sur eux. D'où notre étude systématique de ces formes.