Génétique et psychiatrie
2/00

AU JOUR LE JOUR

Avec des textes de J-Y. FEBEREY, J-P. RUMEN, P. SULLIVAN

 

Malaise dans la victimisation

Victimisation et puis victimation, je confesse avoir été heurté par ces créations qui m'ont d'abord semblé abusives. Victimisation particulièrement que j'ai lu sous la plume de Jean Gortais(1). Comme son rapport exprimait une gratitude quasi exclusivement à des spécialistes de langue anglaise, j'ai cru que, comme pour les sexual abuses (abus sexuels) et bien d'autres, il s'agissait d'un décalque. C'eût été plaisant puisque "victimization" signifie en anglais persécution... Or il a bien fallu que je me rende à l'évidence : Littré lui-même connaît victimer : rendre victime, pour lequel il donne comme sens figuré : immoler à des plaisanteries, et dont il dit que c'est un néologisme. On imagine que ces plaisanteries furent cruelles et on comprend mieux alors l'évolution qui a mené au victimization anglais...

La lecture de Littré permet de suivre précisément l'évolution sémantique, ses causes et conséquences : on peut apprendre que, après avoir été une créature vivante offerte en sacrifice à la divinité, la victime est celui qui est frappé de quelque coup ou encore que, selon Voltaire (dont nous devrions méditer la leçon) : "Nous sommes tous des victimes condamnées toutes à la mort ; nous ressemblons aux moutons qui bêlent, qui jouent, qui bondissent en attendant qu'on les égorge.(2)" Cela s'est dit absolument, toujours selon Littré, des personnes qui périrent condamnées par les tribunaux révolutionnaires. Et qu'on connut à cette époque, cheveux, costume à la victime, coiffure, habillement qui rappelaient la toilette des condamnés montant à l'échafaud et qui devinrent à la mode dans quelques salons, lors de la réaction dont le 9 Thermidor fut suivi. Il y avait même le bal des victimes, bal où l'on n'était admis qu'en prouvant qu'on avait une victime dans sa famille !

L'évolution est longue, et pas seulement linguistique, qui aboutit aux actuelles victimation ou victimisation, c'est-à-dire ce qui fait une victime, qui fait même que l'on doive être victime pour pouvoir être reconnu, mais avec la nuance récemment acquise qu'être victime ressortit à un état pathologique susceptible d'un traitement adapté, voire d'une action de prévention susceptible d'empêcher son apparition. Il est indéniable que l'émergence de cette catégorie nouvelle dans le champ de la santé publique est historiquement liée à une protestation contre la manière d'aborder cette question. Il s'agissait de combattre ce qu'on a appelé le délaissement, (voire la culpabilisation) des victimes, né de cette considération que le traumatisme psychique était lié non seulement à l'événement mais aussi à la constitution de celui qui le subissait.

On se souvient que, pour Freud, le traumatisme est en rapport avec l'impossibilité de symboliser, de comprendre l'événement ce qui laisse le patient être envahi d'abord par l'afflux d'excitation. Cette manière de voir a semblé insupportable, eu égard au malheur des victimes, et on a rétabli l'événement comme seul responsable des difficultés en rapport avec le traumatisme psychique. Victimisation et victimation sont alors devenus des processus inéluctables dont la guérison ne peut être obtenue que par le jugement du (ou des) responsable(s) et par la mise en situation de la victime d'avoir à faire et à refaire le récit du traumatisme dont on espère qu'ainsi il puisse épuiser les effets.

La question de savoir laquelle est première de la modification des mœurs ou de celle de la langue semble de peu d'importance au regard de cette constatation que, pour obtenir la modification des mœurs, on a compris qu'il faut celle de la langue. C'est le signifiant qui, loin de refléter un signifié, va agir dans le réel. Il suffit, par exemple, d'inventer la croissance négative pour que disparaisse la récession. Mais encore faut-il avoir les moyens d'imposer le signifiant nouveau. C'est la répétition qui y pourvoira. Ce n'est plus l'autorité de l'énonciateur, encore moins la cohérence du discours, c'est la moulinette, le disque, disque "ourcourant", disait Lacan.

Ce n'est que très récemment que la pratique du debriefing des victimes, d'origine assurément militaire, a été remise en question. En janvier 1999(3), le médecin général israélien Sam Tyano nous apprenait que cette pratique abondamment vantée chez nous (la prise en charge psychologique immédiate des victimes) était désormais abandonnée aux États-Unis et en Israël, en raison de son inutilité. Après un recul de huit ans, selon ses chiffres, l'évolution des groupes debriefés ou non-debriefés était strictement identique. Ces gens pragmatiques ont tiré les conclusions qui s'imposaient et qu'on pouvait prévoir avant toute expérimentation... Sam Tyano n'a eu, ce jour-là, de contradicteur ni à la tribune, ni dans la salle...

On pouvait y penser car, si c'est l'événement qui est responsable de la victimisation, comment espérer la guérison ? Peut-on faire que l'événement n'ait pas eu lieu ? Par contre, s'il s'agit de modifier la capacité d'un individu à métaboliser l'événement, à ­ selon les mots de Freud ­ transformer un drame en malheur ordinaire, cette modification ne serait-elle pas plus aisée à obtenir en dehors du traumatisme ?

Vertigineuse est donc l'évolution de la victime, du mot comme de la chose. Souvenons-nous, par exemple, que ce que nous appelons la passion du Christ, et dont nous retrouvons la trace dans cette évolution, a été conçue par ses organisateurs romains, comme un ludibrium, un spectacle pour faire rire. Le supplice servile de la croix réservé à celui qui se prétend Dieu, la flagellation, l'inscription Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum, le manteau pourpre (veste peurpurea), la couronne royale faite d'épines (coronam spineam), le sceptre de roseau, la nudité infamante sont les ressorts de ce comique(4). Sommes-nous bien certains qu'il suffise que la chose disparaisse pour en faire disparaître le ressort, les pulsions sadiques ?

Pour poursuivre sur la question sémantique, soulignons que victimisation(5) prend, sous la plume de certains, un sens supplémentaire que n'a pas victimation, celui de processus indispensable pour amener le sujet à ce statut de victime afin qu'il puisse bénéficier des soins. Il faut d'abord que la victime se reconnaisse telle. Cette idée qu'il est nécessaire que le malade acquiesce à la réalité de sa maladie pour qu'il consente aux soins, observe les prescriptions et en tire bénéfice, est largement présente dans notre champ, autrement dit qu'il acquiesce à l'idéologie de son interlocuteur. Quelque chose comme la carte forcée du transfert... Quelque chose qu'on trouve dans les " contrats " proposés aux alcooliques et qui n'obligent que le malade. A ne plus boire évidemment. La guérison par obligation contractuelle !

On voit donc qu'il faut que le sujet s'identifie imaginairement à une catégorie. Il s'agit en quelque sorte de figer les variations de la demande en affirmant qu'il n'est qu'une réponse. Comment alors envisager sortir de la répétition stéréotypée de cette seule demande, jamais déplacée ? Comment ne pas se condamner à une relation, névrotique bien entendu, mais ici condamnée à la chronicité ?

La victime a-t-elle terminé son évolution, son parcours ? Je propose d'en juger à travers la presse qui est dorénavant mesure de toutes choses. Le Figaro (31.03.00, p. 9) nous alerte par un titre barrant la page : "Des lycéens piégés par la violence". Il s'agit bien d'une victimation : ces lycéens ont sans doute été victimes de cette violence insidieuse ou éclatante qui les guette, perchée sur les platanes des cours de récréation ; qui creuse les fossés, tend ses rêts et ses collets pour les prendre à ses pièges. Piégés, victimes donc, il s'agit de prendre les mesures adéquates à la situation, et le juge qui a l'affaire en charge nous les détaille : "Ils vont néanmoins rester quelques jours à l'abri. Il faut absolument les préparer à affronter le monde extérieur. Intelligents, dociles, bien élevés, aidés de leur avocat, des éducateurs et des psychologues, ils devraient facilement réaliser l'ampleur de leur dérapage. Vous savez, on les a vu vieillir pendant leur garde à vue." C'est vrai, ils ont été en garde à vue ! Et je cite toujours le juge : "En attendant leur comparution devant le tribunal pour enfants de Montpellier, les deux lycéens seront remis en liberté." L'abri dont ils bénéficient est donc la Maison d'Arrêt locale et personne ne se plaindra qu'ils en sortent. Par contre, il n'est pas sûr que c'est eux que le dérapage concerne, puisque dérapage il y a. En fait c'est une vieille dame qui a dérapé. Vieille dame de 78 ans qui a glissé en défendant son sac que les deux jeunes gens voulaient lui arracher, qui a heurté le bitume de la tête. Et qui en est morte. Elle n'a pas inspiré au journaliste le moindre mot de compassion. Et nous ne saurons pas si elle laisse une famille éplorée, aimante, si elle sera regrettée et si sa mort violente (eh oui) constituera un traumatisme pour les siens. Il est vrai qu'une victimation qui entraîne la mort laisse les spécialistes assez démunis. Il est vrai qu'il n'existait pas jusqu'à aujourd'hui de thanathothérapeute.

Aussi, parvenu au terme d'une carrière pauvre en honneurs, ai-je décidé de créer la spécialité que j'ai le plaisir de porter ici sur les fonts baptismaux. Le caractère innovant de la démarche ne devrait échapper à personne et me valoir au moins un "psy d'or". Car si on trouve la proposition encore trop audacieuse aujourd'hui, en sera-t-il de même demain ? Et si le processus de victimisation peut être transgénérationnel, pourquoi ne pas débriefer la famille, les proches ? J'imagine que ces gens doivent avoir des choses à dire, dont l'expression les déchargerait sans doute suffisamment pour éviter que, victimés comme abusés, ils deviennent victimeurs, abuseurs jusqu'à la septième génération...

Je me bornerai à quelques remarques subsidiaires. Le malaise dans la civilisation (das Unbehagen in der Kultur) dont j'ai agrémenté mon titre, c'est la culpabilité qui est nécessaire à la civilisation. Culpabilité consécutive au meurtre du Père de la horde primitive et qu'on retrouve sous des formes différentes à chacune des étapes de l'histoire de l'humanité. Mais au-delà, malaise lié au meurtre de la chose par le signifiant produit du parasitage de l'homme par le langage : effet de structure donc, comme le montre Lacan. La promotion de la catégorie des victimes constitue peut-être alors la plus récente défense contre cette culpabilité, et l'espoir que le bonheur est à portée de main. Victimes donc pas coupables, puisque même les abuseurs, les victimeurs sont le plus souvent eux-mêmes des victimes ? Si nous sommes tous des victimes, plus de culpabilité. Mais alors, quelle civilisation ?

D'autre part, je ne connais pas d'exemple qu'un criminel, sauf peut-être s'il est mélancolique, n'explique son crime, l'excuse, par sa situation de victime d'un tort antécédent, voire de l'injustice ou de la criminalité généralisée du social. Pas d'exemple non plus qu'une exaction de groupe ne soit perpétrée depuis une victimation antécédente, je passe les exemples... C'est dire si la violence a de beaux jours devant elle puisque sa croissance risque d'être exponentielle (ce qui semble bien engagé) à mesure de l'augmentation du nombre des victimes.

Il y a quelque temps, notre confrère Bernard Kouchner interpellait les psychiatres en leur demandant de rester les "veilleurs de la société". Je ne sais si je vais dans le sens qu'il souhaitait, mais je vous assure que c'est tout le sens de ce qui précède.

Jean-Pierre RUMEN (Ajaccio)

(1) Gortais (J.)à : L'aide psychologique aux victimes, Rapport de mission près du Ministère de la Justice.retour texte
(2) Lettre à Mme du Deffand, 7 août 1769.retour texte
(3) 17° Journées Scientifiques Nationales de l'Association Française de Psychiatrie, Janvier 1998 : Idéologies psychiatriques et Santé publique.retour texte
(4) Quignard (P.) : Le sexe et l'effroi, Paris Gallimard, 1994.retour texte
(5) Lopez (G.) : Victimologie, Dalloz, 1997.retour texte

 

 

 

 

 

" Je deviens réac'... "

Voici le type de phrase qu'il nous a été récemment donné d'entendre, que ce soit dans le cadre d'entretiens avec des patients (variante, "Je deviens un vieux con..."), ou dans des conversations privées. Elle n'aurait en soi rien d'extraordinaire, si elle n'émanait, sur le ton de l'aveu contrit ou du constat désabusé, de personnes qui, de toute évidence et de tout temps, étaient foncièrement progressistes ("qui est partisan du progrès politique, social, économique", Le Robert).

Ces personnes, enseignants de l'Éducation nationale, se trouvent régulièrement confrontées à l'indiscipline, terme un peu désuet, ou aux "incivilités", terme au goût du jour, de leurs élèves, et ne savent plus comment y faire face. Elles se surprennent à des manifestations d'intolérance, à une envie d'ordre, en parlent à des collègues qui sont dans le même état d'esprit, et en souffrent, parfois même beaucoup...

Enfants ou adolescents en mai 68, les enseignants de cette génération, que d'aucuns prétendent "sacrifiée" (trop jeune en 68, trop vieille ­ déjà ! ­ en 2000), ne veulent évidemment pas se résoudre à réclamer le retour des "lycées-casernes", mais voient leurs idéaux de liberté et de respect mutuel foulés aux pieds (et les modèles de chaussures en vogue s'y prêtent assez bien) par celles et ceux qu'on désigne parfois, parole de ministre à l'appui, de "sauvageons". Comme toujours devant un phénomène qui prend de l'ampleur, il est difficile de généraliser. Nous voudrions simplement tracer quelques pistes, en espérant que d'autres collègues ou professionnels concernés, apportent d'autres éléments.

Cette crise se joue à plusieurs : il y a les élèves et les professeurs dans l'établissement (et ses abords immédiats où se déroulent bien des scènes de violence), mais aussi les parents d'élèves et les chefs d'établissement. Les parents, entend-on souvent, seraient démissionnaires et délégueraient aux professeurs un rôle d'éducation qui n'est pas le leur, par opposition à l'instruction. Les plus amers se sentent relégués à une fonction de "gardiennage". Mais qu'intervienne une sanction pédagogique, et il n'est évidemment pas question ici de coups et blessures, sous la forme d'une remarque ou d'une mauvaise note, et la réaction ne se fait pas attendre : l'enseignant qui annote un mauvais devoir se voit reprocher d'humilier l'élève, celui qui demande la mise hors-service d'un téléphone portable de le brimer, etc. L'exclusion d'un élève particulièrement indiscipliné pose aussi un problème, puisque certains établissements ne disposent plus de salle de permanence (pour cause de disparition progressive des "pions" sur l'échiquier scolaire), et qu'en cas de fugue ou d'accident, la responsabilité du professeur serait impitoyablement recherchée. Au total, les cours deviennent parfois bien difficiles à assurer, sans parler du désintérêt de plus en plus fréquent, en particulier dans les matières "inutiles". Il faudrait nuancer aussi ces observations, en fonction des séparations liées à l'âge des élèves, des sections, et des établissements eux-mêmes, surtout pour les collèges (des parents en arrivent à frauder pour obtenir l'inscription de leur enfant dans un établissement jugé plus sûr). Du côté des chefs d'établissement, on relève des personnalités exceptionnelles sachant concilier souplesse et fermeté, douées d'une psychologie à toute épreuve (ou presque...) ; mais ce qui revient le plus souvent a trait au "surtout, pas de vagues" ou à "l'ouverture du parapluie". Ce type d'attitude de leur hiérarchie conduit les enseignants au sentiment d'être pris "entre le marteau et l'enclume", entre des parents prompts à récriminer et une hiérarchie avant tout soucieuse de son supposé confort, voire de son avancement. Un mot aussi, et sans vouloir ouvrir une polémique, sur le profond malaise généré par les déclarations intempestives de l'ancien ministre de l'Éducation nationale, Claude Allègre, et qui n'est pas près d'être oublié. Beaucoup s'amusent aussi des termes euphémiques : le censeur devient principal-adjoint, le "surgé" devient conseiller principal d'éducation. Le même mécanisme se retrouve dans les hôpitaux, où les surveillant(e)s sont devenu(e)s des cadres, dont on attend évidemment jeunesse et dynamisme sans faille...

Pour en revenir aux professeurs eux-mêmes, devant certaines situations de grande détresse psychique, le congé de longue maladie est ouvertement proposé par le chef d'établissement ou les services médicaux ou sociaux du rectorat, ce qui peut poser de nouveaux problèmes, du médecin traitant au comité médical départemental, en passant par le médecin contrôleur..., sans oublier l'enseignant lui-même obligé de s'avouer vaincu et malade.

"Je deviens réac'...", cette phrase peut être entendue comme le symptôme de nouveaux mécanismes de défense en face de situations conflictuelles où la conscience éclairée de l'enseignant ne trouve pas de réponse à l'inconduite de ses élèves. Mais cette affirmation se fait de mauvaise grâce, et les pratiques ne suivent de toute façon pas, heureusement d'ailleurs. L'enseignant identifie en lui le retour d'une pensée réactionnaire/réactionnelle, mais ne souhaite pas lui frayer un chemin. Il en est souvent honteux et cherche à la détourner (on m'a même rapporté l'exemple d'un enseignant de langues qui donnait la note 15 à tous ses élèves ; même si ce n'est pas confirmé, cela montre qu'il s'agit bien de ne léser personne, de combattre l'échec scolaire même par des moyens inadaptés : les authentiques réactionnaires auront alors beau jeu de dénoncer le nivellement par le bas...).

Ce rapide survol d'une question appelée sans doute à prospérer, est certainement insuffisant, mais il veut surtout la signaler aux professionnels vers qui les enseignants se tournent, pour en marquer nettement l'importance et la fréquence.

Jean-Yves FEBEREY (Nice)

 

 

 

 

 

 

Le travail inlassable d'Amnesty International
pour les droits humains

Chaque année à la même époque, les membres d'Amnesty International reçoivent le volumineux rapport annuel de l'organisation non-gouvernementale fondée en 1961 à Londres, et Prix Nobel de la Paix en 1977. Il s'agit d'une sorte de Grand Atlas Mondial des Droits humains, et surtout de leurs innombrables transgressions par les États. Il nous paraît essentiel de revenir régulièrement sur ces questions dans notre publication, au nom de l'humanisme médical qui anime depuis les origines le Syndicat des Psychiatres Français et l'Association Française de Psychiatrie.

Pour ce qui est de la peine de mort, Amnesty International note qu'en 1999, celle-ci a été abolie pour tous les crimes aux Bermudes, au Timor oriental, au Turkménistan et en Ukraine (qui s'y était pourtant engagée dès 1995). La Lettonie a aboli la peine de mort pour tous les crimes sauf les crimes exceptionnels. Par contre, 85 % des 1 813 exécutions dont l'ONG a eu connaissance en 1999 (il y en a certainement eu beaucoup plus) étaient le fait de l'Arabie Saoudite, de la Chine, des États-Unis, de l'Iran et de la République démocratique du Congo.

Outre la pratique de plus en plus répandue de l'injection létale pour les exécutions aux États-Unis (cf. La Lettre de Psychiatrie Française, N° 96, juin 2000, "De très sinistres stages"), on y utilise aussi la "ceinture neutralisante", un "moyen de contrôle" qui envoie des décharges électriques de 50 000 volts, des tirs de balles en caoutchouc et des pistolets incapacitants à aiguillons. L'Afghanistan inflige des peines d'amputation et la flagellation, et incite des milliers de personnes à assister à l'application des châtiments dans d'anciens stades. L'Arabie Saoudite pratique aussi l'amputation et la flagellation, Amnesty International lance une campagne dirigée vers les milieux médicaux, pour rappeler que ce pays a cependant ratifié différentes conventions ces dernières années (relatives aux droits de l'enfant en 1996, contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains et dégradants, ainsi que sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale en 1997).

La Russie se distingue toujours par la guerre menée en Tchétchénie, qu'elle ramène régulièrement à "une affaire intérieure". Le Monde (30.06.00) rapportait des tortures, notamment l'emprisonnement de détenus dans des "trous" où ils peuvent à peine bouger. Pierre Flambot s'indignait dans son article de ce que le Comité international de la Croix-Rouge ne visite pas ces "trous", et que le Conseil de l'Europe manifeste " une nouvelle fois son irrésistible penchant à passer l'éponge". La peine de mort est toujours maintenue en Russie, en dépit de son engagement pris en 1996 devant le Conseil de l'Europe. Néanmoins, malgré ce qui peut lui être reproché par ailleurs, Boris Eltsine a commué en juin 1999 les peines de 700 condamnés à mort, voire plus : le vieux "tsar" a su faire preuve de clémence ; on attend avec inquiétude ce qu'il en sera de son successeur.

Notons au passage que le Canada, la Norvège et les Pays-Bas ne figurent pas dans le Rapport 2000, ce qui correspond selon toute vraisemblance à une conduite exemplaire, ou peu s'en faut. La France ne peut en dire autant, même dirigée par un président et un premier ministre qui sont a priori d'authentiques modérés. Eh bien ! balayons devant notre porte... La formule apparaît scandaleusement légère, dès lors qu'on apprend que notre pays a été reconnu coupable de torture, mauvais traitements et mort en garde à vue. La longueur des procédures judiciaires est également stigmatisée. Un autre chapitre difficile à admettre pour le citoyen, est celui des jugements "qui ont donné à penser que le système judiciaire hésitait à prononcer ou à confirmer des peines autres que purement symboliques à l'encontre de policiers reconnus coupables de mauvais traitements ou d'une utilisation disproportionnée de la force".

Ce Rapport 2000 s'enrichit aussi d'une intéressante contribution de Pierre Sané, Secrétaire général d'Amnesty International, qui revient sur la question de la "guerre humanitaire". Il note les réactions très différenciées de la communauté internationale en 1999, selon qu'il s'agit du Kosovo et du Timor oriental ou, à l'opposé, de la Tchétchénie. Il reprend, en les intégrant à son histoire personnelle, les arguments des partisans et des opposants aux interventions : "Assurément, pour moi qui ai grandi en Afrique, il y a des moments où j'aurais personnellement accueilli avec joie une intervention visant à sauver des vies humaines." Mais il écrit aussi, à propos de la Chine, de l'Algérie et de la Russie, qui invoquent la souveraineté et la non-ingérence dans les affaires intérieures : "Pour être né et avoir passé ma jeunesse dans une ancienne colonie, le Sénégal, je comprends parfaitement ce désir d'être libéré de toute domination étrangère, et je le partage." A côté des invocations contradictoires des grands principes du Droit par les différents pays, il relève surtout des interventions sélectives, et également ratées (Kosovo, Somalie, Angola). Quant au Conseil de sécurité de l'O.N.U., ses cinq membres permanents sont les premiers exportateurs d'armes au monde... La question qui se pose aux responsables d'Amnesty International porte sur ce qui vaut mieux pour les victimes. Pierre Sané insiste sur la prévention, travail au long cours pour persuader les États de ratifier les traités relatifs aux Droits humains et de condamner les exactions de leurs alliés comme de leurs ennemis. Enfin, il importe que la communauté internationale réagisse à temps aux appels lancés par les O.N.G. (Amnesty International dès 1993 pour le Kosovo, par exemple), car l'intervention militaire comme l'inertie traduisent l'échec de sa mission.

Jean-Yves FEBEREY (Nice)

Rapport 2000, Editions francophones d'Amnesty International (pour mémoire, seule la version originale fait foi).

 

 

 

 

 

Une association à mieux connaitre :
Génétique et Liberté

Fondée en 1989, l'Association Génétique et Liberté (GEL) s'est donnée une charte très claire qui indique ses objectifs : entre autres, GEL "combat en priorité l'eugénisme (...), refuse de voir la science comme le seul discours pertinent sur l'homme et sur l'humanité (...) et s'alarme de la banalisation des techniques de reproduction artificielle". Ses actions se situent dans le domaine éditorial, mais il y a eu aussi une impressionnante (thèmes et orateurs) série de conférences organisée au Palais de la Découverte jusqu'à l'an passé. Les membres et animateurs de GEL sont souvent des chercheurs en biologie, mais également des médecins de différentes spécialités ­ psychiatrie comprise ­, des enseignants et des juristes.

Signalons aussi les liens privilégiés que l'association a créés avec le Syndicat National Professionnel des Médecins du Travail qui s'inquiète de l'utilisation possible des tests génétiques en milieu de travail.

De même, GEL collabore à la revue Pratiques : "les cahiers de la médecine utopique", qui avait consacré un numéro entier à "la société du gène : entre rêves et cauchemars" en 1998. Dans quelques numéros de 1995 à 1999, GEL a publié un bulletin remarquablement construit, comportant articles de fond, revues de presse internationale, notes de lectures, interviews et annonces de manifestations. Malheureusement, la charge de travail était devenue trop grande pour les quelques volontaires, et le bulletin s'est "replié" sur un site internet très fourni, où on peut en retrouver les différentes rubriques. C'est Laurent Dianoux, biologiste, qui est actuellement président.

Ce rapide portrait d'une association particulièrement dynamique et efficace, qui ne craint pas de mettre les pieds dans le plat et les "poings" sur les i, voudrait vivement inciter des lecteurs à la contacter, en raison même d'enjeux qui concernent tous les médecins, et ceci toujours dans le cadre d'une réflexion de qualité.

Jean-Yves FEBEREY (Nice)

 

 

 

 

 

 

A voir : l'homme français

1. Ressources humaines, de Laurent Cantet

2. Beau travail, de Claire Denis

3. Presque rien, de Sébastien Lifshitz

L'homme masculin ou sa figure, mais c'est encore trop, son simulacre plutôt, s'installe peu à peu sur le devant de la scène sociale comme un objet de consommation, comme l'indice d'une obsession collective qui a ses prêtres et ses adeptes. La femme a été fatale, l'homme le redevient. C'est une ambiance d'époque. Les artistes précèdent ou accompagnent, peu importe ici, de telles vagues sociologiques. Le cinéma français, si sensible au temps dans sa frange la plus créative, est celui qui réfléchit le mieux ce phénomène occidental (mondial ?).

Trois films de l'année 1999-2000 prennent cette présence simulacrale comme matière, chacun à sa manière, mais dans le but commun d'en intensifier, d'en questionner la figure. Ressources humaines de Laurent Cantet renoue brillamment avec un genre oublié, le film militant. Plus précisément, il ouvre une question éthique et politique : quelle place le nouvel homme que l'on voit partout sur les panneaux publicitaires doit-il se tailler dans le monde du travail ? Le film, de façon quasi expérimentale, introduit donc ce corps masculin si répandu aujourd'hui dans une situation où il devra se banaliser encore plus, devenir transparent, un simple cliché, ou au contraire s'initier, se donner une substance. Aussi, un jeune homme, diplômé en marketing (le signe est évident) fait un stage dans l'usine où son père est un vieil ouvrier. Les ouvriers, les bourgeois-patrons et le nouvel homme constituent les trois pôles de ce récit. Au terme du conflit qui naîtra, le nouvel homme devra s'exclure, s'exiler, il ne sera jamais un ouvrier. Sa mobilité est définitivement autre que celle des travailleurs dont la mobilisation limitée, difficile, obéit à des règles ancestrales qui ne sont plus les siennes. Il refusera par ailleurs l'état bourgeois ­ c'est la leçon du film ­ et sa propension à tout s'approprier. C'est la bourgeoisie qui lui a donné son aspect de nouvel homme, et c'est elle qui se propose maintenant de le consommer avec son assentiment et beaucoup d'avantages matériels en retour. Mais il refusera. Ressources humaines est un film utopiste. Le nouvel homme a des ressources contre lui-même, contre cette facticité que l'esprit bourgeois du temps souffle un peu partout et qui apparaît si clairement dans l'expression scandaleuse pour l'humanité de "gestion des ressources humaines".

Beau travail de Claire Denis pose un regard de femme sur l'imaginaire masculin, à un détail près. Car en effet une partie du film a été conçue par un chorégraphe (José Montalvo). Détail qui a son importance car c'est à un danseur qu'a été confiée la tâche de mettre en scène le corps masculin en mouvements et la plastique singulière qu'il y déploie. Deux films, deux regards. Oui, mais dans un sens particulier. Les deux visions ne s'opposent pas et composent ensemble le projet de la cinéaste. Claire Denis filme un groupe de légionnaires dans le désert africain. Entre eux les hommes sont guidés par les motivations qui régissent depuis toujours les rapports d'homme à homme, individuellement et collectivement. Obéissance au chef, rivalité, volonté de détruire, désir d'identifier et de s'identifier, exclure, partager, orienter la sexualité vers les femmes, tous ces mouvements appartiennent au masculin qui en a fait ses règles. La situation de soldats légionnaires séparés du reste de la société et obligés par conséquent de composer un groupe pur, qui a valeur de modèle, fournit presque à elle seule le matériau de cet imaginaire masculin. Claire Denis y ajoute la trame du Billy Budd de Herman Melvill, drame de la fascination masculine, et la musique de l'opéra de Benjamin Britten que celui-ci composa pour illustrer la nouvelle du romancier américain. Ce récit est entrecoupé de morceaux chorégraphiques, d'exercices à mi-chemin de la parade militaire et du ballet. Un condensé de ces deux formes, qui est à vrai dire une invitation par le biais de la sensation et du mouvement à passer par-delà les clichés du masculin. La danse renvoie immédiatement à un autre vécu du corps et le propos de la cinéaste est sans doute d'initier hommes et femmes (elle-même la première) à éprouver l'homme autrement, à même son corps. Des deux sexes, c'est l'homme qui a le plus tendance à s'enfermer dans le certitude de ces images. C'est pourquoi ce film dérange, à commencer par son titre : Beau travail, c'est le rapport assez incongru de la beauté et de la force qui annonce peut-être pour le nouvel homme une profondeur à venir.

Presque rien de Sébastien Lifshitz dit la petite différence qui rend un rapport impossible. Il y a des rapports sexuels. De multiples déterminants les rendent possibles, d'autres les condamnent. Le petit rien a un indice temporel. Les amants n'ont pu être en même temps à l'unisson du présent, que trop peu, leur passé respectif revenant à la charge pour les happer. C'est ce qui arrive aux deux garçons de ce film qui vivent un amour bref, mais capital pour l'un et l'autre, seulement de manière très différente. L'un connaît dans cet amour une mutation de tout son être et parvient à la conscience et à la responsabilité d'aimer. L'autre, plus aguerri certes mais plus fermé aussi, probablement pour avoir été trop malmené dans son enfance, ne veut pas, ne peut pas être marqué par l'amour. Comme tous les films d'amour déçu réussis, Presque rien dégage une délicieuse nostalgie, mais au-delà, pour l'année 2000, ce film, parmi les premiers, installe sur l'écran l'incontestable possibilité de l'amour entre hommes où les commentaires extérieurs à leur relation (les amis, la famille) n'ont ni plus ni moins de valeur que dans les formes canoniques de l'amour entre hommes et femmes. L'homosexualité masculine a son monde, son rapport. Loin du cliché gay attaché souvent au nouvel homme, Presque rien, aussi utopiste sans doute ou simplement optimiste que Ressources Humaines et Beau Travail, déploie un espace habitable pour l'imaginaire masculin.

Trois films, trois engagements. Une bonne année !

Pierre SULLIVAN (Paris)

 

 

 

 

 

La course à l'écran du spectateur pressé

Les films vont et viennent, les règles (ou les dérèglements ?) de la distribution maintenant les uns à l'affiche pendant de longs mois, faisant disparaître les autres au bout de quelques semaines, et ne les exportant jamais au-delà de rares salles parisiennes. Ce qui n'est pas sans imposer choix et acrobaties pour suivre quelques fils conducteurs dans une production qui reste importante. D'où les écrits nécessairement de parti pris de notre rubrique, qui lui donnent son caractère et ses limites.

Tre storie de Piergiorgio Gay et Roberto San Pietro appartient au cinéma du témoignage, entre documentaire et fiction. Il nous raconte la vie d'une communauté en Italie, qui se charge de réinsérer d'anciens toxicomanes et se concentre particulièrement sur la vie d'un couple et d'un de ses amis. La présentation des lieux et des personnes se fait à partir de leur vie quotidienne, entre réunions, rencontres et conflits, transgressions et efforts consentis. Une scène d'ivresse à deux dans le verger, avec bataille de figues, est particulièrement réussie, même si l'héroïne ne pourra en garder le secret... La confession d'un vendeur de voitures très habile est également un des temps forts du film : il nous montre comment rouler l'acheteur, mais explique ensuite qu'il ne peut se fondre durablement dans ce personnage en qui il ne se reconnaît pas. Le couple dont nous suivons l'installation dans une maison en pleine forêt, les parcours professionnels respectifs et le mariage, semble témoigner de la réussite de la démarche, socialement et personnellement, mais c'était sans compter le retour de la maladie du garçon, et du drame. Filmé avec une sobriété qui ne se dément jamais, se gardant bien d'insister sur les aspects "spectaculaires" du trafic et de la délinquance ­ ce n'est pas le propos du film ­, Tre storie est un modèle de compréhension intime et de "patience aimante" pour ses personnages qui, pour certains, jouent leur propre rôle. On aura compris qu'il devrait trouver de toute urgence sa place dans un prochain débat sur l'après-drogue.

L'Autriche a fait beaucoup parler d'elle ce printemps, et nous voudrions citer ici le metteur en scène de théâtre suisse Luc Bondy, qui a décidé de rester à son poste à Vienne : "On ne punit pas les xénophobes en les laissant entre eux, parce que c'est ce qu'ils cherchent". En allant au-devant des visiteurs viennois de l'exposition sur les crimes de la Wehrmacht de 1941 à 1945, Ruth Beckermann a accompli en 1995 un travail d'investigation et de mémoire tout à fait exceptionnel. A l'Est de la Guerre (1997), projeté ce printemps à Paris en partenariat avec l'Institut culturel autrichien, nous livre sans fard et sans apprêt les visages et les paroles de ceux qui ont vu et vécu, de ceux qui n'ont pas vu mais entendu dire, avec tous les mécanismes de défense (dénégations, souvenirs déformés), mais aussi la sincérité dans l'indignation et le désarroi devant l'horreur (re)découverte. Il faudrait pouvoir reprendre le texte des interviews, mais je n'ai pas le souvenir d'un ancien qui ait dit avoir non seulement vu, mais aussi fait. Hasard du recrutement ou impossibilité de dire une telle chose en face d'une cinéaste et de sa caméra ? Sous des allures de retraités inoffensifs, se cachent d'inavouables nostalgies ou d'inexpugnables convictions d'avoir accompli son devoir... Ce film me paraît essentiel aussi dans une perspective de compréhension plus générale du " mal " et de sa mémoire, et invite par sa qualité même à ne pas se concentrer exclusivement sur le cas de l'Autriche, quand on pense aux récents témoignages terrifiants de Louisette Ighilarhiz et aux scandaleuses déclarations du Général Bigeard (qui fut ministre et dont une rue porte depuis peu le nom en Alsace), à propos de la torture pendant la guerre d'Algérie. De Tchétchénie, les nouvelles sont aujourd'hui toujours aussi atroces.

Adoptant un point de vue en quelque sorte opposé à celui qui fait commencer l'album de famille avec la première échographie, Hélène Lapiower a réalisé avec Petite conversation familiale, tournée en partie pendant sa grossesse et dédiée à sa fille, une série très touchante de portraits en forme de libres propos des siens, oncle et tante, cousines et cousin, frère et bien sûr parents. Il y est question du "lien ou de l'absence de lien qui les attache à leur judéité", mais aussi de la dilution du yiddish entre les deux rives de l'Atlantique, des souvenirs du grand-père bundiste, petit homme fort qui portait le drapeau rouge lors des manifestations, et de cette question toujours reposée de l'accueil de l'étranger dans le cercle familial. Une des cousines d'Amérique se marie à un Noir bouddhiste, le cousin resté à Bruxelles épouse une musulmane et se convertit, trouvant et expliquant maintes filiations du judaïsme à l'islam, ce qui est évidemment indéniable... Les réactions parentales témoignent parfois du rejet, mais aussi d'une sagesse en face d'évolutions jugées inévitables et scellant la sortie définitive du ghetto, même si la crainte reste toujours présente. La mère de la réalisatrice formule ainsi une belle déclaration d'amour à la langue française. Entre cocasse (la cuisson des pâtes pour le fiancé napolitain...) et souvenirs de joie et de douleur, ce film est un hommage lucide et tout en nuances à un judaïsme de l'assimilation, mais riche de toutes ses transmissions, y compris paradoxales.

Les conversations familiales d'Une vraie jeune fille de Catherine Breillat, reprise d'un film de 1975 qui aurait été interdit à l'époque, sont évidemment d'une autre teneur, le propos étant aussi bien différent. Alice est "condamnée" à passer ses vacances d'été dans une assez poussiéreuse maison de campagne avec ses parents, et s'ennuie. Dans ce microcosme étriqué, l'expression de sa sexualité est évidemment problématique, et la cinéaste nous montre une sorte de journal intime sans couverture fleurie. Il est par ailleurs assez difficile de dire si se film est daté (décors, contexte social et politique, style des personnages, éventuellement provocation), "antidaté" (préfiguration des films à venir de Catherine Breillat, tout y serait déjà...), ou encore d'une actualité permanente (l'adolescence et les mouvements ­ pulsionnels et visuels, regards et caméra ­ qu'elle suscite, chez la jeune fille comme dans son entourage familial et villageois).

Autre reprise, autre huis-clos familial, avec L'âme sœur (Höhenfeuer, le feu des cimes) de Fredi M. Murer, film réalisé en 1985. Le décor et les personnages y sont complètement différents, il est presque malhonnête d'opposer ces deux films, ne serait-ce qu'implicitement en les faisant se suivre dans une chronique... Dans les magnifiques montagnes du canton d'Uri (de l'allemand Urochs, "bœuf originel", ce canton participa au serment de Rütli, acte fondateur de la Confédération helvétique le 1er août 1291), le père, la mère, la jeune fille Belli et le garçon (sur)nommé le Bueb, précisément le garçon en dialecte suisse alémanique, vivent au rythme des saisons dans une ferme isolée, et y travaillent dur. Le Bueb est sourd-muet de naissance, et porterait la marque des fiançailles prolongées de ses parents comme de l'hérédité des "irascibles", surnom des ancêtres de la ferme. Le spectateur assiste, passablement émerveillé il faut le dire, aux travaux et aux jours de cette famille, ponctués par les brimades et foucades dont le Bueb est l'objet plus que le sujet. L'approche de la puberté le confronte à une tradition familiale : à la mue (pour un sourd-muet, la référence confine à l'absurde), chaque garçon doit casser des pierres et bâtir un mur de soutènement. Le père montre ainsi le sien au fils, qui s'acquitte de sa tâche. Mais survient une crise plus grave, et l'adolescent se retire dans un refuge situé plus haut, là où l'alpage cède la place à la pierre et à la pierraille. Il y reçoit la visite de sa sœur, la seule qui semble le comprendre. Est-ce la solitude des cimes qui autorise leur rapprochement jusqu'à l'inceste ? Ou plutôt la solitude familiale ? Quand le père emmène son fils à la ville, Belli lance qu'il est temps que son frère voie "qu'il y a d'autres gens". La jeune fille est enceinte, le drame éclate, et le film s'achève dans le registre de " l'horreur féerique " (Jacques Mandelbaum). Un grand moment de cinéma, dans cette veine montagnarde où les passions butent sur le roc autant qu'elles tournoient en un écho infini.

Pour finir sur une note plus légère, nous évoquerons ces fabuleux dessins animés soviétiques et perestroïkiens qu'il nous a été donné de voir dans le cadre de "Ciné Marmaille à la Russe", co-organisé par le Cinéma des Cinéastes et le Studio des Ursulines (vous savez, le cinéma de pauvres où l'on va voir des films à midi...) durant l'été 2000. De l'incroyable recette des spaghettis des frères Pilote de Kozlov et Stouliev à l'extraordinaire Chat botté (1995) de Garri Bardine, on découvre une grande fantaisie dans le récit et le graphisme, la palme de l'originalité dans l'art de la ligne courbe et brisée revenant sans doute aux Fioritures (1987) en fil de fer du même Bardine, nouant pendant dix minutes de folie libératrice dérision et tragique, hommage possible de l'artiste à l'homo sovieticus en voie de disparition.

Jean-Yves FEBEREY (Nice)

P.-S. : On zappe vers l'Ouest, pour signaler une autre reprise "sur copies neuves d'après restauration du négatif original", celle d'Easy Rider de Dennis Hopper (1969), avec le réalisateur, Peter Fonda et un passage de Jack Nicholson dans les rôles principaux. Ce film dit culte n'a évidemment pas vieilli, il reflète son époque et ce qui en est resté (pas mal de choses en réalité), et pour le coup est vraiment "le miroir qu'on promène le long d'une route".