Une visite qui dérange

Pratique sociale et commerciale courante, le passage au domicile ou sur le lieu de travail de "représentants" (VRP), chargés d'assurer la promotion des produits les plus divers, prend un visage singulier lorsqu'il s'agit de la "visite médicale" organisée par les laboratoires pharmaceutiques. En effet, nul ne s'avisera de dire qu'un médicament est un produit comme les autres, même si...

Depuis 1989, la Revue Prescrire (1) a progressivement mis en place un réseau d'observation de la visite médicale, constitué par des médecins volontaires qui remplissent une fiche standardisée après chaque passage d'un(e) visiteur(euse) médical(e), et l'envoient au siège de la revue, laquelle analyse et synthétise les données recueillies, tout en livrant quelques perles dans chaque numéro.

En mars 1999, elle a publié une synthèse très détaillée de huit années d'observations du "Réseau", et le bilan est "sévère, douloureux et hautement dérangeant", ainsi que l'écrit Jean-Yves Nau (Le Monde, 12.03.99). L'article de Prescrire évoque ainsi les dérapages d'indications et les risques minimisés ou occultés : dans 75 % des cas, il y a une tendance à minimiser les risques potentiels des médicaments, chiffre qui se maintient au fil des années. Le RCP (résumé des caractéristiques du produit) n'est toujours pas systématiquement remis, alors que cela est obligatoire (décrets de 1987 et 1996), de même pour les avis de la Commission de transparence. La pratique du "prélancement" est également critiquée : elle vise à présenter des nouvelles spécialités avant leur commercialisation, en particulier lorsqu'il s'agit de médicaments coûteux à développement international intensif, et pour lesquels ni le RCP ni l'avis de la Commission de transparence ne sont encore disponibles.

Nous ne pouvons citer ici toutes les imperfections (le mot semble d'ailleurs insuffisant) de la visite médicale relevées et analysées par le réseau-sentinelle, mais souligner que ses travaux au long cours ont attiré l'attention de l'OMS et de confrères des cinq continents. La rédaction ne mâche pas ses mots : "Les médecins et les pharmaciens n'ont rien à attendre de solide des visiteurs médicaux : les "VM" sont des représentants commerciaux assenant une information nécessairement tronquée, dans le but d'augmenter la vente de leurs produits et de contrecarrer la concurrence." Le sevrage est ainsi vivement encouragé, et quelques moyens simples permettent de se passer d'échantillons et de bimbeloterie. Quant aux repas lors des réunions professionnelles, nous pouvons encore nous les payer, quitte pour cela à renoncer aux étoiles gastronomiques.

Cette mise au point vigoureuse ne peut que nous aider dans la recherche d'une formation de qualité, dont la lecture de revues sérieuses reste un des éléments fondamentaux.

Jean-Yves FEBEREY
Nice

(1) 83 boulevard Voltaire, 75011 Paris, Tél : 01 47 00 94 95 - Fax : 01 48 07 87 32

 

 

 


Festen (Fête de famille)
Comédie dramatique danoise en couleurs
de Thomas Vinterberg (1998)

D'abord la fable : au cours de son anniversaire, un riche bourgeois de 60 ans, marié et père de famille, convoque traditionnellement toute sa famille et ses amis. Riche bourgeoisie, formaliste et traditionnelle libérale, provocante et... vulgaire, d'une vulgarité de pensée, de ton, d'expression, comme seule la bourgeoisie enrichie sait l'être. Les enfants : un fils "déjointé", agressif et provocant, marié avec enfants ; une fille qui amène son amant "nègre" ; un fils, sorte d'Hamlet névrosé qui ouvrira... le pot aux roses... et le souvenir d'une fille, morte suicidée. Rituels familiaux, toasts, discours, etc. Bref, des gens " bien ", tout étant dans la tradition "nationale" et sacrée. Le tout du début, traité avec vélocité, brutalité, comme il se doit. Des visages passionnants, des acteurs remarquables, une mise en scène virtuose !

Coup d'éclat qui "casse" la dynamique antérieure : le fils-Hamlet porte un toast iconoclaste à son père. Il répète que le père a "manœuvré" sexuellement lui et sa sœur morte, dont le suicide est lié à ce traumatisme d'enfant. Pédophilie, inceste : nous y sommes.

Ravage des têtes présentes, mais la fête cérémoniale continue. Le père ­ et la mère ­ reçoivent l'assaut révélateur, imperturbables, plus convenus que jamais. Complications multiples des heurts et jalousies provoqués, effrois certains et doutes angoissés, mais jamais exposés. Beaucoup d'explosions, de chair, de coïts et de bagarres violentes.

La nuit se passe. Au petit déjeuner, le père reconnaît les faits. Il quitte la maison familiale. La mère, sollicitée de partir avec lui ­ ayant toujours "couvert" son mari ­, refuse et, digne, demeure. La famille demeure cependant bourgeoise, c'est-à-dire continuant sa dérive d'hypocrisie sociale.

Le film vaut mieux que ce que j'en dis. C'est "pris" sur le vif. Non seulement bien "observé", mais souvent inventé dans la meilleure vérité scandinave ­ on peut penser à Bergman ­, mais violente ­ des coups de poing dans l'image et des images en coups de poing. Encore une fois des acteurs mis en image d'une manière souvent admirable.

Bref, le combat de la violence du sexe avec la tenue hypocrite du "social". Sous-entendu : la bourgeoisie ne faisant pas ces "choses-là" (pédophilie incestueuse), tout se déshabite et on ne peut dire si l'" aveu " du père procède d'une réelle culpabilité ou... de la seule solution viable (gardons le "pouvoir", donc fuyons et annonçons-le). Une grande cohérence, aucun état d'âme, aucune spiritualité. De la haine, beaucoup ; du sexe mélangé à cette haine... Bref la dénonciation réussie d'une classe et d'un clan. On peut imaginer que le fils-révélateur deviendra "fou"... Bref encore, Hamlet rase-mottes, embourgeoisé, toute transcendance refusée et même bafouée.

Pourtant, Bernanos nous en avait dit plus sur ce sujet avec sa "Mouchette"...

*

Je n'ai été cependant ni "touché", ni convaincu par ce film "palmé" à Cannes. Je l'ai même peu aimé. Il tournoie, avec habileté, mais sans gravitation. Il fait peur parce qu'il est nôtre : notre minable culture "incestuelle" (tous les "psy" y sont convoqués). On comprend bien la violence psychodramatique du film. Provocante, on en déduit les systèmes qui font sa provocation. Miroir de notre époque ­ même en danois, la transposition est aisée. Rien ne nous est épargné. La caméra est au plus près des actions. Rien ne lui échappe. On avait déjà eu cela avec le film de Chéreau "Tous ceux qui m'aiment prendront le train..." Une méchanceté objective !

En fin de compte, tout est rassurant... De la même façon où, apparemment horrifiés, nous parlons de la pédophilie et de l'inceste. Parce que la "délation" (on ne peut pas donner d'autre nom à cette obligation judiciaire) devient nécessaire ; elle est excusable, voire chez certains portée en triomphe. La société est satisfaite : elle a la loi pour elle (signaler les cas de pédophilie, d'inceste, de maltraitance). La société est devenue "loi". Ici, dans le film, le fils révélateur se donne comme Loi, même si cette loi a pour justificatifs toutes les causalités psychiques avec ses conséquences (dérive d'âme, suicide)... qu'on comprenne tout cela et même qu'on compatisse.

Oui, ce film "dit" notre époque : libérer la sexualité, la démocratiser au besoin (!!) et planifier une répression des sexualités déviantes, qui n'ont pas été consommées par des êtres libres et responsables (les enfants) ­ ayant adhéré aux "Droits de l'homme".

Ce film n'est peut-être pas que dénonciateur ; il est objectalisant, avec tous les comportements hautement subjectivés. Mais seulement les comportements. On ne saura rien d'eux. On se réjouira même de ne rien savoir d'eux. Ils sont traités comme des personnages de "pub". "Pour avoir l'âme franche, ne commettez ni l'inceste ni la pédophilie ! ! !"

Encore une fois, le filin est talentueux, habile, même "magistral"... Tout pour le repos des consciences... Je ne dis pas des "âmes" car cette notion est volontairement inexistante.

Mais donnez-nous au moins un regard, Monsieur le metteur en scène ! Faites que nous soyons quelque part en nous. Laissez être ce qui doit s'échapper de toute vérité artistique..., laissez être. Avons-nous besoin de quelqu'un pour penser que ce que contient "l'aveu" du fils profané et humilié est horrible ? Ne pouvons-nous pas penser librement ? Je pose la question, n'ai cessé de la poser dans mon expérience et ne cesserai de la poser.

Ce film était bien pour Cannes... pour les signatures. En revanche, ce qui n'était pas pour Cannes, "Kroustaliov, ma voiture" ­ dont parle plus loin Pierre Sullivan ­, est un film audacieux, violent, insupportable, même difficilement tolérable. Mais qui sait où le spectateur peut et doit se trouver. Du très grand art !

En art dit de représentation, l'important ­ la chose éthique ­ est de se refuser à toute illusion là où il y a usurpation de la place où l'on se trouve comme spectateur. De la part d'un metteur en scène, d'un écrivain, d'un poète, c'est la première conscience éthique, là où Rilke enjoignait le "jeune poète" à être vrai et non seulement véridique.

Jean GILLIBERT
Bourg-la-Reine

 

 

 

 


Je, Nous, Eux, Lui
Un film à voir "Khroustaliov, ma voiture !"
de Alexeï Guerman (1997)

"Le christianisme, c'est la religion qui reconnaît le "je", alors que le marxisme est celle du "lui". L'individu n'a plus de "je" séparé et distinct de tous les autres, il est "lui", le résultat objectif de son conditionnement par la classe sociale à laquelle il appartient. Celui qui se considère comme un "je" coupable ou innocent est trompé par l'ancienne religion. Il ne peut changer qu'en changeant ses conditions de vie, en changeant de classe ­ comme, par exemple, le bourgeois qui devient prolétaire.
Les "nous" sont ceux qui font les révolutions, croyant qu'une fois finies elles permettront d'instaurer un nouvel ordre qui respectera leurs intérêts et leurs aspirations généreuses. En réalité, ceux qui se cachent derrière ce "nous" n'interviennent que de façon transitoire dans les bouleversements de société, car ils ne s'intéressent pas au pouvoir mais à l'amélioration de leur condition.
"Eux", ce sont les directeurs, les organisateurs, la classe dirigeante, la police, outil du pouvoir ­ nouveau pouvoir consolidé après la chute et la déposition de l'ancien pouvoir du "nous".
"Lui", c'est le leader, le dictateur lié à ceux de la nouvelle classe dirigeante, le représentant suprême de leurs intérêts qui affermit sa position en les assurant qu'il est leur homme et qu'il ne pense qu'à sa charge, jour et nuit. La classe dirigeante des "eux" peut dormir tranquille, elle sait ses intérêts défendus et se plaît à croire que la lumière dans la citadelle restera allumée longtemps après minuit."(1)

"Khroustaliov, ma voiture !", c'est une longue nuit devant la citadelle où Lui, le tyran, agonise. Cette veillée nocturne a les proportions de l'histoire russe toute entière. Pierre Le Grand coupe bras et jambes à un paysan, l'installe sur un poteau, exige d'avoir une "conversation" afin qu'il l'accompagne ainsi jusqu'à sa propre mort. Staline fait venir à son chevet un médecin juif arrêté par ses soins puis, remplacé par un sosie qui assumera la confession publique lors d'un procès monté de toutes pièces, violé ensuite par des droits communs afin qu'il sache d'expérience qu'il n'est pas Lui avant d'être emmené au goulag. C'est cette seconde anecdote qui fournit au film d'Alexeï Guerman quelques échos qui se renvoient l'un à l'autre, moins pour former une trame suivie qu'une rime dans une masse sonore, à tout moment splendide. Pour une oreille russe la bande son est composée d'une multitude de bruits identifiables, de mots différemment accentués, parfois superposés, avec parfois des fragments de textes qui semblent appartenir à un récit en train de se dérouler devant nous, pour nous. Instants trompeurs vite démentis par une replongée dans le son. Et dans l'image, composée selon le même principe : très peu de gros plans, ces respirations affectives du cinéma où le spectateur s'éprouve lui-même, et un rythme finalement aléatoire malgré une progression dramatique apparente. Pourquoi cette immersion sonore et visuelle ? Parce que personne ne peut raconter cette histoire, parce que personne n'a le point de vue suffisant pour voir la Russie. Sauf peut-être Lui dans son Kremlin, étouffé par ses intestins, cliniquement mort, cadavre seulement maintenu vivant par Eux, la classe dirigeante qui profite et prolifère à l'ombre de la dictature.

Khroustaliov est un de ceux-là : les Eux qui entourent le tyran au plus près des murailles et qui guettent son dernier souffle. Khroustaliov est le chauffeur de Béria, l'âme damnée de Staline. Khroustaliov ma voiture, ce sera son commentaire, son mot à la mort du monstre. Expression du pouvoir, la voiture, revendication d'une propriété, ma voiture, enthousiasme mécanique, ma voiture ! ; l'expression, l'exclamation, Khroustaliov, ma voiture !, c'est tout cela à la fois. Mais c'est aussi au plan suivant la voiture qui s'arrête et Béria qui en sort défait et s'assoit sur un banc couvert de neige. Seul. Le film d'Alexeï Guerman est un film sur cette solitude impossible qu'imposent les tyrans. Un homme ne pouvait mourir seul sa mort sous Pierre Le Grand qui requérait une parole. Le bruit, la saturation de l'image, sa "collectivisation", le tas d'histoires entrechoquées du film disent par tous les moyens du cinéma l'absolue nécessité pour le tyran de refuser à ses semblables d'être Je. Il y a Lui, seulement Lui, avec Eux pour le soutenir, Nous dans les cimetières officiels et le chaos des Je qui courent après les lambeaux d'eux-mêmes.

Quand un Je se retrouve, le spectateur est envahi de douleur et d'amour. Miracle du christianisme russe qui avait déjà inspiré La Passion selon Andrei (2)dont Khroustaliov descend en ligne directe. Trois exemples : le médecin, le père pleure en voyant son fils téléphoner à ceux ­ Eux ­ qui viendront le chercher ; bien plus tard dans sa nuit, il appuie sa tête sur l'épaule "charitable" de celui qui pourtant l'a violé l'instant d'avant ; et enfin, clown perdu sur les voies ferrées russes, il envoie tous les hommes au diable. Le supplicié de Pierre Le Grand a dû faire de même : lui cracher à la figure.

Si le Christ revenait, les Russes le crucifieraient encore. Par amour. Tous ces Je malheureux ne sont pas sans amour : ils s'accrochent à ce qui en reste ; ils voudraient ­ c'est ce que fait ce film magnifique ­ comprendre pourquoi ils succombent au diable, pourquoi ils n'existent pas sans tyran.

Pierre SULLIVAN
Paris

(1) Stephen SPender, Journaux, Actes Sud, 1990, p. 265
(2) Véritable titre du fameux Andreï Roublev de Andreï Tarkovski

 

 

 

 


Travelling avant

Écriture et cinéma, cinéma et écriture : ces deux modes d'expression, pour chaque film, reposent la question de l'antériorité, sur l'air de l'œuf et de la poule. Devant une actualité cinématographique surabondante, que le psychiatre ne peut guère envisager de suivre en totalité, il peut être intéressant de recenser les films qui proposent un nouveau regard, mais sur quels critères ? Celui du strict intérêt professionnel est vite battu en brèche, puisqu'il faudrait se limiter au documentaire et au témoignage, sachant que presque toutes les fictions abordent peu ou prou la folie.

Un choix de films est donc proposé aux lecteurs d'une revue de psychiatrie, les commentaires seront imprégnés de questions sociales ou psychologiques, tandis que l'aspect esthétique restera le noyau dur et rebelle à la "psychologisation", la pierre de touche difficile à ciseler.

"Lila, Lili", de Marie Vermillard, trace le destin d'une jeune femme paumée, itinéraire de galères remarquablement décrites dans un film ni misérabiliste ni défaitiste, qui contient cette étonnante trouvaille scénaristique : l'apparition d'un père (peut-être) reconnu sur un écran de télésurveillance du métro. Mais quand Micheline arrive sur le quai, la rame est partie, le voyageur a disparu. En revanche, sa solitude au moment de son accouchement apparaît comme un terrible effet de notre univers contemporain : au voisinage sonore et anonyme de l'autoroute, il se trouve (miraculeusement ?) un inconnu pour appeler une ambulance. " Lila, Lili " devrait s'affirmer comme document irremplaçable pour sortir de se confidentialité forcée.

Les enfants mis au monde lui sont en quelque sorte remis lors des expériences adolescentes, et celles qui nous arrivent du Kazakhstan et du Kirghizistan nous sollicitent tout particulièrement : ne renions pas l'exotisme doublé de la curiosité pour tout ce qui vient de l'ex-U.R.S.S. Sortis à la même époque en France, les films de Satybaldy Narymbetov, "La biographie d'un jeune accordéoniste", et celui de Aktan Abdykalykov, "Le fils adoptif", pourraient pâtir d'une assimilation réciproque, ou bénéficier de cette apparente gémellité. Le jeune accordéoniste s'ouvre au monde en présence d'adultes solidement incarnés, de sa mère qui l'allaite adolescent, à son père si accueillant pour les prisonniers de guerre japonais, ce qui lui vaudra malheureusement la déportation, sans parler de tous les personnages, joyeux ou sinistres, de cette communauté géographiquement perdue, mais humainement pas encore complètement égarée. Pour le fils adoptif, les choses sont moins faciles ; il souffre de beaucoup de violences enfantines, et ce n'est que par le décès de sa grand-mère qu'il advient au monde des adultes, au terme d'un parcours où nous le voyons beaucoup encaisser en silence. L'histoire est belle, les images suivent, oscillant entre le parcours du jeune héros et une vision documentaire, voire ethnographique lors des funérailles de l'aïeule.

Objet cinématographique insolite, "Sombre" de Philippe Grandrieux, mérite une mention lumineusement glauque au palmarès de l'horreur. D'un parcours en voiture égal à un plongeon dans l'enfer jusqu'à une soirée singulièrement destroy, le marionnettiste-tueur ne laisse pas d'inquiéter le spectateur comme le clinicien ­ au-delà (ou en deçà ?) de l'impuissant putatif qui bascule dans la folle meurtrière. Il y a le personnage qui réussit à manipuler, pendant un temps forcément trop long, les deux sœurs dont l'une n'est assurément pas amoureuse de lui. Mais le trio part en voyage, profite des beautés d'un lac provençal, jusqu'à ce que... Très travaillé dans ses effets de couleurs, de flous recherchés, "Sombre" nous bouscule, atteint ces ressorts enfouis de la peur devant la bête à l'œuvre, tout près des endroits fréquentés, mais si bien abritée des regards derrière la foule distraite ou dans la forêt déserte. Glaçant.

Terminons par deux autres visions de la folie. Avec "Pi", Darren Aronofsky nous fait visiter le passionnant laboratoire de la folie mathématique. Le héros du film a peut-être trop regardé le soleil en face, est devenu calculateur prodige et se trouve embarqué dans un déchiffrage à caractère religieux. Quoiqu'il en soit, il est recherché pour ses dons mathématiques, mais ne veut entrer dans aucun des destins qu'on lui propose. Sa quête mathématique et philosophique est fondamentalement solitaire ; on a le sentiment qu'il retrouve enfin un peu de sérénité auprès d'une petite fille dans un jardin. N'allez pas en faire un pédophile, c'est plutôt le retour aux questions de l'enfance, après une boucle très tordue du jeune adulte égaré dans sa science. Dans la même tranche d'âge, Judith Cahen nous offre un savoureux constat dans "La révolution sexuelle n'a pas eu lieu", qui pourrait s'appeler "la jeune fille aux électrodes". Anne Buridan, déjà rencontrée dans sa Croisade, se cherche à l'aide de programmes interactifs très élaborés. Fantasmes, rêves, souvenirs de vacances plus ou moins revisités, tout lui est bon pour avancer dans son auto-thérapie. Mais cette démarche, si elle est en partie solitaire, n'est pas sans susciter des remous autour d'elle : parents, amis et petits amis participent au tourbillon, dans des scènes souvent très drôles. La cinéaste a réalisé un film ludique et pétillant, qui nous décoiffe aussi en tant que professionnels, mais avec une sorte de férocité affectueuse. Anne Buridan ne s'attarde donc pas sur la planète psy, où sa maman assure déjà un plus-que-plein temps... Judith Cahen a réussi la synthèse d'un antidote à certaines visions maussades et sauvageonnes de la jeunesse ; elle ne prétend pas avoir épuisé la question mais nous amuse avec le désarroi de son héroïne, tellement sincère jusque dans ses excès.

Jean-Yves FEBEREY
Nice

Information. En février dernier, l'A.C.I.D. avait organisé la projection du film Amerika ­ Rapports de classe (1983) de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, en présence des réalisateurs. Ce film remarquablement construit, dans un noir et blanc d'une sobriété extrême, reprend le motif d'un texte de Kafka, dont l'auteur aurait semble-t-il demandé la destruction à l'infidèle ami Max Brod. Le débat très intéressant qui a suivi a permis de redéfinir certains aspects de l'œuvre de Kafka, et notamment son extrême lucidité quant aux conditions de vie créées par la modernité. Quant à la transposition au cinéma, elle reprend le thème de l'exploitation, des quêtes personnelles déçues des émigrants arrivés aux États-Unis, à travers un travail de recherche cinématographique que les auteurs du film ont éclairé pour un public manifestement captivé, mais non captif.

Ces projections-débats sont mensuelles, avec la présence de réalisateurs qui choisissent et discutent un (de leurs) film(s), Renseignements : A.C.I.D., 3, rue Boissière ­ 75116 Paris. Tél. 01 47 55 86 11.