Toc, Toc, cent ans d'obsession

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LE SYNDROME DE NIETZSCHE

ROGÉ (J.)

Éditions Odile Jacob, 1999, 263 p., 145 F.

MANIE-MÉLANCOLIE

Enfin, un livre où l'auteur ­ un grand médecin, non psychiatre ni psychanalyste, mais très au fait de la clinique psychiatrique ­ se lance dans une véritable aventure de la description précise, rigoureuse et étayée par Nietzsche en premier ­ il laisse parler Nietzsche ­ du syndrome maniaco-dépressif de l'aventure pathologique ; il ne réduit pas Nietzsche à un "cas" ­ nulle casuistique dans son éclairage ­, mais à une vérité existentielle de l'homme, du penseur et de l'écrivain Nietzsche. Je dirais plus : non seulement Nietzsche, créateur, mais Nietzsche auteur ­ auteur comme auctor et auctoritas.

Le titre du livre dit tout : le syndrome de Nietzsche.

Il faut donc saluer cet essai, le premier en date, à ma connaissance, sur un écrivain-philosophe et poète ­ et quel ! ­ qui laisse parler en Nietzsche une pathologie extrême qui rejoint à de nombreux moments l'expression de la "grande santé".

J'ai toujours cru que s'il y avait un prototype à la mélancolie, à savoir le deuil "norma" selon Freud, le prototype à la manie n'était ni l'ivresse, ni l'extase amoureuse, mais... cette fameuse "grande santé".

* * *

A l'adolescence, Nietzsche éprouve des mouvements cyclothymiques dans son humeur, liés, avec cause, à des échecs professionnels et des hallucinations. A partir de ce fait prouvé, l'auteur de l'essai écrit ceci : "Je ne raconte pas une vie, j'établis un diagnostic rétrospectif, le diagnostic d'une maladie maniaco-dépressive, cent dix ans plus tard."

Il y aurait alors trois phases :

Trois handicaps vont persécuter Nietzsche : une forte myopie, une maladie migraineuse sévère, des troubles chroniques de l'humeur, ces trois handicaps s'imbriquant.

Les auras migraineuses sont de grande importance avec leurs troubles sensitifs, les perturbations du langage, les céphalées diffuses et hémicranies et photophobies et phonophobies. Le Professeur Rogé a raison alors de dire anxiété plutôt qu'angoisse. Cette co-morbidité peut être appelée syndrome de Nietzsche. Elle va se développer avec l'écrit et l'écrit, en lutte avec elle.

Je me permets de faire ici un saut, qui est une réflexion personnelle. Je pense que la perception intuitive de la courbure du temps à Sils Maria, qui conduira au thème privilégié de l'éternel retour, appartient à ce syndrome de clairvoyance pathologique.

De même, les troubles chroniques de l'humeur vont conduire Nietzsche à mettre en proximité ce qui, de la volonté veut le rien, et ce qui ne veut rien (ne rien vouloir).

* * *

La créativité de Nietzsche s'enracine dans l'exaltation maniaque et Rogé de nous mettre en garde, je le cite (p. 28) : "On ne dira pas pour autant que l'hypomanie constitue l'origine de son génie, mais qu'elle joue un rôle essentiel dans l'expression de son génie."

D'ailleurs, la créativité s'enracine davantage dans ce qu'on appelle les "états mixtes" que dans les phases nettement orientées.

Sans aucun doute, et Nietzsche lui-même le souligne, "la mort prématurée de (son) père" fut une occasion de gestation de la maladie.

Donc, Nietzsche vit avec ce trouble fondamental de l'humeur : dépression et hypomanie. Ce sont les épisodes dépressifs ­ mais par humeur ­ qui ont provoqué les interruptions dans le travail.

Rencontre avec Wagner : amour partagé, idyllique, profond et "sans arrière pensée" (sic Nietzsche). C'est la joie. "J'ai conclu une alliance", écrit Nietzsche à Rhode. Quelle expression ! Alliance se dit surtout pour l'alliance de l'homme avec Dieu (dans le sémitisme), puis dans le mariage !

Rogé fait une remarque d'importance, au sujet de cette alliance à trois ­ Frédéric, Richard et Cosima ­ : s'est-il agi d'un amour platonique, "triangulaire" ?... Bien qu'il y eut, ultérieurement, dans l'évasion pathologique, le billet "Ariane (Cosima) je t'aime !", Rogé fait remarquer que le catholicisme "parsifalien" de Cosima l'irritait étrangement.

Plus important est ceci : "La maladie me détache de tout"... "Elle m'ordonnait d'oublier" et de "revenir à moi", de me vouer à "ce en quoi je crois, ce pourquoi je vis". Freud, sans aucun doute, eût dit : retour au narcissisme primaire par objet déceptif.

Wagner devint alors l'homme haïssable par sa "traite" vers le dieu allemand, l'Église allemande et le Reich allemand"... "Pathos der Distanz", aurait encore écrit Freud... avec Nietzsche.

Ici, dans cet amour déçu, se situe un épisode fielleux de la part de Wagner : faire croire que Nietzsche était "pédéraste" (perversion de l'instinct sexuel, écrira Wagner). Que ne s'est-il regardé lui-même ce Wagner qui n'a accepté que par intérêt l'amour de Louis II de Bavière, dont il savait très bien qu'il était "homosexuel", et qu'il a fait "chanter" (au sens de chantage affectif, qu'on relise leur correspondance !).

La "méchante invention" perdurera jusqu'à Freud et tous ces beaux messieurs parleront d'une paralysie générale dans l'effondrement de Nietzsche, parce qu'il avait contracté la syphilis dans un "bordel pour hommes" (sic).

L'année 1879 sera capitale dans le destin de Nietzsche. Il devient, d'une manière patente, le "fugitivis errans". La maladie prend alors sa forme "propre", par évolution spontanée, endo-psychique, généalogiquement explicable, constitutionnelle, familiale.

Je me permets ici d'inférer : la manie obéit à une forme significative et ce qui compte à travers cette expression, ce n'est pas la signification, mais le sens formateur de cette forme.

C'est pourquoi avoir "minimisé" par psychisation extrême "défense maniaque" par Mélanie Klein, relève de la distorsion an-historique et confond la donnée structurelle avec un fatalisme mécanique.

Suit alors un long chapitre, très remarquable ­ le chapitre IV ­, sur la sémiologie des troubles de l'humeur de Nietzsche.

­ Mélancolie de Nietzsche ­ douleur morale, culpabilité, besoin interne de malheur ; en 1880, Nietzche écrit : "Mon pathos reproduira en moi l'effroyable souffrance du sentiment de culpabilité." Freud aurait fait remarquer que Nietzsche sait ce qu'il a perdu mais ne sait pas "qui".

Mais c'est toujours "revenir à moi !". L'hypocondrie dépressive n'est pas ce retour à soi, mais son appel exigeant, ainsi que la solitude. "Être seul, vivre à l'écart, ce fut toujours ma devise !"

La purification, la catharsis, sont ce retour à soi et peut-être la découverte de l'homme intérieur, car si apparemment Nietzsche n'a lu dans la tragédie grecque que le dionysisme, c'est qu'il avait senti l'importance dynamique de l'homme intérieur tragique (le Kairos) et non l'homme civique, comme l'enseignent toutes les théories imbéciles de la sociologie. Ceci est encore une réflexion que je sous-tire grâce à l'essai de Rogé.

Nietzsche connaît l'idée de suicide qui est plus protectrice qu'on ne croit ­ contre la mort elle-même ­. Il "répète" son père, il est sa "survie". Nietzsche écrira lui-même : "La pensée du suicide est une consolation, elle aide à passer plus d'une mauvaise nuit." Ou encore : "En tant que mon propre père, je suis déjà mort, c'est en tant que je suis ma mère que je vis encore et vieillis." Ceci ne rejoint-il pas, mais réfléchi, les postulations freudiennes de la folie ontologique : "Je suis le sein... je suis le père moi-même." L'anti-christ, Nietzsche, s'enracine là.

* * *

"Mes ennemis ? Les nuages !", écrira Nietzsche quand il séjourne en Engadine. Baudelaire s'évadait avec les nuages ("les merveilleux nuages") car il s'évadait de sa malédiction ; Nietzsche ne s'évade qu'avec le ciel pur et le soleil. "Nietzsche a l'angoisse de devenir aveugle", écrit Rogé ­ est-ce la peur d'une ordalie d'aveuglement par le soleil ? ­.

Le Docteur Nietzsche (sic) se soigne alors lui-même de sa "névrose de santé". Magie de l'hypomanie !

Rogé écrit ceci : "Il s'agit moins d'une création de matériaux que d'une fabuleuse activation de matériaux existants" (p. 76). Dont acte ! L'association des idées peut être créatrice, mais elle ne fait pas encore un auteur. La psychanalyse freudienne a joué ici un rôle plein d'ambiguïtés. On a valorisé, grâce à elle, des "créations", tel le Président Schreber par exemple, merveilleux créateur, mais pas encore et décidément jamais auteur.

Il y a chez Nietzsche cet horrible et prodigieux conflit d'auteur-créateur. La fuite des idées (ideenflucht), l'association des idées (Jung-Freud) sont des notions "idéiques" de l'anthropologie du XIXe siècle, là où le style prophétique de l'écrit signe sa déroute. Qui est créateur ? Dieu ou l'homme ? Qui est alors Auteur ? Qui exerce l'autorité sur l'écrit ? Question angoissée des modernes que Nietzsche a, dans le fond, introduite avec surtout son "Ecce homo". Il faudra attendre Artaud pour mettre l'auteur dans le créateur : "Pour en finir avec le jugement de Dieu"... mais c'est bien Nietzsche qui a commencé. "Ainsi parlait Zarathoustra" est quand même une figure anti-christique des Évangiles ! C'est là le simultanéisme que revendique Nietzsche (dont parle Rogé, p. 77), au nom de "séquences de pensée". N'est-ce pas lui qui expliquait qu'intemporalité et succession ne sont pas antinomiques si on en abstrait le point de vue intellectualiste, ce qui va aussi hanter Freud avec son inconscient intemporel !...

Ça en dit long sur la pensée qui n'est pas qu'endurance (Heidegger), mais flash et "répit". Nietzsche croit au "fondement des choses", d'où son lyrisme.

Peut-être peut-on aujourd'hui se rendre compte que d'avoir dissocié "l'homme empirique réel" (sic) du "génie lyrique qui plonge son regard dans le fondement des choses", n'est qu'une abstraction de plus de l'entrée dans la modernité ?

Ne faudrait-il pas penser, aujourd'hui, que c'est l'homme empirique et lui seul qui est indéterminé, et que plus il se détermine par les sciences, plus il s'indétermine ? Le déterminisme, y compris et surtout psychique, c'est la loi de l'inerte, à la base de tout ce qui regarde en arrière.

Le "fondement des choses" est encore un a priori constitutif et Nietzsche rejoint ici celui qu'il désignait comme son pire ennemi : Kant ! Mais cependant Nietzsche croit encore à l'intuition spirituelle (p. 87) du "miracle soudain comme force créatrice" (cf. aussi les "miracles" de Schreber). Alors, "la révélation", inspiratrice certes, soudainement visible et audible, n'est-ce pas tout nettement le "sens" et non plus la signification ? Le sens si près de la Foi ! Et n'est-ce pas là la détermination par Foi et par sens de Nietzsche à se consacrer essentiellement à son œuvre, à devenir un "auteur" et plus seulement un créateur ?

Alors, on peut bien dire avec Rogé qu'il serait hors de propos de prétendre que la philosophie de Nietzsche est l'expression ou la traduction d'une maladie (p. 95).

* * *

Il y a bien alors changement de tonalité des troubles en 1880 (chapitre V)... Sa route vers la "volonté de puissance" conduit par l'Apocalypse (la révélation) de Saint Jean.

Nietzsche, si près d'Athènes, se tourne-t-il secrètement vers Jérusalem ? vers les "Saints naufragés" ?

L'"illusion de Messine" qui se produit six ans avant l'effondrement de Nietzsche, illusion "maniaque", précèdera la rencontre avec Lou Salomé. Encore un triangle avec Paul Rée. Quelle malheureuse affaire avec l'Éternel féminin... et le non moins "éternel masculin" ! Lou n'est pas une entremetteuse, ni une entretueuse, mais elle s'introduit dans l'homme... Lou s'est-elle tant trompée sur Nietzsche ? Peut-être. Rogé penche pour l'erreur de jugement de Lou : non, Nietzsche n'abreuvait pas son génie à la souffrance (entendons au masochisme). Nietzsche semble avoir répondu (p. 116) que c'est "à partir de la plénitude... (qu'on regarde) en contrebas le travail secret de l'instinct de décadence".

La maladie ne serait-elle qu'un point de vue sur la santé et... réciproquement ? Où est l'homme ? Où est Dieu ? Mêlés par connexion dans le "surhomme" ? Qu'est-ce alors que la "puissance" et non le pouvoir ?

"Génie du cœur" Nietzsche ? Certainement, comme Mozart, mais a-t-il suffisamment compris que le double lumineux et vivant qu'est l'homme était avant tout le double de Dieu ? Sinon aurait-il "valorisé" la métaphore comme "image substitutive... à la place d'un concept"... ce que n'a pas compris ou a refusé une certaine linguistique et... Lacan en psychanalyse. Donc, ce n'est pas une figure de rhétorique. Elle change le réel et non seulement le langage, comme doit le faire le surhomme. Reste à comprendre maintenant pourquoi Nietzsche, réfutant le christianisme et son esprit de ressentiment, réfute en même temps toute transcendance verticale.

Effort pour se transcender, dit Rogé après Nietzsche, et de dénoncer tout nihilisme, ce triomphe des esclaves.

Nietzsche, maniaque, est pour la volonté positive d'affirmation. Mais l'arrière-fond mélancolique lui permet-il de comprendre, d'admettre, le "non" comme faute du oui ? Nietzsche ne croit pas à l'Être ­ terme qu'il n'utilise presque jamais ­ mais au devenir ­ toujours actif ­ comme étape finale de la transmutation des valeurs. Rogé souligne bien que le retour éternel n'est pas un cycle, mais l'Éternité même. Tout négatif est rejeté !

Il faudrait alors faire dialoguer Nietzsche et Hegel, et même Nietzsche et Freud. C'est le surhumain qui renaît éternellement : l'ultime transmutation. Bref, Zarathoustra et le valeureux Nietzsche contre la maladie même.

Si le oui est sans faute, sans "péché" d'origine, le non devient alors sa faute, et Nietzsche est alors oublieux du christianisme sémitique. Ce "oui" d'affirmation est certainement maniaque, sans aucune mantique (maniké-mantiké de Platon), mais si le "principe de conservation exige l'Éternel Retour"... on en vient vite à Freud et à sa pulsion de mort, entropie définitive... ce que certainement n'eût pas reçu Nietzsche, et pourtant cela frôle, cela frotte ­ pulsion de mort comme pulsion de pulsion. Déterminisme absolu du conservatisme absolu.

Le Dionysos de Nietzsche est un Dionysos "inventé", comme son "éternel retour" a peu à voir avec le cultuel Dionysos des Grecs, l'étranger et l'étranger par essence, l'épidémique... car Nietzsche est-il dionysiaque pour lui seul (comme être-devenir, comme artiste) ou pour... tous ?

L'hypomanie donne le "pouvoir de vouloir" et non le vouloir du pouvoir. Cela, Rogé le montre et l'explicite bien au compte de Nietzsche, mais l'hypomanie est-elle vraiment ce pouvoir de vouloir ? Car si la volonté est pragmatique et le désir fantastique, Nietzsche coordonne brutalement volonté et désir ou, si l'on veut, besoin et désir. Comme les "génies", il va trop vite et n'a pas le temps d'envisager le besoin de désir et le désir du besoin. S'il sait ne pas regarder en arrière, il est quand même une victime de cette éternelle... détermination de l'éternel, et c'est ce qui le rend si " fragile " dans sa génialité. Et c'est là, à mon avis, où sa "maladie" l'emporte...

A "l'arrière-plan de la conscience"... les pulsions... peut-être, mais la conscience n'est pas le phénoménisme des pulsions...

Nietzsche, comme Groddeck, comme Freud, mais à des titres différents, s'est quand même laissé piéger par une confusion sémantique et ontologique entre le soi et le Ça ? "Das Es" est bien le Ça et non le soi ; nul doute ! ET si le Ça est encore une partie du soi, avant d'être le moi (advenue du moi in statu nascendi), Nietzsche se laisse surprendre par la rhétorique d'une métonymie (tout et partie du tout). Rogé éclaire assez bien cette lanterne confusionnante... (p. 137), mais ne peut pas plus que Nietzsche résoudre l'aporie.

Le problème du corps (soma) et de l'esprit reste entier. La médecine psycho-somatique a répercuté cette aporie en rendant isochrones corps et esprit... Il faut reconnaître que les théories de l'émanation et du simulacre avaient fait mieux. Car passer de l'Esprit à la volonté ne règle aucun problème, et l'on s'aperçoit que ce qu'on appelle pulsion, inconscient, soma et corps ne sont que des disjonctions où l'homme aime se reconnaître comme contradictoire entre pysiologie (ou nature pour parler comme Rousseau, Marx... et Levi-Strauss) et culture.

Enfin, quand même, la troisième personne n'est pas une dépersonnalisation. On peut être hors de soi et continuer le dialogue avec soi. La festivité du Ça est une imagination naturelle ­ l'image est naturelle. Le hors de soi n'est pas une absence de soi. L'éprouvé et la pensée sont mêmes, de Descartes à Husserl ; c'est parce qu'on les a dissociés (Hegel entre autres) que la pensée est confondue avec la spéculation. Nietzsche aussi spécule, car il veut retrouver le "Paradis", là où culture et physiologie sont une seule et même chose.

Cela conduira l'auteur de l'essai au chapitre VI : "Une réunion contradictoire." Oui, Nietzsche est pathétique par contradiction. Contre Deleuze et Foucault, je suis d'accord avec Rogé pour dire, quant à Nietzsche, qu'il y a aussi folie là où il y a œuvre... mais jusqu'à un certain point.

Rogé va dialoguer avec la psychatrie classique, historique et sémiologique.

L'art ne peut pas se passer de la maniaco-mélancolie, sans doute, mais un maniaco-mélancolique ne fait pas, de par soi, un artiste, un créateur...

Alors ! Hypomanie, certes, dépression et non mélancolie, certes encore. Personnellement je me suis beaucoup occupé de ces malades. La mélancolie n'est pas une dépression et la manie n'est pas une seule exaltation, mais un délire... et nous ne sommes plus au temps historique, mythique et collectif, du cultuel dionysiaque.

* * *

Quand Nietzsche devient "malade", de 1884 à 1887, d'autres questions se posent... C'est déjà tard dans une évolution. Le plus souvent, les crises maniaco-mélancoliques commencent tôt ­ à la sortie de l'adolescence ­, rarement plus tard. Nietzsche a-t-il alors lutté contre sa maladie en "créant" ?... en luttant contre les hallucinations, les excès, la douleur d'être... ? C'est possible, cela a été sa "tâche" (sic).

Pourtant, il aurait dû savoir que les métaphores, images de substitution, ne peuvent pas remplacer un concept. C'est vrai que ce qui est concept consiste à se nier soi-même, à demeurer passif à l'égard de ce qui est, afin que ce qui est ne soit pas déterminé par le sujet et ne se montre que tel qu'il est en soi... Mais tout physiologisme " matériel " dit encore l'Esprit ­ l'esprit de découverte des choses dans leur éphémère éternité de l'instant. La métaphore comme le concept sont déjà des séparations, des deuils spéculatifs où le devenir se réduit à "cela est", donc... "deviens qui tu es". La métaphore aussi puissante soit-elle n'est pas encore une identification...

Le chapitre VIII traite de la sexualité de Nietzsche et de son évolution. Nietzsche finira par "réclamer" des femmes comme on réclame à manger. Rogé rappellera à travers l'étude de cette sexualité que pour être dionysien et pas seulement dionysiaque, il faut revêtir la robe des femmes, des ménades. Cet irréalisme en dit long. La gay-pride n'est pas loin avec le "masque".

On "me pense"... certes, on me "fait", mais peut-on dire impunément "on me vit" ? Le retour éternel nécessite-t-il cette passion du vécu passivement vécu ?

Nietzsche parle de lui, et seulement de lui, quand il sait qu'il ressent le lien dément ; le savoir est une identification inconsciente. L'Un peut se dire du multiple en effet, mais l'unique ne peut se dire que par l'Un.

L'année 1888 est la dernière année consciente de Nietzsche. Rogé nous rappelle qu'il publia alors ses œuvres à compte d'auteur. Il gênait trop. Il voulait trop la "vérité" mais par l'art, et il voulait plus l'art que la vérité. Cela lui permet de décrire avec une justesse intuitive le mécanisme de son inspiration. "Comment ne plus être allemand" va entraîner les "idées de grandeur et de surestimation de soi". On a bien sûr attribué cette mégalomanie à une P.G., car il y a une phase maniaque de la P.G. Rogé écarte ce diagnostic de P.G. Il a raison. Le délire maniaque diffuse et surfuse... jusqu'à la fin spirituelle de Nietzsche (chapitre XI).

Peut-être faudra-t-il faire remarquer que, si on s'est préciptié sur la P.G. de Nietzsche, c'est que cette affection méningo-encéphalite syphilitique est apparue avec une "vérité" programmée de maladie mentale d'origine microbienne, qu'elle a été la matrice physio-pathologique de la psychiatrie de la fin du XIXe siècle.

Reste l'effondrement de Nietzsche ­ la catastrophe du mois de janvier 1889 ­, la chute dans la rue... Nietzsche se proclame le successeur du Dieu-mort (du Christ), c'est donc la parousie, enfin... et en effet Nietzsche par Dionysos foudroyé remplit l'attente parousique. Le Christ est "revenu", nouveau Paraclet, et c'est ce qui rend Nietzsche plus chrétien qu'il ne le voulait. Nietzsche ne fut pas P.G., mais un successeur... du numinal, de la succession christique, l'incarnation de l'esprit parousique...

Est-ce là seulement "manie" ? ou surajout de soi à soi-même ? De commentateur à commentateur ? Cela est bien difficile à affirmer, à dire même, de ce remarquable livre, pensé et repensé. Après le Christ, n'est pas dionysiaque qui veut, ou anti-christ qui veut.

Quand j'étais jeune interne, nous étions tous frappés par les schizophrènes qui se prenaient pour le Christ. Schreber s'est cru la femme de Dieu et non le fils de Dieu (paraphrénie). Nietzsche, dans sa manie indubitable, s'est pris pour un certain Dionysos, hors temps, hors culte... mais comme successeur-négateur du Christ. Dostoïevski fera l'Idiot, Léon Bloy le Paraclet... et puis les sous-Nietzsche vont croître et désespérer (Foucault, Deleuze)... et Nietzsche restera stellaire comme un délire maniaque... sans école (sans scolastique comme Freud) et sans... suite.

Merci à Jacques Rogé d'avoir si bien servi Nietzsche.

J. GILLIBERT
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N.B. Après ce livre, on ne peut plus dissocier nature et culture, physiologie et pathologie de l'esprit.

 

 

 

 

CORRESPONDANCE FREUD-FERENCZI. 3, 1920-1933

FREUD (S.), FERENCZI (S.)

Calmann-Lévy, 2000, 585 p., 270 F.

UN PASSÉ QU'ON PEUT REGARDER EN FACE

Pour qui a déjà lu les deux premiers volumes de cette impressionnante correspondance, la lecture des "années douloureuses" s'imposera sans aucun doute. Pour qui ne l'aurait pas fait, mieux vaut commencer par le commencement. En se plongeant dans ces lettres, on se prend à regretter l'époque où nos ancêtres professionnels (les autres aussi peut-être...) avaient ou prenaient le temps de s'absorber dans une correspondance aussi nourrie que régulière. Et qu'on se souvienne ­ en particulier pour Freud ­ que chacun avait de nombreux interlocuteurs réguliers. Et bien sûr des patients. Et une famille.

Ces lettres ne sont jamais bâclées : quand il faut faire vite, il y a le télégramme ou la carte postale. On sent chez Freud comme chez Ferenczi le souci de répondre aux questions posées d'une lettre à l'autre, d'éviter que le correspondant ne reste sur une impression inexacte, d'autant que les problèmes de personnes et d'institutions ne manquent pas.

Ce qui est intéressant pour notre époque, c'est de voir la permanence depuis les origines de certains soucis, notamment l'activité éditoriale et son financement, ou encore l'organisation des congrès. Sans oublier l'élaboration des projets de vacances, occasion de retrouvailles soigneusement organisées entre les deux protagonistes (dates, transports, séjours), avec des différences notables toutefois : les leurs étaient bien plus longues, et Ferenczi emmenait avec lui des patients, ce qui lui permettait de payer ses notes d'hôtel...

Le long voyage de Ferenczi aux États-Unis, de septembre 1926 à mai 1927, est tout à fait édifiant sur l'accueil fait à la psychanalyse. Réserve, réticences, mais parfois aussi enthousiasmes : de conférences en banquets, le disciple hongrois en voit de toutes les couleurs... On notera que ce voyage a été "encadré" par deux séjours chez Groddeck, dont Ferenczi loue régulièrement l'hospitalité.

Quant à Freud, il ne mâche pas ses mots à propos des États-Unis : "le pays des barbares à dollars" ou la "Dollarie"...

Nous terminerons en rappelant deux problèmes essentiels soulevés dans cette correspondance, et qui nous touchent encore de près : la fameuse question de l'analyse profane, notamment en Amérique où les analystes non-médecins sont assimilés à des charlatans ; le regret formulé par Freud devant l'échec de la création à Budapest d'un "institut pour le traitement psychanalytique pour les névrosés dépourvus de moyens (qui) aurait été une entreprise éminemment humanitaire et d'une grande valeur scientifique (...)".

Au-delà des inévitables aspects anecdotiques et personnels, pour attachants qu'ils soient, le dernier tome de cette Correspondance nous met en face de l'histoire de la psychanalyse à ses débuts (même avancés) par deux de ses pionniers. Si la sagesse et la perspicacité de Freud semblent (presque) à toute épreuve, précisément dans les épisodes difficiles avec Ferenczi, l'impression d'ensemble est que cette histoire ­ à la différence de tant d'autres ­ reste parfaitement "regardable".

J-Y. FEBEREY
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LES RÊVES

PUKS (P.)

Éd. Milan (coll. Les essentiels), Milan Éd., 1999, 64 p., 25 F.

UN SURVOL ONIRIQUE !

Pouvait-on offrir en quelques pages une étude sur le rêve et le fonctionnement onirique individuel et social qui soit sérieuse, précise et, de surcroît, agréable à lire ? Paul Fuks a réussi cette gageure ! C'est bien à partir d'un "premier cercle" (celui de la trouvaille freudienne) que notre auteur organise ses réflexions selon une démarche qui se veut didactique. Le lecteur sera sensible à un humour qui écarte et rompt les clôtures et la rigidité souvent dressées par des famille de pensée qui s'évertuent à rechercher ce qui les sépare afin de s'assurer un "pouvoir" sur la pensée d'autrui. S'il sait reconnaître à Freud ses mérites incontournables, Paul Fuks sait aussi nous faire découvrir combien le rêve peut être abordé dans un cadre beaucoup plus large. Nous découvrons alors, tant dans le passé de l'être humain que dans celui des civilisations, la force et la place du rêve dans la vie éveillée.

L'auteur décrit deux faits parallèles : celui qui associe le rêve à l'idée et l'action, et celui des conflits personnels qui appartient au premier cercle freudien. Il développe ainsi, d'une manière relativement brève, incisive mais surtout originale, ce qui était en germe dans la démarche de Freud. Il nous convie, à partir d'une brève rétrospective historique, à examiner comment la fonction du rêve peut concerner l'artiste et intéresser la créativité. Il nous fait prendre conscience des différents destins de ces rêves créatifs et différencie ainsi l'utilisation du rêve pour le peintre et par le cinéaste ; l'un reste dans un espace privé, l'autre prend d'entrée de jeu une dimension sociale.

J'ai été particulièrement sensible à une sorte d'équilibre entre la dimension liée à la conflictualité de la personnalité et celle en relation avec le groupe : le rêve serait-il alors un facteur de socialisation ? C'est l'interrogation qui surgit au fil des pages. Mais, au centre de ses inflexions décisives, l'auteur saura donner toute son importance à la perspective jungienne sans l'opposer de manière radicale à celle de Freud ; bien plus, il voudra nous en faire pressentir les articulations possibles.

La fin de l'ouvrage nous laisse à la fois séduit et interrogatif. Séduit car Paul Fuks sait faire partager son "amour" pour le rêve et nous inviter à l'utiliser pour nous connaître ; perplexe, car il accorde une vertu à l'interprétation de nos rêves, particulièrement dans la cure psychanalytique : celle de les délivrer progressivement des élaborations secondaires construites par le travail du rêve.

A. KSENSEE
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OEUVRES PSYCHANALYTIQUES

TAUSK (V.)

Payot, 2000, 246 p., 150 F.

UNE HEUREUSE RÉÉDITION

La figure de Viktor Tausk est peut-être trop rapidement réduite à une dissidence par rapport au Maître, rehaussée d'un parfum de scandale et de mort. A cet égard, il est très heureux que Payot ait réédité, vingt-cinq ans après une première parution, des œuvres de ce psychanalyste sulfureux et fulgurant. Le lecteur trouvera différents articles qu'on pourrait qualifier de militants, où les questions de la sexualité sont abordées dans l'esprit des (premiers) psychanalystes, franchise et courage contre hypocrisie et lâcheté...

Mais nous voudrions surtout insister sur deux textes : De la genèse de "l'appareil à influencer" au cours de la schizophrénie, auquel Jean Gillibert consacre une éclatante postface, nous découvrons cette singulière machine, telle qu'elle est décrite par les patients, mais aussi bien ré-élaborée par l'auteur. La description suit un crescendo, de la lanterne magique ou de l'appareil de cinéma, jusqu'au vol des pensées et sentiments, production d'actions motrices bien ciblées, sensations diverses et phénomènes cutanés. Puis il est question de l'histoire évolutive dudit appareil, sentiment d'altération, d'aliénation et de persécution, avec la voie finale commune de la projection. Tausk étudie aussi minutieusement le répertoire des persécuteurs, de l'entourage proche à la puissance étrangère hostile. Il s'agit d'un bel exemple de théorisation pionnière, que nous invitons les lecteurs à redécouvrir en l'état.

Tout aussi importante au regard de l'histoire clinique, la Contribution à la psychologie du déserteur s'adresse à un aréopage belgradois, le 3 mars 1917 : "Messieurs !", apostrophe Tausk qui, comme Freud, rencontrait un public essentiellement (exclusivement ?) masculin lors de ses conférences ; et de lui rappeler que le "patriotisme armé" fondait son attitude envers le crime de désertion sur l'intimidation. En juriste qu'il était aussi, Tausk compare le point de vue juridique au point de vue psychologique et bien sûr psychanalytique. Il note aussi l'absence de tout travail antérieur sur la psychologie du déserteur. Sa Contribution propose une classification des différents types de déserteurs, sur la base d'une réelle expérience clinique, durant le premier conflit mondial : hystériques ou épileptiques, âmes inquiètes et vagabondes, sujets ayant peur d'être punis pour les infractions commises, incapacité à supporter les fatigues du service, névrosés (anxieux ou obsessionnels), déserteurs par mal du pays, déserteurs par motifs politiques ou enfin par hostilité vis-à-vis de la guerre. S'adressant à un public vraisemblablement médical et militaire, Tausk devait assurément montrer patte blanche en se montrant lui classificateur subtil. Il nous paraît très intéressant de souligner que, parmi les déserteurs qu'il a rencontrés, Tausk en range près de la moitié comme "infirmes psychiques, débiles, apathiques, infantiles (...)". Il insiste : "Tout ce qu'on me présenta comme désertion n'était que misère, affligeante misère. Sans aucune sentimalité." Un prosecteur a constaté un cerveau microcéphale chez un déserteur exécuté, signale-t-il aussi ­ car on ne plaisantait pas avec la désertion. Revenant aux ressorts infantiles de la désertion, Tausk nous propose des hypothèses psychopathologiques tout à fait intéressantes et, en fin d'article, une distinction à méditer aujourd'hui encore, entre asociaux et antisociaux...

J-Y. FEBEREY
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EXISTE-T-IL UNE NATURE HUMAINE ?

MEYERSON (I.)

Sanofi-synthelabo Éd. (Coll. Les empêcheurs de penser en rond), Paris, 2000, 448 p., 130 F.

LA PSYCHOLOGIE A UNE HISTOIRE

Soit une science ou, pour mieux dire, une discipline. Quel en serait l'objet ? S'il est question de psychologie, par exemple, la notion de nature humaine n'est pas la moins problématique. Émile Pourrat, dans sa préface à cet ouvrage d'Ignace Meyerson, indique sobrement pourquoi : "Comme la pensée, comme les sentiments, la mémoire, la volonté, l'imagination, la perception ne sont pas un donné intemporel, et pas davantage, en religion."

En psychologue de nulle autre obédience que la sienne, Meyerson a fait de l'homme, en sa totalité, la matière de son enseignement. Pour répondre à la question qui est l'intitulé du volume, il énumère les traits dont il estime qu'ils caractérisent l'humain, sans borner sa réflexion à quelque hétéroclite assemblage de facultés. L'homme n'est pas de toute éternité, il est avant tout le fils de ses œuvres : il produit, il crée, il travaille. Il thésaurise les fruits de son activité. Il y est pour ainsi dire contraint, puisqu'il est dans sa nature de "construire son objet".

Cette marque nous trahit, les autres animaux ne le font pas. Elle semble procéder d'une stratégie qui vise d'abord à l'unité de ce qui tombe sous nos sens, quoique la "genèse de l'unité perceptive" ne soit pas vraiment la question. On pourrait le dire banalement : l'organisation de la perception n'est qu'un préalable. Significativement, le "dépouillement du sensible" auquel s'identifie le procès continu de la connaissance transparaît dans l'exposé qui est fait, au chapitre IV, de l'activité de classement. Agencer le divers, tel est l'enjeu, c'est-à-dire convertir le monde en un système de signes. Pour ce qui est de la zoologie, d'Aristote à Darwin, il est admis que le raffinement des constructions classificatoires traduit l'emprise grandissante de la raison. La perception s'accompagne nécessairement d'intermédiaires mentaux dont la succession qualifie la genèse de l'esprit.

L'auteur s'efforce de poser les jalons d'une anthropologie culturelle totale en envisageant la totalité des œuvres que l'homme abandonne derrière lui. S'étonnera-t-on de voir traiter, dans l'ouvrage d'un psychologue, des matières aussi diverses que le langage, la science, la religion, les arts et la philosophie ? Par brefs coups de sonde, leur devenir est décrit comme un avènement paradoxal dont s'absentent peu à peu et le particulier, et l'espèce, et le sens commun, à la place desquels s'élabore la notion singulière à laquelle on donne, en psychologie, le nom de personne.

On est tenté de dire que cette "construction" représente le reliquat de l'expérience humaine. Le brouet changeant dont elle est issue passe au tamis de la sagacité de l'auteur, qui se fait anthropologue avec Marcel Mauss, linguiste avec Saussure, ou plus classiquement attentif, avec le neurologiste Henry Head, à l'"évolution des systèmes de sensibilités protopathique et épicritique chez les êtres vivants".

La mémoire elle-même, fonction éminemment historique, en un sens qui reste à préciser, doit se comprendre à travers le prisme de son évolution. Elle ne fut pas chez les Grecs ce qu'elle est pour nous, mais, nous est-il indiqué suivant Jean-Pierre Vernant," reviviscence, voyance, participation au divin ". Meyerson se plaît à rappeler qu'elle n'est pas uniquement le "magasin d'images-souvenirs " auquel nous avons tendance à la réduire. Chez le philosophe Raymond Lulle (1232-1316), c'est une vaste "combinatoire de signes abstraits", qui n'est pas sans évoquer la caractéristique universelle que Leibniz appelait de ses vœux. Enclos dans un tel alphabet cabalistique, le monde et la religion deviennent automatiquement lisibles.

Par la vertu d'un ingénieux emboîtement, l'intérieur de notre crâne serait assez semblable au théâtre de Giulio Camillo Delminio (1480-1544), bègue dont l'ouvrage, un amphithéâtre pour deux personnes dans lequel sont disposées des "images", est censé douer ses visiteurs d'une éloquence digne de Cicéron. Cette boîte admirable enfermant des "figures", qui ne vit jamais le jour, aurait eu le pouvoir de représenter l'"ordre de la vérité éternelle". De part et d'autre des rangées de symboles, l'homme et le monde se voudraient parfaitement transparents l'un à l'autre.

Quand nous errons dans les palais de la mémoire, nous fabriquons un présent dépourvu d'épaisseur, bruissant des millénaires qui nous ont précédés. Sommes-nous seulement l'écume de nos aïeux ? Cette question, peut-être, intéresse l'historien. Elle n'intéresse pas Dieu, qui était mais qui ne faisait rien avant que la terre fût. Dans la perspective du présent ouvrage, elle conduit à retirer toute limite bien nette à l'objet de l'étude.

Un mythe iranien, dualiste, mentionné dans la leçon du 8 décembre 1975, et qui a "beaucoup frappé" Meyerson, relate l'affrontement d'Ormuzd, maître de lumière, et d'Ahriman, seigneur des ténèbres, dont le premier triomphera seulement dans la "Création (...) mise en branle par le Temps". Ce branle initial se révèle ainsi consubstantiel à ce tissu d'actes dont l'auteur a fait le trait le plus saillant de l'humain.

Marginale est cette tentative, Françoise Parrot y insiste dans son introduction, d'observer l'homme, au plus près, dans l'articulation de sa pensée. Elle offre en tout cas une stimulante version profane de la Genèse.

G. WEIL
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MÉTAPHYSIQUE DES TUBES

NOTHOMB (A.)

Albin Michel, Paris, 2000, 170 p., 89 F.

L'INCROYABLE ROMAN

Dans sa critique de Métaphysique des tubes qu'il appelle "la vraie fausse autobiographie d'Amélie Nothomb", Hugo Marsan[1] déclare : "Les acrobaties philosophiques des premières pages de Métaphysique des tubes frôlent l'imposture." "Faut-il croire un auteur qui à chaque roman nous épate par son insolence tranquille ?", poursuit-il, pour conclure : "Comme les carpes insatiables du jardin japonais, nous avalons ses mensonges avec délices." J-F. Josselin[2] intitule son article "Amélie suce son pouce", "Claudine à l'école" de Colette étant la meilleure référence lui venant à l'esprit : "Amélie en a l'esprit de dérision, le souci d'indépendance, le désir de liberté et le non conformisme ambiant", nous dit-il ; et encore : "Rien n'est plus périlleux, en littérature, que de faire parler les enfants, on y côtoie les précipices de la niaiserie et de la mièvrerie."

Pour ma part, j'ai été happée par Amélie Nothomb en passant par hasard devant la télévision à l'heure de Bouillon de Culture. Elle répondait, avec une simplicité biblique, du haut de sa bizarrerie sereinement assumée, à la question de Bernard Pivot sur la crédit à accorder à un récit qui se situerait entre 0 et 3 ans : "Ça n'a de crédibilité que celle de la mémoire elle-même, je ne peux garantir la véracité de tous les faits, mais en tous cas, c'est ce que je me rappelle", disait-elle en substance.

Je n'ai eu de cesse de me procurer son livre et, médusée, n'en croyant pas mes yeux de clinicienne, j'ai vu se dérouler le récit de l'autoguérison d'un état autistique infantile pathologique ! Autoguérison ? "Auto" seulement ? Sûrement pas car, à y regarder de plus près, sur le berceau de l'enfant immobile, bien loin d'être capable de sucer son pouce, plusieurs fées semblent s'être penchées, dont l'auteur elle-même souligne les effets thérapeutiques :

N'y aurais-je finalement pas un peu trop adhéré, à ce faux roman et vrai tableau clinique ? Oui et non, parce que, derrière le travail d'écriture, la distanciation humoristique et l'invention d'anecdotes destinées à pimenter le propos (la fameuse scène du chocolat belge), on trouve la marque de l'authenticité incontestable, signée d'une part par la description de symptômes cliniques observables et bien répertoriés, mais aussi, et c'est le plus intéressant, par la correspondance hallucinante entre les ressentis décrits par l'auteur et les observations recueillies par les spécialistes durant des décennies. Autrement dit, des choses qui ne s'inventent pas (à moins que l'auteur ait épluché Winnicott, Bion, Tustin, Mélanie Klein, Esther Bick, etc., ce qui me paraît peu vraisemblable ; ou alors qu'elle ait été assistée d'un professionnel éclairé ?). Quand bien même, cela ne ternirait en rien l'exploit, celui d'ouvrir à notre ignorance l'univers des balbutiements de la vie psychique.

Écoutons Frances Tustin[3] par exemple : "La qualité essentielle de toute pratique thérapeutique destinée aux enfants psychotiques devrait être de les aider à gagner en humanité ; la plupart du temps, ils se croient des dieux, des animaux, ou des choses." Cette assertion trouve confirmation dans l'éclatante épure des dix premières pages, lesquelles ne correspondent en rien à des acrobaties philosophiques d'imposteur, mais à la pure réalité vécue ! Et ainsi au fil des pages, dont chacune mériterait d'être décortiquée de façon didactique, à la lumière de ce que décrivent les cliniciens de cette période archaÏque si difficile d'accès. Il y aurait matière à tout un séminaire pour les impétrants psychiatres (d'enfants et d'adultes), pédiatres, psychologues et professionnels de la petite enfance.

On ne résistera pas au passage où, alors qu'après de louables efforts, vers l'âge de 3 ans, la narratrice espère se voir offrir une peluche qui aurait eu quelque chance de se voir intronisée objet transitionnel, en remplacement de la toupie autistique, au lieu de quoi les parents, croyant bien faire, lui offrent trois carpes, la renvoyant au stade de tube aspirateur "transformant le quelque chose en rien", dont elle vient si péniblement d'émerger ! L'obligation de nourrir lesdites carpes donne lieu au déploiement, en lancinants retours en arrière qui culminent lors de l'épreuve initiatique de la chute dans le bassin, à un morceau d'anthologie dont voici un tout petit extrait : "En continuant à distribuer la pitance, je suis de plus en plus obnubilée par ce que la trinité me montre : normalement, les créatures cachent l'intérieur de leur corps. Que se passerait-il si les gens exhibaient leurs entrailles ?" dont on trouve, comme en maints autres passages, un écho troublant dans les observations de Tustin (3, cf. le chapitre XVI "Processus de pensée", exposé de la psychothérapie de Sam).

On ne pourra que s'extasier de celui, sublime, où elle parle du regard : "Qu'est-ce que le regard ? c'est inexprimable. Aucun mot ne peut approcher son essence étrange. Et pourtant le regard existe. Il y a même peu de réalités qui existent à ce point. Quelle est la différence entre les yeux qui on un regard et les yeux qui n'en ont pas ? Cette différence a un nom : c'est la vie. La vie commence là où commence le regard. Dieu n'avait pas de regard."

Absence de regard, significatif pour les observateurs en néonatalogie d'un processus irrémédiablement délétère (cf. C. Druon[4]), important critère d'évaluation des progrès en observation du nourrisson plus âgé (cf. G. Haag[5]).

Et si ­ rassurons J-F. Josselin ­ Amélie Nothomb n'a jamais frôlé les précipices de la mièvrerie, c'est qu'elle a peut-être échappé à un péril bien plus grand, l'autisme pathologique, et que, très loin de la névrose pleine de santé d'une Colette, très loin de "faire parler les enfants", elle laisse vertigineusement parler l'enfant qui était en elle. En ce sens, la dérision, ou plutôt l'ironie déployée par l'auteur, n'ont rien de léger. Elles correspondent à celles évoquées par Guillaume Leblanc[6]. Partant de l'exergue de Vladimir Jankélévitch : "Le comble du sérieux serait de vivre purement et simplement, sans poser aucune question, et d'adhérer intimement à l'évidence de ses propres organes", il développe l'idée que : "le premier geste humain n'est pas celui de Prométhée volant le feu aux dieux, mais Socrate, retournant le feu du verbe contre lui-même. Ainsi, l'ironie, en faisant naître l'homme à lui-même le fait naître à la philosophie... le premier geste philosophique fut celui d'une double naissance, le monde et soi... L'ironie n'est alors que la révélation de l'esprit à lui-même, dans la double irruption de la conscience et du monde. L'ironie est ce mouvement qui fait naître le monde à la conscience en même temps qu'elle expose la conscience au monde. Que ce double mouvement ait jailli dans l'ironie et non dans le sérieux, voilà ce que nous révèle Leibnitz quand il pose sa fameuse question : "Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien"... L'ironie est ce décollement divin qui me donne une double vue sur moi et le monde. C'est pourquoi il existe une première forme de tristesse de l'ironie. Car en décollant, je cesse d'adhérer à l'énigme visible. Ironiser, c'est faire du visible une énigme et par-là même s'extraire du spectacle que l'on contemple. Je deviens un œil à la double lucarne intérieure, extérieure". C'est bien cette étonnante démarche de l'ontogenèse de la psyché que semble incarner l'"infans" bousculé par l'autisme que décrit Amélie Nothomb et, à ce titre, son roman mérite d'être couronné du titre de "Métaphysique".

Quant à l'énigmatique mot de la fin, il signe la guérison. C'est en effet seulement entre 0 et 3 ans, et pas plus tard, qu'aurait pu avoir lieu pour elle la catastrophe évitée, thème central du roman, lequel n'aurait alors jamais vu le jour.

Alors, vérité ? mensonge ? La question n'est plus là. Le matériel clinique recueilli en quarante ans auprès des nourrissons, les avancées en sciences cognitives concernant la conscience de soi et en neuropsychologie et neurophysiologie concernant les mystères de la mémoire et de l'oubli, nous incitent à rester attentifs et prudents avant de crier à l'invraisemblance. Reste un conte pour adultes amnésiques, chef-d'œuvre forgé par une jeune femme évoquant irrésistiblement une Mary Poppins grave, porte-parole des nourrissons, de ceux qui ne savent ni dormir ni sourire aux anges.

Ces anges précisément, dont Geneviève Haag invite les observateurs des nourrissons à métaphoriquement s'inspirer, en acquérant la "pénétrance non effractante", la douceur, et la multiplicité polyesthétique du regard (elle se réfère ici, non aux représentations de la mièvre imagerie de l'art sacré baroque, mais à une catégorie précise d'anges, les Chérubins, ou Quatre Vivants, tels qu'on les trouve sur les icônes ou dans l'art roman.) "Au milieu du Trône et autour du trône, quatre Vivants, remplis d'yeux, devant et derrière... Les quatre Vivants, un à un, ont chacun six ailes ; autour et dedans, ils sont remplis d'yeux"[7].

Eva DESSALLES
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[1] MARSAN (H.), L'enfant-dieu et les monstres, Le Monde des Livres, 01.09.00.retour texte
[2] JOSSELIN (J-F.), Amélie suce son pouce, Le Nouvel Observateur, N° 1871, 14-20.09.00.retour texte
[3] TUSTIN (F.), Les états autistiques chez l'enfant, le Seuil, Paris, 1986.retour texte
[4] DRUON (C.), Comment l'esprit vient au corps en néonatologie, in LACROIX (M-B.), MONMAYRANT (M.) (sous la dir.), Les liens d'émerveillement : l'observation des nourrissons selon Esther Bick et ses applications, Erès, 1999.retour texte
[5] HAAG (G.), Comment l'esprit vient au corps, enseignements de l'observation concernant le premier développement et leurs implications dans la prévention, in LACROIX (M-B.), MONMAYRANT (M.) (sous la dir.), Les liens d'émerveillement : l'observation des nourrissons selon Esther Bick et ses applications, Erès, 1999.retour texte
[6] LEBLANC (G.), Le premier étonnement, in L'ironie, le sourire de l'esprit, collection Morales, no 25, sept. 1998, édition Autrement.retour texte
[7] Découvrement de Iohanân 5 (6-8), La Bible, trad. A. Chouraqui, Desclée de Brouwer.retour texte