PSYCHOPATHOLOGIE ET ÉPISTÉMOLOGIE

BOURGUIGNON (A.),
P.U.F., Paris, 1998, 320 p., 148 F

LA SCIENCE ET LE MAL

C'est une nostalgie à venir qui m'habite en refermant "Psychopathologie et Épistémologie", recueil posthume de plusieurs essais d'André Bourguignon sur les rapports de la psychanalyse avec les autres champs du savoir, en particulier scientifiques. Lirons-nous encore beaucoup de ces livres aventureux ? Combien de ces combattants encore animés de l'esprit de son fondateur qui veulent faire admettre la psychanalyse au concert des sciences qui ont formé et marqué notre culture, combien en subsiste-t-il ? Ne lisons-nous pas là des pages que l'hétérogénéité actuelle du mouvement psychanalytique condamne malheureusement à demeurer sans postérité ?

C'est cette interrogation finale et désabusée qui m'a cependant et en même temps poussé à lire avec attention ces derniers chapitres d'une histoire cohérente qui évolue dorénavant en ordre dispersé. Car il faut posséder le sens et la nécessité d'une cohésion du savoir en général, et de la psychanalyse en particulier, pour méditer comme le fait André Bourguignon, ici au plus haut point psychanalyste et épistémologue, sur la Nouvelle Atlantide de Francis Bacon (1638). C'est dans cette utopie l'organisation de la recherche, résolument collective, qui frappe André Bourguignon et tous les essais qui vont suivre répondent à cette idée essentielle de mise en commun du savoir parmi les hommes de science dont devraient faire partie les psychanalystes.

Utopie ? Sans aucun doute si l'on pense que les deux essais sur le rêve qui suivent ont été écrits respectivement il y a vingt et trente ans et que depuis une pareille confrontation, à ma connaissance, des résultats de la neurophysiologie, de la psychophysiologie et de la psychanalyse sur le rêve n'a pas eu lieu. Ou n'a pas été renouvelée. André Bourguignon, avec un sérieux exemplaire, montre comment les intuitions freudiennes sur le rêve ont été souvent confirmées par les recherches et observations des scientifiques. Il y a là une somme de connaissances sur la vie nocturne qui restera un trésor pour tous ceux qui veulent comprendre la vie psychique.

Dans un second chapitre, André Bourguignon a circulé entre la psychiatrie et la psychanalyse du point de vue de la psychopathologie qu'elles partagent. La psychanalyse parce qu'elle est issue de la psychiatrie, et au-delà de la tradition médicale occidentale, a emprunté à celle-ci ses concepts en les transformant et souvent même en les lui retournant transformés. C'est la situation du désordre conceptuel que nous vivons actuellement, et André Bourguignon, dans ses articles qui précisent la provenance et la sémantique des concepts (l'hallucination, le vampirisme, etc.), ou encore qui inventent de nouveaux modèles pour une psychopathologie, s'est attaqué à une clarification déjà et de plus en plus nécessaire.

Les derniers articles rassemblés ici (1) tiennent à l'histoire des sciences. Histoire tumultueuse de l'introduction de la psychanalyse en France, interrogations de Claude Bernard, et pour finir un petit texte incisif, le plus poignant aussi, qui servit d'introduction au troisième volume de l'Histoire naturelle de l'homme. Le Mal ? D'où vient-il ? Tout d'abord il perd ici sa majuscule pour n'être, si l'on peut dire, que le mal. Un mal qui est la partie adverse de la science. C'est lui qui n'a plus de visage, artistique ou religieux surtout, qui tourmente la science. " Chercher les racines du mal relève plus de la science que de la morale, de la religion ou de la métaphysique (p. 307). " A l'heure où beaucoup condamnent la science décriée pour ses maléfices, cette affirmation, cet espoir fonde un optimisme nouveau, et peut-être nous sauve-t-il aussi d'un certain pessimisme de Freud qui n'a cessé de hanter ses successeurs. Freud croyait sans doute au Mal plus qu'à la science. Nous en portons la marque.

P. SULLIVAN

(1) par Odile Bourguignon dont la présence est sensible dans la construction de cet ouvrage.

 

 

 

 

 


DU CÔTÉ DE L'HYSTÉRIE
KRESS-ROSEN (N.),
Arcanes, Paris, 1999, 252 p., 120 F

L'HYSTÉRIE FONDATRICE DE LA PSYCHANALYSE

"Y a-t-il matière à partir de Freud à poursuivre un travail sur l'hystérie ?" La question qu'elle pose ainsi à l'orée de son livre Du côté de l'hystérie, Nicolle Kress-Rosen y répond de manière originale conduisant le lecteur à des explorations, à des rapprochements, à des découvertes qui savent aiguiser la curiosité et l'intérêt tout au long du parcours.

Car Nicolle Kress-Rosen, et ce sera notre premier hommage, possède l'art de composer, de conter..., d'écrire. Nous avons déjà apprécié de telles qualités dans son ouvrage "Trois figures de la passion" où viennent s'adosser certains développements du nouveau livre.

Composition, c'est celle de la Sonate classique : trois mouvements

qui offrent chacun trois parties. On appréciera l'élégance avec laquelle Nicolle Kress-Rosen passe du thème A (l'hystérie) au thème B (la passion) pour aborder "in fine" la question du transsexualisme si attractive pour "l'hystérie commune". On appréciera encore l'art de conter ­ après une évocation de Dora ­ l'histoire d'Hélène Smith et de Flournoy, celle de Sabina Spielrein et de Jung, l'épopée d'Hélène Deutsch confrontée plus de soixante années à la psychanalyse et, toute sa vie, à la haine secrète de la mère.

Mais la "conteuse" s'avère dès cette première partie théoricienne. Ces rencontres engagent la réflexion sur plusieurs voies : "l'Hystérie peut être pitoyable et souffrante, mais aussi au contraire productive et créatrice". Flournoy reconnaît à l'inconscient, parmi d'autres fonctions, celle "qui n'a guère été explorée par la psychanalyse peut être parce qu'elle posait des questions trop délicates"... "sa fonction créatrice ou "mythopoiétique" dont témoignent Hélène Smith mais aussi Sabina Spielrein et Hélène Deutsch ! Question délicate certes, dont on appréciera le contrepoint avec le rapport de l'hystérie au maître, la méconnaissance par Flournoy... et par Freud du lien à la figure maternelle... de ce qui touche à l'essentiel, qui est la part dite "pré-œdipienne"".

Articulant fortement ces motifs, Nicolle Kress-Rosen, dès cette première partie, rouvre à sa manière les grandes pages du séminaire "Encore" : "Lorsqu'un être parlant quelconque se range sous la bannière des femmes, c'est à partir de ceci qu'il se fonde de n'être pas-tout, à se placer dans la fonction phallique." "D'être pas toute, elle a, par rapport à ce que désigne de jouissance la fonction phallique, une jouissance supplémentaire." "Une jouissance au-delà du phallus..."

Pour Nicolle Kress-Rosen, l'étude de l'hystérie débouche sur celle de la passion. La seconde partie de son ouvrage axée sur ce motif permet d'éclairer la différence posée par Freud dans "Totem et Tabou" et dans "Pour introduire le narcissisme" entre "Liebe" et "Verliebtheit". "D'un côté la libido d'objet, ou par étayage, l'activité, l'amour, la normalité et le masculin", "et de l'autre, l'état amoureux, la folie et le féminin".

Le chapitre IV : "Une voix passive de l'amour, l'érotomanie" est la partie centrale du livre. Vouloir avant tout "être aimé", la forme passive d'aimer apparaît chez Freud à partir du "féminin" qu'il range en 1914 du côté du narcissisme. Dans le délire érotomaniaque, cette conjugaison du féminin et de la forme passive du verbe aimer est manifeste. "Je ne peux pas ne pas être aimé", semble même annoncer le "Postulat Fondamental".

Glanant chez Freud dans "Pulsions et destins des pulsions", à propos du passage du sadisme au masochisme, l'évocation de la "voie moyenne" familière aux hellénistes, Nicolle Kress-Rosen déduit de la "trouvaille" les pages-clefs les plus originales de son travail. L'opposition première, Benveniste à l'appui, serait donc entre le moyen et l'actif ; le moyen : "je l'aime pour moi", "je me l'aime", "je suis amoureux", paraît historiquement plus ancien que l'actif "je l'aime, lui". Quant au passif, il formule : "Je suis aimée par lui", "Je suis le lieu de l'amour dont un autre est l'agent." Ici intervient, si l'on passe de la voie moyenne à la voie passive, ce que Freud appelle "ein neues Subjekt", "un nouveau sujet".

C'est donc "à un tiers terme qu'est laissée l'initiative de l'Amour dans certains discours que l'on peut qualifier de passionnels à des titres divers"..., et la distinction ne sera pas toujours aisée entre l'amoureuse qui d'un mouvement intime tente d'allier la voie passive et la voie moyenne et "l'érotomane que la certitude d'être "l'élue" dépossède de toute maîtrise imaginaire, réduite à se faire l'objet de quelque valeur que ce soit pour cette figure souveraine dans la seule position qui lui soit laissée, l'attente".

La finesse clinique de Nicolle Kress-Rosen hésite-t-elle d'un chapitre à l'autre entre l'hystérie de Sabina Spielrein et son érotomanie... Le lecteur la suivra assurément quand elle le ramène à la question fondamentale : "Le rapport du sujet au procès lui-même et à l'agent de ce procès, autrement dit à l'Autre." L'Autre, agent de l'amour et lieu du langage. Lacan nous incite ici à une "reconnaissance authentique de ce que l'amour doit au symbole et de ce que la parole emporte l'amour".

L'auteur, à partir de la "parenté d'âmes" entre Sabina Spielrein et Jung reprend ce même thème dans la relation entre Freud et Jung. Mais il n'est pas de passion sans jalousie ni haine et, par delà la "parenté d'âmes", la question du "vol d'idées" se posera entre Freud et Jung, et plus encore entre Freud et Fliess. Cependant, Freud pourra proclamer : "J'ai réussi là où le paranoïaque échoue", et Nicolle Kress-Rosen plaçant Freud "Du côté de l'hystérie" confirme que "l'Hystérie fut nécessaire à la création de la psychanalyse".

L'application précipitée des techniques chirurgicales aux problèmes de transsexualisme met au monde de notre "modernité tardive" un avatar du "dieu à prothèses" de "Malaise dans la Civilisation". Les résultats de cette transgression sont loin d'être idylliques. Nicolle Kress-Rosen s'interroge sur l'accueil complaisant de notre société et même des juristes aux demandes de changement de sexe..., et de changement d'identité. Surtout, elle interroge les ressorts intimes qui, chez tel homme, lui donnent la certitude d'être une femme... ; on serait là du côté de la psychose. Le transsexualisme chez la femme inciterait plutôt à parler de perversion ; le mécanisme du "dementi Verleugnung" peut être invoqué, repris de "Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes" (Freud, 1925).

Le "Finale" nous place devant un vide. Dans le D.S.M. IV qui érige la classification, "sa" classification, comme "Référence Souveraine", pas de trace, nulle part, de l'Hystérie. Un émiettement de schémas comportementaux fait du manuel un Arlequin répudiant toute tentative de la clinique psychanalytique de remonter aux structures intimes du parlêtre.

M. DEMANGEAT

 

 

 

 


LE DESSIN DANS LE TRAVAIL PSYCHANALYTIQUE AVEC L'ENFANT
DECOBERT (S.), SACCO (F.) (sous la dir.),
Érès, 1995, Paris, 224 p., 148 F

LE MATÉRIEL PLASTIQUE AVEC L'ENFANT

Les auteurs ont centré leur propos sur la relation d'objet, le travail de deuil d'avec l'objet primaire, la mise en représentation (c'est à dire la figurabilité) et le rôle de la réponse de l'objet dans la structuration du Moi.

Plusieurs textes explorent la dimension esthétique du dessin ou utilisent le vécu de Beauté et la création de formes esthétiques pour illustrer les aléas de la traversée de la position dépressive ("le beau a partie liée avec le bon objet/bon état" ­ Pierre Luquet). D'autres nous racontent " l'histoire de la formation de la contenance " qui se construit toujours dans un lien à l'objet d'amour. Ils traitent de l'embryologie de l'âme.

D'autres textes encore font jouer le dessin dans le psychodrame (Éric Valentin) ou la thérapie familiale, dans l'espace de la psychanalyse groupale.

Comme l'indique François Sacco dans son exposé introductif, les auteurs anglo-saxons post. Kieiniens et, parmi eux, Bion et Meltzer constituent, après Freud, une référence importante de cet ouvrage.

La notion d'introjection de la fonction contenante de l'objet met résolument de côté les hypothèses constitutionnalistes ou la notion d'innéité des pulsions. La place de l'environnement dans la constitution de la psyché est reconnue, celle des pulsions (et de leurs transformations) n'est, en aucune façon, mise entre parenthèses.

La psychanalyse de l'enfant aujourd'hui se tient très à l'écart d'un décodage systématique du discours (du dessin ou du jeu) de l'enfant. Plus de bombardement interprétatif mais une analyse du contre-transfert inconscient, voire de la contre-identification projective.

Un travail de construction du sens sera privilégié ("construire le visible" Green) qui consiste à prêter son propre appareil psychique à un enfant fonctionnant selon le modèle de la névrose traumatique ou marqué de traumatismes : "c'est un enfant dont la relation d'objet a souffert", souligne Simone Decobert dans la préface.

L'analyste sera attentif au matériel non verbal, au perceptif et aux différents modes de figurabilité.

Geneviève Haag et Serge Tisseron, dans un travail de recherche parallèle autour des signifiants formels, s'interrogent sur la construction du ­ premier sentiment d'enveloppe qui va permettre à l'enfant de se séparer ou de se différencier du psychisme maternel.

Geneviève Haag explore l'introjection des liens premiers à l'objet qui favorise l'intériorisation du premier sentiment d'enveloppe circulaire.

L'introjection d'une première forme contenante ne peut s'installer dans le Moi qu'à la faveur de la réponse du futur objet d'amour (fonction de réception et de transformation des projections que lui adresse le bébé).

Les premières traces sur un support traduisent ainsi la contrainte à la représentation qui pousse le petit d'homme à imprimer ses émois premiers dans une forme contenante ("l'affect... un mouvement en attente d'une forme" ­ Green, 1985).

Les premières traces ont un caractère rythmique et représentent la rythmicité des échanges psychiques "la première gestualité à forte composante rythmique va se retrouver dans les traces" (Haag, 1996). La gestualité constitue une première mise en forme des échanges psychiques avec l'objet. La ­ dire un premier niveau de symbolisation (symbolisation en acte) le dessin (à travers l'inscription des premières traces) en constitue un autre.

Pour Serge Tisseron, c'est par l'introjection de la fonction contenante du psychisme maternel (introjection d'un schème d'enveloppe) que le psychisme de l'enfant devient une forme contenante. Il décrit des traces mouvements qu'il met en relation avec l'élaboration de la séparation mère-enfant. L'enfant parvient à se représenter les allées et venues de sa mère et notamment son absence ; les balayages sur le papier traduisent ces oscillations rythmiques d'un éloignement et d'un rapprochement du corps de la mère, mais aussi de son psychisme.

L'enfant tente ainsi de s'assurer la maîtrise des situations de séparation en se faisant lui-même l'auteur de l'éloignement. Il s'éloigne lui-même de sa mère ou bien il éloigne sa mère de lui, à travers un geste graphique.

La trace mouvement permet la réappropriation visuelle de la trace : le regard permet un contact visuel fusionnel qui rapproche l'objet et peut-être un équivalent du toucher (peau commune ou illusion d'unité). Le trait identifié à l'objet est éloigné ; le regard permet de se rapprocher et de se "fondre" en lui.

La dimension esthétique du dessin est explorée par Pierre Luquet qui ­ nous introduit à "l'élan intégratif du beau". La dimension esthétique d'une œuvre renvoie a l'illusion d'une unité au contraire du clivage (laid), ce sentiment d'unité provoque un élargissement du Soi par le biais d'une introjection de l'objet ("mais tout cela est une question de bonne mère au départ").

Pierre Luquet s'intéresse aux moments esthétiques qui apparaissent dans la cure, moments d'émergence d'un vécu esthétique. Il souligne l'importance de la sensorialité et de la figuration pour lutter contre l'angoisse.

Jeanne Maret et Frédérique Vuagnat rapprochent le travail créateur de l'artiste de la position dépressive précoce décrite par Mélanie Klein.

L'enfant peut avoir le sentiment d'avoir détruit l'objet d'amour par ses attaques sadiques (angoisse, culpabilité). Il désire recréer cet objet perdu ou réparer l'objet endommagé.

C'est le même mouvement de restauration qui pousse l'artiste à la création.

Au cours du mouvement de la création, l'artiste recrée l'objet abîmé ou perdu dont il peut faire le deuil. Cela aboutit à la réintrojection du bon objet à la condition que la mère ait su jouer son rôle de contenant. Si l'objet indispensable au développement de la vie psychique a fait défaut, la souffrance est à son comble.

Michèle Luquet relie le moment esthétique dans la séance avec l'enfant au surgissement d'une nouvelle capacité de figuration. L'apparition de la couleur favorise une expression différente des affects.

Elle illustre son propos d'un exemple clinique à travers le cas de Marthe.

C'est une petite fille qui figure un fantasme de scène primitive par le dessin, puis utilise ensuite la peinture (rapprochement, éloignement des masses coloriées). Elle figure donc autrement (par une opération de transformation) le même fantasme.

Le dessin peut avoir un rôle d'extériorité ­ "phénomène extérieur dont la perception peut servir de base à la figuration d'un fantasme originaire". Ainsi, la couleur peut dire ce que le fantasme contient d'inexprimable. Une perception adéquate est happée, investie, utilisée pour la représentation du fantasme. Quand les fantasmes originaires sont construits, lis subissent le refoulement originaire...

Gérard Decherf et Anne-Marie Blanchard nous présentent la thérapie familiale d'une famille souffrant d'un blocage de la circulation fantasmatique (pensée opératoire). Les enfants dessinent sur un tableau ; les agirs liés à l'excitation sont fréquents. Les thérapeutes mettent en mots les agirs, leur donnent du sens : ils soulignent le rôle de l'excitation qui est destinée à " maintenir une proximité corporelle et une mise à distance des craintes de séparation familiale " (fantasme de corps commun, de psyché commune, en un mot, d'indifférenciation).

Le dessin va évoluer et passer de la mise en trait du corporel (équation, symbolique) à la formation de symboles (symbolisation secondaire).

Dans ces familles caractérisées par l'indifférenciation de ses membres v les mécanismes d'identification projective sont prégnants v des parties de soi sont projetées sur les autres (ou sur le groupe) et entretiennent un lien inextricable et inconscient entre les différents membres du groupe.

Les thérapeutes, tout en maintenant le cadre (sans être détruits par les projections) transforment les éléments inintégrables des patients (mise en mots, qualification des affects, etc.) qui peuvent alors s'individuer.

Le dessin permettrait à l'enfant de se représenter les projections dont il a été l'objet (infantile du ou des parents). Ce serait une manière d'excorporer des représentations traumatiques éventuellement transgénérationnelles.

C'est l'activité de symbolisation qui est au centre de ce travail sur le dessin. Comment les pulsions parviennent-elles à se représenter dans le psychisme au travers, entre autres, du dessin ou du jeu ? L'objet, qui est aussi objet d'étayage, favorise l'intrication pulsionnelle, la liaison des affects à des représentations qui leur donnent forme. Cette forme se réfléchit dans le dessin.

Quel sacrifice pulsionnel l'enfant doit-il accepter pour passer du visible au lisible (de l'image à la parole), accéder au langage et à l'écriture ? Comment l'analyste, également objet d'étayage, va-t-il permettre que les énigmes du sexe et de la mort puissent être symbolisées ?

Le travail psychanalytique avec l'enfant est un travail de séparation d'avec les objets incestueux (ou la reprise d'un travail de deuil gelé).

Le travail sera authentiquement thérapeutique si l'enfant parvient à introjecter de manière stable un bon objet interne, source de sécurité intérieure et de relations créatives avec les objets vivants.

J. MORALI

 

 

 

 

LE PASSAGE DES SORCIERS
ABELAR (T.),
Seuil, Paris, 1998, 320 p., 120 F

SORCELLERIE ET FONCTIONNEMENT MENTAL

Ce live de Taïsha Abelar restitue une expérience anthropologique unique qui, dans ces périodes de questionnement sur le Surmoi culturel et le développement de l'ethnopsychiatrie, rend compte d'une ouverture très spéciale. Elle décrit une initiation à la "sorcellerie" toltèque, connaissance et questionnement sur le fonctionnement mental, qui semble nous revenir du fond de la civilisation des Indiens du Mexique. C'est un travail préfacé par Carlos Castenada qui a fait une expérience de même style par une autre "voix", celle des "rêves".

Ces théories "psychologiques" et même "thérapeutiques" sont basées sur la "récapitulation des techniques de relaxation et des méthodes respiratoires associées à une activité de remémoration des souvenirs, encadrées par une relation avec une initiatrice . Les buts exprimés de ces activités sont l'élaboration des deuils non faits, la réanimation narcissique, le redémarrage du fonctionnement mental et de la vie libidinale. Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ?

Un autre but est l'accès à une connaissance qui modifie temps, espace, perception, et permet d'accéder à d'autres dimensions : la comparaison n'est plus possible avec des éléments de connaissance connus (dérivés des applications de la psychanalyse). Il s'agit d'entrer en contact avec son "double esthétique" qui permet de voyager dans un espace-temps modifié, habité par les créations psychiques, les souvenirs et les traditions des sorciers précédents. Mais les débuts de l'aventure ressemblent étrangement à un style de psychothérapie-relaxation, malgré des injonctions plutôt surmoïques de l'initiatrice, du style : "Il ne sert à rien de s'apitoyer sur soi-même et de passer son temps à se plaindre."

Nous avions beaucoup aimé le livre de J.-M.-G. Le Clézio, Le rêve mexicain (Gallimard), qui questionnait sur les richesses des civilisations amérindiennes et de leur "Codex Atlanticus" réalisé par des moines plus humanistes que leurs accompagnateurs militaires.

Patrick Chamoiseau, dans Texaco (Gallimard), un livre sur les Antilles, constate qu'à la colonisation ont survécu, ou se sont transmis chez les Antillais d'origine africaine, la musique, la religion, le vaudou et ses variantes. La sorcellerie et ses deux aspects, la médecine traditionnelle par les plantes, faisant partie de la sorcellerie "positive et guérisseuse". Là encore, il semble qu'on ait accès avec le travail de T. Abelar, de l'intérieur, à une connaissance culturelle venue d'un autre temps et d'une autre civilisation, ce qui questionne sur les apports possibles à nos connaissances actuelles.

D. MOREL

 

 

 

 


LA TRAÎNE-SAUVAGE
CRÉMIEUX (R.), SULLIVAN (P.),
Flammarion, Paris, 1998, 150 p., 89 F

LA TRANSMISSION AU PRÉSENT

Rosine Crémieux est psychanalyste et dirige la revue Psychiatrie de l'enfant depuis son origine en 1958. Pierre Sullivan, lui aussi psychanalyste et qui s'est joint à elle à la direction de cette revue, incarne dans ce livre la génération des enfants d'après-guerre. Ils nous offrent ensemble un récit, une réflexion, un essai à deux voix, animé par la question de la transmission de l'expérience vécue par R. Crémieux infirmière du maquis du Vercors déportée à Ravensbrück, puis dans différents camps de travail.

Quand R. Crémieux, dès le prologue à La Traîne-Sauvage, écrit : "J'ai pris conscience que ces souvenirs, faciles à partager, ne servent qu'à baliser ma réflexion. Ils m'évitent les écueils d'un cheminement trop pénible en moi-même." P. Sullivan lui répond qu'au fil de leurs discussions, des évocations et des images, il la sent : "furieuse par moments quand je m'égare, exaspérée parfois quand je vous presse de donner des détails ; mais comblée également quand, dépassant mon innocence, je parviens là où vous avez été".

"Parvenir là où vous avez été" : le ton et l'ambition de cette rencontre nous sont donnés : est-il possible, lorsque deux générations, l'océan Atlantique et l'éducation religieuse pourraient empêcher toute rencontre, que deux êtres qui s'apprécient, s'estiment et s'admirent, lèvent pas à pas, au cœur de leur relation, les obstacles d'un partage annoncé.

J'ai très vite ressenti l'originalité de ce dialogue comme une tentative de prendre en compte, de ne pas se laisser trop fasciner par la solitude de certains témoignages et des romans qui nous ont bouleversé en traitant d'une rupture définitive dont on ne revient pas. Il est vrai qu'alors le travail d'écriture même rompait avec cette fermeture.

Rosine Crémieux nous livre des notes éparses et s'examine : "J'y reconnais l'intensité de mon désir de vivre, la curiosité, l'étonnement, la révolte qui m'habitèrent, mais curieusement aucune peur."

A ce récit, Pierre Sullivan s'étonne : pourquoi ne pas être saisi par la haine ? comment comprendre l'inconscience et même une réassurance illusoire par les mots ? comment aller jusqu'à oublier les fours crématoires ! "Ai-je oublié les crématoires que j'ai côtoyés pendant mon séjour à Ravensbrück... Ou bien les ai-je ignorés ? Toujours est-il qu'il y a peu de temps encore, contre toute évidence, j'étais persuadée qu'ils ne fonctionnaient pas pendant notre séjour au camp."

Curieux terme que celui de "séjour", presque neutre qui tente de rapprocher deux expériences si éloignées, celle de la déportation et celle du voyage à Ravensbrück de P. Sullivan sur les traces de R. Crémieux.

C'est ce fossé que la rencontre et le dialogue des deux auteurs traitent pas à pas, dans l'intimité d'un échange nourri d'une affection qu'on ressent à chaque page. Leur "lutte" me bouleverse, car ils savent, plutôt ils comprennent vite que la tentation de combler l'incomblable de l'expérience de la férocité humaine vécue par un seul n'est pas qu'une affaire de mémoire ou de témoignage au sens du récit. C'est, je crois, ce que, dans L'espèce humaine, R. Antelme montrait : "Nous voulions parler, être entendu enfin. Il nous paraissait impossible de combler la distance entre le langage dont nous disposions et cette expérience... A peine commencions-nous à raconter que nous suffoquions."

Leurs expériences communes de culture, leur choix d'être psychanalyste leur permettent de nous montrer leurs discordances, leurs impatiences, la rage sentie à travers l'autre, et les sentiers communs. Peu à peu, presque sans s'en rendre compte, le lecteur vit avec eux la délicatesse et les irritations de ce qu'on pourrait appeler leur histoire d'amour. La magie de l'écriture nous décale et ce qui se transmet devient ce qu'ils peuvent vivre ensemble dans le présent de ce qui les rapproche et les éloigne à nouveau. N'est-ce pas cela justement la possibilité de transmettre ?

A lire absolument.

Y. MANELA

 

 

 

 


LE SYNDROME DU BERGER
ROY (J.-Y.)
Boréal, Paris, 1998, 280 p., 125 F

LA TENTATION DU BERGER

Les sectes sont à la mode. Elles répondent à une demande populaire grandissante. Des faits divers sanglants viennent nous rappeler périodiquement que ces nouveaux théâtres de la certitude peuvent aboutir à des meurtres-suicides collectifs. Le Québec n'est pas épargné par la vague dogmatique. Les 74 morts de l'ordre du Temple solaire sont encore dans toutes les mémoires et font craindre à certains d'autres transits vers Sirius. Comprendre ces phénomènes n'est pas chose aisée. Il faut avant tout respecter la complexité des phénomènes et éviter les simplifications abusives. C'est à un travail de clarification intelligent et nuancé que nous convie Jean-Yves Roy, psychiatre et psychanalyste.

L'auteur situe d'emblée la ferveur dogmatique sur le continuum de nos attitudes ordinaires face à la conviction. Jusqu'à un certain point, le groupe dogmatique peut être utile à la société quand il permet l'émergence de la nouveauté, de la créativité en matière sociale, scientifique ou politique. Des périodes de fascination dogmatique transitoires pourraient être favorables au développement personnel. Les clients des sectes sont souvent des gens bien ordinaires : pas plus fous que vous ou moi ; un peu déçus par le type de société qui leur est imposé ; traversés par des questions, une insatisfaction, des ambitions secrètes, des exigences éthiques ou spirituelles. Nous sommes tous, écrit Jean-Yves Roy, l'hôte inconscient d'un Mozart assassiné. Nous avons tous, un jour, l'impression que la vie ne rend pas justice à un talent caché. C'est cette nostalgie que le berger apprend à prospecter. L'auteur critique la représentation traditionnelle du phénomène sectaire où l'adepte est décrit comme une victime passive, fragile, malade, et le berger comme un prédateur, un escroc sans scrupule. Le syndrome du berger est présenté comme une forme particulière de dépendance affective, de co-dépendance exigeant pour se développer les deux ingrédients que sont un besoin d'absolu chez l'adepte, un délire d'élection chez le gourou.

Quand les deux besoins se rencontrent, se complètent et s'entretiennent, le syndrome peut apparaître. Vignettes cliniques à l'appui, l'auteur nous introduit dans les coulisses de ce théâtre de la conviction qui est aussi celui des modèles archaïques d'interaction sociale où le mythe et l'initiation imposent leurs lois. Le psychanalyste J.-Y. Roy n'oublie pas ses catégories quand il repère le risque de relation "bergère" dans les situations à haute densité transférentielle et quand il décompose l'initiation en plusieurs phases : phase de castration où le sujet doit reconnaître qu'il ne sait pas ; phase d'ouverture où il demande à être pénétré de la nouvelle vérité ; phase d'illumination enfin où le candidat est déclaré porteur de la nouvelle connaissance. Mais dans le même temps, la psychanalyse est elle-même remise en question, elle qui se transmet également par initiation, c'est-à-dire par l'expérience que fait l'adepte du transfert. Ici aussi, l'objet à découvrir demeure mystérieux et l'accès à la reconnaissance se joue dans les idéalisations réciproques des protagonistes. Dans la littérature psychanalytique, observe l'auteur, le mot hypothèse est rare. La discipline a produit ses propres gourous avec lesquels des disciples ont pu développer d'authentiques syndromes du berger. Le livre de J.-Y. Roy, lui, foisonne d'hypothèses associant la ferveur de l'adepte à une exigence de sensations fortes, à un déséquilibre d'endorphines, à une pauvreté des représentations, à des abus sexuels dans l'enfance ou encore à des constellations familiales particulières. Le berger souffrirait souvent d'une blessure narcissique profonde pour laquelle il cherche sans fin réparation. J'ai particulièrement apprécié l'analyse de l'occulte (cher aux groupes dogmatiques) comme perversion du non-encore-pensé. Procédant en sens inverse de la pensée scientifique, la recherche ne débouche pas sur des observations et des clarifications. Elle s'enfonce dans l'obscur et s'y délecte. Tout se passe comme si l'ambiguïté, le mystère et le secret étaient cultivés, recherchés pour eux-mêmes, afin de produire cette exaltation relationnelle qui rassemble gourous et adeptes. Le mode de pensée qui a cours dans les sectes est qualifié d'incestueux, privilégiant le familier, coupant toute communication avec l'extérieur, créant un effet "cloître".

Une petite remarque. Le modèle d'analyse proposé par l'auteur met l'accent sur une relation duelle, celle qui lie le berger et l'adepte. Je me demande s'il ne serait pas utile d'intercaler entre ces deux personnages un troisième acteur, " le prophète". La plupart des mouvements "messianiques" qui ont secoué les civilisations judéo-chrétiennes ont révélé l'importance du ou des prophètes à côté du messie. Ce dernier offre sa personnalité charismatique à l'adoration des fidèles, mais laisse à d'autres le soin de répandre la bonne nouvelle, recruter les croyants, entretenir la foi. Le messie n'est pas toujours conscient de son élection. Il peut même être manipulé par son ou ses prophètes. Il y a là une répartition des tâches, une séparation des rôles qui peut rendre service dans l'analyse de certains événements passés et actuels.

Le clinicien J.-Y. Roy n'oublie pas le "retour de l'enfant prodigue". Dans la troisième et dernière partie du livre, il nous offre ses leçons d'expérience sur la prise en charge des adeptes déçus qui quittent le groupe dogmatique. De la dépendance au sevrage, puis à la réhabilitation, nous côtoyons un parcours familier et douloureux, celui bien connu du toxicomane. Dans un esprit d'ouverture conceptuelle, l'auteur fait appel à divers modèles de compréhension (l'état post-traumatique, le syndrome de Stockholm, le syndrome du survivant par exemple), en respectant la résistance du phénomène clinique à l'explication causale univoque. Il nous met en garde contre la tentation du berger qui guette le thérapeute quand il est sollicité par des clients en manque de gourous. Élargissant son point de vue, J.-Y. Roy rappelle que le régime nazi a sans doute constitué le plus grand mouvement dogmatique de ce siècle, et qu'il a été rendu possible par un délire d'élection qui a fasciné et aveuglé la plupart des penseurs allemands de cette époque.

Cet essai sur les dogmatismes contemporains est conduit avec beaucoup de maîtrise (et sans dogmatisme) par un psychiatre écrivain qui nous avait déjà offert, il y a vingt ans, une réflexion sensible et élégante sur le métier de psychiatre (Être psychiatre, Étincelle, Montréal, 1977).

M.-A. WOLF

 

 

 

 

 


POURFENDEUR DE NUAGES
BANKS (R.),
Acte Sud, Paris, 1998, 771 p., 179 F

HÉROÏSME ET SUBJECTIVATION

Dans son roman, Russel Banks nous convie à une épopée de la mémoire. L'ouverture de son ouvrage saisit par la puissance avec laquelle la demande d'un interlocuteur, correspondant invisible, va faire émerger une parole jusqu'alors recluse sous l'ascétisme du narrateur. Celui-ci va se confesser aux morts et témoigner aux vivants, sans craindre le châtiment des premiers, ni se faire d'illusion sur "la vérité" entendue par les seconds. Il détourne ce qui aurait pu être la biographie d'un père héroïque en un récit revendiqué subjectif, pour se réconcilier avec lui-même et trouver sa place au monde avant de mourir.

Cet abord particulier, d'une rencontre avec un interlocuteur, d'un moment d'existence donnant naissance à une parole, entre confession et témoignage, nous fait songer à la relation thérapeutique et à ses visées. La subjectivation est ainsi questionnée au travers d'événements vécus rapportés par le narrateur, l'autorisant à se les approprier en tant que souvenirs et se constituer en héros de son histoire : "Mes pensées s'enfoncent dans le passé comme des doigts qui tâtonnent dans l'obscurité, qui touchent et saisissent des objets familiers placés pourtant de façon étrangement peu familière les uns par rapport aux autres. C'est de la même façon que je suis obligé de reconstruire mon passé au lieu de me le rappeler. Ou peut-être suis-je en train de le construire en fait pour la première fois, car il n'a jamais été, lorsque je vivais ma vie, aussi clair et cohérent qu'il m'apparaît à présent."

Toutefois, si l'écriture dans laquelle se plonge le narrateur offre un parallèle à la relation thérapeutique, dans un espace et un temps où un sujet peut rencontrer son histoire, et si un interlocuteur invisible peut ouvrir à de multiples identifications, son absence fera retour. Avec qui le sujet pourra-t-il se réconcilier ? Les vivants desquels il s'est retiré, ou les morts avec qui il a tout partagé ? De la relation transférentielle dépend le devenir du patient, sujet réconcilié avec le monde et prêt à partager son histoire à venir, nous posant alors la question de la proposition thérapeutique, et de sa pertinence.

Pourfendeur de nuages lie intimement la question de la subjectivation à celle de l'héroïsme. En devenant le héros de son histoire, le narrateur démêle sa mémoire de celle de ce père dont il a été le gardien, l'extirpant de la tombe où elle était ensevelie.

Au cœur de ce temps retrouvé se tisse alors une épopée à deux faces. L'une d'elle brille de l'éclat saillant d'un héros américain, précurseur abolitionniste et père du narrateur ; l'autre est celle de ce fils, ébloui par les rayons implacables de ce père qui illumine sans réchauffer. Comment grandit-on sous la coupe d'un héros ? De quel espace psychique dispose la descendance d'un homme qui se trace un destin biblique ? L'emprise sur le monde visée par cet homme, seule alternative à ce Dieu qui le guide, attache et fait reposer sa famille sur sa volonté, et ne semble laisser d'autre choix que de vivre et mourir avec et par lui.

Pourtant, ce héros dont la question de la folie est d'emblée énoncée, n'existe pas uniquement par sa droiture mais aussi par ses défaillances, celles-ci permettant à ses proches d'exister sans y être seulement assignés. Si l'acceptation de cette emprise autorise le narrateur à moduler une identité construite en écho de celle, immuable, de ce père, de ce "pourfendeur de nuages" (nom iroquois d'une montagne), quel devenir a l'écho si la montagne disparaît ?

Russel Banks au travers du cheminement de ce fils, creuse dans chaque événement pour y associer des sentiments et des pulsions, évoquer l'image et y découvrir des éprouvés. La langue presque poétique dont il use, donne de nouveaux espaces aux notions de rivalités, de culpabilité, de traumatisme, d'emprise, de transmission ou encore d'identification. Enfin, en nous faisant découvrir une période charnière et peu connue de l'histoire des États-Unis, il nous amène à réfléchir sur l'égalité et la différence (des races ici), ce qu'elles peuvent avoir l'une ou l'autre comme résonnances insupportables, ce qu'elles mobilisent individuellement et répercutent collectivement, et sur ce que nous en avons hérité dans l'histoire de l'humanité. A nous de prolonger cette réflexion sur les intrications du travail de différenciation dans la subjectivation, retrouvant des pistes lancées par R. Cahn.

Les ouvrages de Russel Banks (Actes Sud) résonnent de drames intimes, de vies qui dérapent et s'échappent, de personnages singuliers dont il nous découvre les espoirs et la perplexité. Ces histoires dures, aux échos toujours réels, ainsi que cette subjectivité à laquelle il est attaché, font de lui un auteur auquel la psychiatrie gagne à s'intéresser. Il apporte une vision du monde interne de personnages, et non de personnes, qui évoquent irrésistiblement des patients, et par le roman donne une autre force à des questionnements rencontrant notre clinique.

G. LEMERCIER

 

 

 

 

 


HOMO SACER
AGAMBEN (G.),
Seuil Éd. (Coll. " L'Ordre philosophique "), 1997, Paris, 213 p., 130 F

ROME N'EST PLUS DANS ROME

La vie dissoute est la vie sacrée. Cette prémisse incongrue, dont les conséquences restent à mesurer, ordonne l'ouvrage de Giorgio Agamben "qui fut d'abord conçu comme une réponse aux mystifications sanglantes d'un nouvel ordre planétaire", mais qui doit pour cela scruter la tache aveugle que la loi n'avoue pas pour mieux se faire entendre. A Rome déjà, raconte le mythe qui préside à la fondation de la cité, il fut donné d'éprouver le pouvoir ambigu de la limite. L'inscription de sa frontière, on le sait, fut en quelque sorte validée par l'acte même de celui qui la viola. Dans l'ordre juridico-politique, le rapport de la règle et de l'exception forme un nœud si serré qu'il est vain de vouloir y distinguer le dedans du dehors. Mais il semblerait que la première s'engendre à partir de la seconde en s'en retirant comme si la norme, pour exister, devait s'inventer la trace remarquable de son absence. La même relation d'exclusion décrit, dès l'origine, l'avènement du souverain. Ce dernier terme, supposé pertinent dans la sphère politique, désigne la toute-puissance au-dessus de laquelle il n'est pas de loi. Ou plutôt, de façon plus retorse, c'est à lui, le souverain, que la loi abandonne le pouvoir de la suspendre quand vient le temps de la "décision" qu'est l'état d'exception "dans lequel tout est permis". La souveraineté s'y révèle dans toute sa pureté parce qu'elle se fonde en retranchant ce qu'elle ne cesse pourtant de présupposer.

Dans la loi se retient la violence nue, comme dans l'état de droit l'état de nature qui l'appelle et le nie. Que toute règle appelle sa suspension, ce principe éclaire aussi la structure du ban, d'un ancien terme germanique désignant "aussi bien l'exclusion de la communauté que le commandement et l'enseigne du souverain". Le ban se conforme en quelque sorte à ce que le droit romain archaïque nomme "vie sacrée", laquelle n'est pourvue d'aucun droit, ni des dieux, ni des hommes. "Il n'est pas permis de le sacrifier [l'homme sacré], mais celui qui le tue ne sera pas condamné pour homicide." A la relation d'exclusion présente dans la loi comme son plus intime dehors, répond l'homme inclus dans la communauté, dont l'élimination n'est passible d'aucune peine aux termes de la sacratio.

A l'âge moderne, la naissance, par le biais de l'appartenance à la nation, est le support méconnu des droits de l'homme. Cela veut dire que la vie biologique entre en scène, comme si le degré zéro d'exister recevait les attributs de la souveraineté, ou devenait le visage contemporain de celle-ci, dont le "citoyen" serait le masque trompeur. Et rien ne montre mieux le destin de cette vie que la chose que l'on cherche à la faire devenir dans l'espace du camp. Si nous acceptons de penser que l'état d'exception est la norme de notre temps, le camp, dans cette optique, en est la vérité, et l'autre nom du corps soumis à la violence nue : cadavre, hors-loi, vie sacrée.

Un certain philosophe allemand aurait, sur ce plan, plus d'un mot à nous dire, et d'abord celui de facticité. Ce monde ne livre plus rien des anciennes distinctions. La vie, par exemple, ne se décolle plus de la matière qu'elle habite, ni la conscience de la sensation. Simplification qui s'étend jusqu'au sujet, conçu comme la somme des propriétés qui caractérisent l'individu. L'auteur, sombrement, voit dans la métamorphose du vivant réduit à son support factuel le présage de lendemains qui ne chantent pas. La vie nue débarrassée d'arrière-fond est placée sous la coupe du règne d'exception dans lequel nous entrons. Elle est devenue sacrée : les dieux s'en détournent et sa destruction n'est pas sanctionnée. Avouons-le, on ne découvre pas sans frissonner la genèse et les enjeux de la catastrophique soudure bio-politique où nous sommes pris aujourd'hui.

G. WEIL