LA MALTRAITANCE FAITE AUX ENFANTS
(suite du no 133 et du no 134)

ACCUEIL DES ENFANTS MALTRAITÉS EXPÉRIENCE
D'UNE ÉQUIPE HOSPITALIÈRE SPÉCIALISÉE

Françoise HOCHART-GILLE*

L'hôpital, traditionnellement lieu d'accueil et de soins, est de plus en plus souvent sollicité pour accueillir des enfants chez qui l'on craint des mauvais traitements, afin de leur assurer une protection immédiate et de confirmer le diagnostic. S'il est de plus en plus capable d'assumer ces deux missions, le personnel hospitalier (comme tous les professionnels de l'enfance) a encore beaucoup de difficultés à bien prendre en charge l'enfant. Sans parler des formations insuffisantes, des importantes charges de travail, de la haute technicité des tâches, qui ne facilitent pas les contacts humains, le sujet même paralyse les soignants (émotion d'une révélation, horreur devant certains faits, tabou de la famille, de la sexualité…). Pour aider les professionnels à aider l'enfant, sa famille, et les aider eux-mêmes, une équipe spécialisée, hospitalière, propose quelques conseils, à naturellement adapter en fonction des situations toujours différentes.

  1. Ne jamais rester seul
    • ni comme individu ;
    • ni comme professionnel (la démarche diagnostique doit toujours être une évaluation pluridisciplinaire).
  2. Se souvenir que nous sommes des SOIGNANTS
    • on ne questionne pas, on n'enquête pas ;
    • on ne juge pas ;
    • on fait ce que l'on sait faire :
      • Une OBSERVATION CLINIQUE : voir des symptômes de mal-être, écouter des paroles (révélations, cris de souffrance…) ; observer des signes sur le corps.
      • Une RÉPONSE THÉRAPEUTIQUE :
        1. Reconnaître la souffrance de l'enfant. On dit à l'enfant qui a révélé qu'on l'a entendu (ni qu'on l'a cru, ni qu'on doute de ce qu'il a dit…). On dit à l'enfant qui ne parle pas, mais qui s'exprime de façon non verbale par ses comportements, qu'on a vu qu'il n'allait pas bien, qu'on comp'rend qu'il ne puisse pas en parler, et que s'il le souhaite il pourra le faire, avec nous, ou une autre personne aidante.
        2. Faire prendre conscience à l'enfant de L'ANORMALITÉ de la MALTRAITANCE et de son INTERDIT par notre société :
          • on dit à cet enfant que l'on n'accepte pas cette souffrance inutile ;
          • on pose l'interdit de la maltraitance et on apprend à l'enfant, qui l'a toujours connue, qu'elle n'est pas la normalité.
        3. Reconsidérer l'enfant maltraité comme une personne. On lui explique ce que l'on va faire ;
          • on ne peut être complice de ce qu'il a vécu ;
          • les adultes doivent protéger les enfants ;
          • on va tout faire pour que la maltraitance s'arrête (explication d'un éventuel signalement judiciaire ou d'une autre démarche administrative ou médicale et, selon l'âge de l'enfant, une hypothèse sur ce que cela va déclencher, en restant très prudent car on ne maîtrise pas tout, et il ne faut pas faire des annonces qui seraient démenties par une décision judiciaire ultérieure).
        4. Redonner à l'enfant confiance dans l'adulte, dans l'autre...
        5. Lorsque les maltraitants sont les parents :
          • savoir rester neutre avec eux : ils sont les parents de X..., pas les auteurs de tel acte horrible ;
          • cela permet de rester à sa place de soignant et, sans les rejeter, de pouvoir entendre et voir leur propre souffrance, et les orienter vers une prise en charge possible ;
          • l'enfant est vu comme le fils (ou la fille) de M. et Mme N., pas le fils (ou la fille) d'un monstre, d'un bourreau, ce qui serait une nouvelle façon de le maltraiter ;
          • on doit dire à l'enfant qu'on a perçu les difficultés de ses parents, qu'ils ont fait des actes inacceptables mais que ce sont des personnes en difficulté qui peuvent, elles aussi, être aidées.
  3. Cas particulier de l'examen médical
    Cet examen doit toujours être pratiqué sur tout enfant dont le corps a été atteint, quels que soient l'atteinte et le degré de celle-ci, l'attention du médecin au corps blessé ouvrant la phase de réparation. Pour une jeune victime d'abus sexuels, le fait qu'un adulte, un médecin, prenne en considération sa santé dans sa globalité, son corps meurtri tout entier (et pas seulement son hymen déchiré), va l'aider aussi à voir son corps autrement et à entrer dans le processus de soin. L' examen médical ne doit jamais être demandé, ni fait, pour vérifier une parole de l'enfant. Il doit être réalisé précocement mais sans précipitation, après explication et accord de l'enfant. Il doit toujours s'agir d'un examen pédiatrique global, et non d'un simple constat de coups ou d'un examen gynécologique isolé, afin de ne pas réduire l'enfant aux conséquences du mauvais traitement, mais pour prendre en considération son corps dans sa globalité, et sa santé en général.

Ainsi, les professionnels hospitaliers et tous les professionnels de l'enfance, grâce à un accueil empathique de l'enfant maltraité, ne générant pas de souffrances supplémentaires par des erreurs de comportement, peuvent permettre dans un lieu de soin passerelle entre coups et réparation [4], à l'enfant meurtri, victime, de redevenir un Enfant.

F. H-G.
Lille

* Pédiatre, responsable du pôle de référence régional Nord-Pas-de-Calais d'accueil hospitalier des victimes d'agressions à caractère sexuel et enfants maltraités, CHRU - 59037 Lille.

RÉFÉRENCES

Conférence de Consensus. Conséquences des maltraitances sexuelles, site FFP : psy-doc-fr.broca.inserm.fr
GIRODET (D.), LAVAUD (D.), Conduite à tenir en urgence devant un enfant maltraité : l'hospitalisation doit toujours être proposée même en l'absence de gravité clinique, in La Revue du praticien, Médecine générale no 90, 1990, p. 59-70.
HOCHART-GILLE (F.), Prise en charge de la maltraitance à l'hôpital par une Équipe Spécialisée Pluridisciplinaire pour l'Enfance en Danger (ESPED), in Les Cahiers de l'ANPASE, no 3-4, 1996, p. 23-35.
HOCHART-GILLE (F.), ROUSSEL (A.), L'hôpital face à l'enfance maltraitée - une passerelle entre coups et réparation, Kartala, 1997.
MANCIAUX (M.), GABEL (M.), Enfance en danger, Fleurus, 2002.
Ministère de l'Emploi et de la Solidarité, secrétariat d'État à la Santé et aux Handicapés, Le praticien face aux violences sexuelles, 2e éd., 2002, site www.sante.gouv.fr
Ministère de la Santé, La prise en charge des enfants victimes d'abus sexuels. L' intervention du pédopsychiatre.

 

 

LA FORMATION À LA PRISE EN CHARGE DES ENFANTS MALTRAITES

Yvonne COINCON

La nécessité d'une telle formation s'est imposée dans la mesure où la campagne de prévention des maltraitances, ouverte en 1986, avait mis au jour l'existence de la problématique et son ampleur. Rapidement était apparue la place particulière du point de vue des conséquences cliniques que prenaient les atteintes sexuelles.

L' Association des Psychiatres de secteurs infanto-juvéniles (API) s'est donnée comme objectif de contribuer au développement de la qualité de l'offre de soins sur l'ensemble du territoire national, précisément sur la prise en charge des enfants victimes d'atteinte sexuelle. Pour ce faire, des sessions régionales ont été organisées, avec le soutien de la DAS, qui s'adressent aux équipes d'une dizaine de secteurs de pédopsychiatrie et qui associent des contributions de travailleurs sociaux, de juristes et de cliniciens, par le biais d'ateliers en petits groupes centrés sur la réflexion et les échanges à partir de la pratique. Ce type de formation s'articule avec des sessions d'une semaine mises en place par certains services, au cours desquelles deux intervenants -un psychologue et un pédopsychiatre- proposent un approfondissement des connaissances théoriques et cliniques(1). Ces deux modes de formation à la prise en charge des enfants maltraités sont à l'origine de quelques observations livrées ici.

  1. En 1994, date de début de ces formations, le nombre de soignants impliqués auprès d'enfants victimes, surtout d'atteinte sexuelle, était réduit. Dix ans plus tard, la proportion s'est inversée et bien rares sont ceux qui n'ont pas été personnellement engagés dans ces soins. Cette augmentation correspond-elle à une augmentation du nombre des victimes, ou à un meilleur accès aux soins, ou à une combinaison des deux ?

  2. Tous les intervenants formateurs s'accordent sur le constat du maintien à un niveau élevé de la charge émotionnelle attachée à ces situations. Dans les ateliers, les soignants usent d'un vocabulaire chargé de mots exprimant les affects : « effroi, horreur, peur, angoisse, dégoût, colère...» ponctuent les discours. Cette charge émotionnelle mobilise les soignants pour participer à la prise en charge de l'enfant, mais l'intérêt de cet aspect moteur est parfois fortement tempéré par l'agitation inappropriée -quand elle n'est pas stérile- qu'elle engendre.
  3. S'il est un domaine où le travail en équipe et en réseaux est indispensable, reconnu par tous comme nécessaire autant que complexe, c'est bien celui de la prise en charge de la maltraitance. Là aussi, les dix années qui viennent de s'écouler n'ont cessé de produire des arguments. En 1994, l'engagement dans une relation individuelle de l'enfant et d'un soignant était au cœur des préoccupations du plus grand nombre. Si la nécessité de mettre en place des mesures de protection n'était pas contestée, elle générait néanmoins de l'embarras qui s'expri-mait sur la question du secret professionnel et de son importance pour la création du climat de confiance et l'établissement du lien thérapeutique.
    Qu'en est-il en 2004 ? La préoccupation reste vive pour concilier la qualité du soin et les mesures de protection. Mais là où elle faisait naître ou mettait au jour des dissensions plus ou moins vives au sein des équipes soignantes, elle donne plus souvent lieu maintenant à des débats débouchant sur un partage des tâches. La charge émotionnelle peut à tout moment faire basculer le débat dans des oppositions conflictuelles, mais l'expérience et les formations ont donné aux professionnels des outils pour trouver des issues plus congruentes avec les intérêts des enfants. L' évolution des idées et des pratiques au sein des services de soins apparaît, sur ce plan, assez nette.
  4. Par contre, la problématique reste ouverte sur le poids de l'articu-lation avec les partenaires des services sociaux et de la justice pénale. Le développement d'une culture partagée est évidemment plus facile au sein d'un même groupe qu'entre des groupes qui visent des objectifs différents et disposent pour leur action de conceptions et de moyens différents. La nécessité de délimiter le champ d'intervention de chacun, de connaître et de respecter ceux des autres est admise par tous. Les rares réalisations concrètes de réseaux témoignent de la difficulté à concrétiser les collaborations de manière durable. Ceci pose la question de la formation commune aux trois mondes. 'Au cours des sessions, les difficultés de coordination se traduisent par l'expression de l'insatis-faction et un sentiment d'impuis-sance dans lequel on peut reconnaître des aspects comparables au vécu exprimé par certains enfants victimes face à leur agresseur.
    À la différence d'autres facteurs d'environnement de la Classification Française des Troubles Mentaux de l'Enfant et de l'Adolescent (CFTMEA), les maltraitances et surtout les atteintes sexuelles ont tendance à prendre place d'agents pathogènes qui dépossèdent sa victime et les professionnels de leur capacité à penser. L'objectif principal de la formation vise la restauration de cette capacité, bien plus que la reconnaissance des caractéristiques cliniques ou que l'énoncé de protocoles thérapeutiques.
  5. Au fil du temps, les stratégies mises en place dans les équipes ont progressivement acquis une autonomie par rapport au modèle de pensée et d'intervention des précurseurs québécois.
  6. Les enfants maltraités et surtout les victimes atteintes sexuelles se trouvent à l'articulation des deux grandes lignes d'actions que sont le soin et la protection d'un côté, le contrôle de l'ordre public de l'autre. L' enfant pris au cœur de la tourmente paraît encore trop souvent exposé à des tensions entre ces deux axes de prise en charge. C'est certainement là que les améliorations doivent être trouvées.

Y. C.
Grenoble

(1) AFAR, 46 rue Amelot, 75011 Paris.

 

 

L'IMPLICATION PERSONNELLE DANS LA MALTRAITANCE :
PEUT-ON RESTER INDEMNE ?

Didier LAURU

Les diverses approches de la maltraitance, tant dans le repérage, la prévention que la thérapeutique, impliquent les professionnels dans leurs modalités de fonctionnement et de pensée habituelles. Mais elles les impliquent sur un mode particulier, celui de l'usure et de la souffrance mentale. Les spécificités de la maltraitance sont ainsi à préciser en elles-mêmes dans une clinique rigoureuse, mais les réactions des soignants, ou des thérapeutes, témoignent d'une implication personnelle singulière.

Nous ne pouvons pas ne pas entendre les effets ravageurs du réel sur la structure du sujet. La haine est constitutive du sujet parlant, en tant qu'elle est la première à fonder la différence avec l'autre, l'altérité et son implicite : l'aliénation dans l'autre. Le désir d'aide, d'assistance, d'édu-cation ou de soin est à l'origine de la « vocation » de chacun des thérapeutes, ou du moins du trajet singulier qui nous a conduits à pratiquer ce métier curieux qui consiste à prendre en charge ses semblables, à leur proposer des psychothérapies ou des psychanalyses. Le sujet maltraité vient interpeller, autre part, celui qui a pour mission de faire des actions en sa faveur. Ce type de travail engendre une usure professionnelle particulière.

Y a-t-il une « toxicité psychique » plus particulière dans le travail, psychothérapeutique ou non, avec des sujets maltraités ? Chacun, face à cela, oppose ses propres défenses qui sont d'ordre structurel et individuel. Mais au-delà, comment peut-on se défendre face aux effets répétitifs de la pulsion de mort ? Comment cette mortification, cette néantisation de la pensée, atteignent-elles les thérapeutes ou les soignants, et comment ceux-ci réagissent-ils ? La pertinence de ces réactions se juge par rapport à ce qui en résulte : les stratégies individuelles et collectives (d'équipe) pour tenter de contrecarrer les effets de l'usure de la pensée. Outre la prise en charge de la maltraitance, il s'agit de panser la pensée. C'est ainsi un appel au déploiement d'une créativité personnelle dans le sein même de la prise en charge de la maltraitance. Être créatif c'est, à mon sens, proposer un plaidoyer pour que la singularité de chacun s'ex-prime dans son travail et se mette en résonance par rapport à la singularité de l'être souffrant dont il a la charge. Mais il ne peut cependant éviter un rejet plus ou moins conscient, une limite, c'est-à-dire un impossible à s'identifier à cet autre maltraité.

Dans son article sur la confusion des langues entre l'enfant et l'adulte, Ferenczi a dénoncé la fréquence des abus de l'adulte qui confond la séduction d'enfant avec une sexualité agie d'adulte sur un enfant. Il décrit une culpabilité de l'enfant séduit ou abusé, qui s'identifie « par introjection à l'agresseur ». Plus loin, il définit que le changement provoque dans la personnalité de l'enfant « une identification anxieuse avec le partenaire adulte », qui est « l'introjection du sentiment de culpabilité de l'adulte ». Ferenczi parle de la sexualité adulte comme « langage de la passion » qui fait effraction dans « le langage de la tendresse » du monde infantile. Il existe chez lui un certain degré d'idéalisation de l'enfant qui serait naturellement bon, face à un adulte agresseur et pervers. C'est précisément cette critique que Freud lui a formulée, en émettant de sérieuses réserves. Ferenczi insiste sur cette problématique de la répétition du trauma, mais aussi sur la place centrale qu'il faudrait lui accorder dans le déterminisme des névroses.

L'implication personnelle. Plusieurs types de réactions sont possibles chez les soignants, et les échappatoires sont nombreuses pour tenter de se défaire de l'emprise inévitable du réel, de l'insoutenable de ces situations de souffrance d'en-fants et d'adultes. Mais le fait de se séparer d'une problématique de détresse et d'exclusion, signifie-t-il que le niveau de culpabilité ou d'im-plication personnelle va se modifier ? Pourquoi est-ce si difficile d'en parler :

La capacité de chacun à se projeter dans la situation est en jeu. Il paraît souhaitable que chacun tente d'entendre l'implication, la part de personnel, d'intime, qui peut s'im-miscer dans sa parole. Face à ce type de problématique, chacun est tellement touché au vif de son intimité, que d'avoir à en parler serait vécu comme une impossibilité. Dès lors, comment aller au-delà de cet impossible, car il s'agit de situations de travail ? En pratique, cela reste possible pour celui qui aventure sa parole dans ces aires incertaines. La parole échangée entre professionnels peut éventuellement permettre une prise de distance par rapport à cette implication personnelle, pour autant que cette parole soit rendue articulable par un désir commun d'en parler et une structure adaptée.

L' expérience de groupes de parole ou de supervision avec la présence d'un analyste illustre bien comment, lorsqu'ils sont arrimés au quotidien de la pratique, ils présentent un intérêt pour celui qui vient y risquer sa parole. Dans cet espace de travail, au fil des élaborations de chacun, peuvent émerger des axes de compréhension de la problématique en jeu du sujet maltraité, sous différents aspects. Il s'agit alors de tirer avantage des conséquences qui peuvent en découler dans la pratique. Pour ma part, je mettrais l'accent sur le décalage des positionnements ou des regards nouveaux qui peuvent être posés sur le sujet maltraité, à l'issue de ce type de réunion de travail.

Les deux axes de réflexion doient être la réalité et le fantasme :

Ainsi, l'usure du soignant -toujours présente- peut être prise en compte et lui permettre de se dégager de la part de son implication qui mettait en péril non seulement la prise en charge mais aussi son équilibre personnel.

D. L.
Paris

LAURU (D.), Folies d'amour, Calmann-Lévy, 2003

 

 

L'ENFANT DE LA MALTRAITANCE : DE QUEL ENFANT S'AGIT-IL ?

Bernard GOLSE

Il est habituel de distinguer la maltraitance physique, la maltraitance psychique et la maltraitance sexuelle qui peuvent bien évidemment et malheureusement se trouver diversement associées. À l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul, de 1994 à 2002, mon équipe a été responsable d'une cellule transdisciplinaire d'accueil des très jeunes enfants victimes, ou présumés victimes, d'abus sexuels (F. Zigante, D. David, B. Golse[17]). Mon service a ensuite été transféré à l'hôpital Necker-Enfants Malades où il se trouve désormais implanté et, sur ce site hospitalouniversitaire prestigieux, il a ainsi rejoint un certain nombre de professionnels qui depuis plusieurs années prennent en charge des enfants victimes de maltraitance physique et singulièrement, autour du Pr D. Renier[11], les bébés dits « secoués ». L'idée nous est alors venue de rassembler ces différentes activités et de faire de la maltraitance un concept unificateur, même si les différents aspects de celle-ci comportent d'indéniables spécificités.

Après quelques rappels sur la violence, la haine et l'agressivité (sans doute différemment convoquées selon le type de maltraitance), et après avoir pointé quelques caractéristiques différentielles entre maltraitance physique, psychique et sexuelle, j'essaierai donc de montrer qu'un possible point commun à ces différents types de maltraitance est au fond la question de savoir quel est l'enfant qui en est véritablement la cible.

Violence, haine et agressivité : quelques rappels métapsychologiques

Pour s'en tenir à une conception métapsychologique, il est aceptable de dire que la violence, la haine et l'agressivité sont à inscrire dans le registre du pulsionnel, mais qu'elles sont à y situer différemment par rapport à l'objet d'une part, et par rapport à l'opposition corps/psyché, d'autre part.

Ajoutons enfin que le retournement contre soi n'a guère de sens en ce qui concerne la violence fondamentale qui se situe nettement dans l'en deçà de la différenciation extra-psychique entre le sujet et l'objet, nous l'avons vu. En revanche, au même titre que tout mouvement pulsionnel, la haine et l'agressivité peuvent être concernées par ce mécanisme de retournement contre soi : de la haine de l'autre à la haine de soi, de l'hétéro-agressivité à l'auto-agressivité. Ainsi, la haine comme l'agressivité apparaissent tout à la fois comme la source, le reflet et la conséquence des processus de différenciation, d'individua-tion et de séparation d'avec l'objet. Autrement dit encore, la violence fondamentale serait un peu à la haine et à l'agressivité ce que -mutatis mutandis- l'autosensorialité ou l'auto-sensualité sont à l'auto-érotisme.

Maltraitance physique, psychique et sexuelle

Il va de soi que les maltraitances physique et sexuelle ont toujours valeur, également, de maltraitance psychique. En revanche, la maltraitance psychique peut n'être « que psychique », si l'on ose s'exprimer ainsi... Il apparaît par ailleurs que dans nombre d'histoires cliniques, les parents (ou plus généralement les adultes) maltraitant physiquement, psychiquement ou sexuellement les enfants ne sont pas les mêmes mais, à l'inverse, on peut parfois rencontrer des adultes maltraitant leurs enfants simultanément sur les différents registres évoqués ici.

Par ailleurs, au regard de la violence, de la haine et de l'agressivité, ces trois types de maltraitance peuvent probablement être référés différemment. Les trois peuvent renvoyer à une certaine forme de violence fondamentale si l'adulte se sent menacer dans son existence psychique par celle de l'enfant, mais la maltraitance psychique (sans maltraitance physique ou sexuelle) serait plutôt du côté de la haine, tandis que les maltraitances physique et sexuelle seraient plutôt du côté de l'agressi-vité. Autrement dit, c'est la valence de destructivité qui est à interroger dans chaque rubrique et au sein de chaque histoire qui ne peut être que singulière. Bien entendu, ces tentatives de distinction n'ont rien d'ab-solu, car les choses peuvent être beaucoup plus complexes et intriquées : il ne s'agit ici que de pistes de réflexion qui peuvent guider l'appro-che clinique de ces problématiques si douloureuses et si difficiles.

Les cibles réelles de la maltraitance à enfants

Comprendre n'est pas excuser, mais comprendre permet sans doute d'intervenir et de prévenir plus efficacement. Quel que soit le type de maltraitance agie -physique, psychique et/ou sexuelle-, il nous semble donc important de préciser la cible profonde de la maltraitance et, pour l'instant, nous proposons trois lignes de force principales :

CONCLUSION

La maltraitance représente un chapitre complexe des relations entre enfants et adultes et renvoie à un indéniable échec de la gestion des pulsions destructrices dont le véritable objet est souvent difficile à préciser dans ces terribles circonstances. Toute pulsion est effectivement ou potentiellement violente, même une pulsion d'amour. Même l'amour peut être étouffant ou mortel et l'on ne peut pas se faire croire qu'un jour, il y aura des pulsions calmes ou tièdes. Mais il faut tenir compte aussi d'un équilibre qui existe entre l'insécurité interne et la violence externe. Plus on est insécure au fond de soi-même, plus on a besoin de se rassurer en se donnant l'illusion qu'on maîtrise et qu'on contrôle un tant soit peu son environnement. On devient ainsi environnement-dépendant et toute perte de maîtrise ou tout sentiment de perte de contrôle devient alors la source possible d'une véritable rage narcissique. Ceci s'observe fréquemment dans le cas de sujets atteints de pathologies dites « limites » qui ont besoin que l'autre soit toujours exactement tel qu'ils l'imaginent, le rêvent ou le fantasment.

Cependant, sans même être bor-der-line, un sentiment d'insécurité interne issu de notre histoire personnelle et des défaillances de nos systèmes d'attachement précoce, peut nous amener à vouloir nous réparer par une emprise accrue sur le dehors. Si l'autre n'est pas exactement tel qu'on l'attendait ou qu'on l'espérait -et ce peut être le cas de l'enfant-, il y a alors risque d'explosion de violence par entame narcissique dès lors que s'effondrent nos mécanismes de défense et nos contre-investis-sements de nos motions sadiques inconscientes.

Il ne s'agit pas de dire que la violence est naturelle : elle est éminemment condamnable, mais sa prévention et sa prise en charge passent obligatoirement par une compréhension des mécanismes qui la sous-tendent et qui peuvent concerner nombre de personnalités apparemment non pathologiques.

B. G.
Hôpital Necker-Enfants Malades, Paris
bernard.golse@nck.ap-hop-paris.fr

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
[1] BERGERET (J.), La violence fondamentale - L' inépuisable Œdipe, Dunod, Paris, 1984
[2] FREUD (S.) (1914), La vie sexuelle, PUF (coll. Bibliothèque de Psychanalyse), Paris, 1982 (6e éd.)
[3] FREUD (S.) (1915), Métapsychologie, Gallimard (coll. Idées), Paris, 1976
[4] GOLSE (B.) : Les abus sexuels : aspects cliniques, Présentation du dossier sur « Les abus sexuels : aspects cliniques », coordonné par B. Golse et D. David, Carnet-PSY, 1997, 28, 8-9
[5] JEAMMET (N.), La haine nécessaire, PUF (coll. Le fait psychanalytique), Paris, 1989 (1re éd.)
[6] LANOUZIÈRE (J.), Le sein –Approche psychanalytique, clinique et psychosomatique, Thèse Doctorat d'État (dir. J. Laplanche), Paris VII, 1988
[7] LANOUZIÈRE (J.), Le sein et la dépressivité féminine, Topique, 1989, 141-165
[8] LEBOVICI (S.), Le psychanalyste et le développement des représentations mentales, La Psychiatrie de l'enfant, 1990, XXXIII, 2, 325-364
[9] LEBOVICI (S.), L' arbre de vie, 107130, in L' arbre de vie -Éléments de la psychopathologie du bébé (ouvrage coll.), Erès, 1998
[10]LORENZ (K.), L'agression, Flammarion (coll. Champs), Paris, 1969
[11]RENIER (D.), Le bébé secoué –Traumatisme crânien du nourrisson, Karthala, Paris, 2001
[12]SOULÉ (M.) (sous la dir.), Mère mortifère, mère meurtrière, mère mortifiée, ESF (coll. La vie de l'enfant), Paris, 1980 (3e éd.)
[13]STEIN (C.), L' enfant imaginaire, Denoël (coll. La psychanalyse dans le monde contemporain), Paris, 1971
[14]STERN (D-N.), BRUSCHWEILERSTERN (N.) (avec A. FREELAND), La naissance d'une mère, Odile Jacob, Paris, 1998
[15]WINNICOTT (D-W.) (1947), La haine dans le contre-transfert, 48-58, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot (coll. Petite bibliothèque Payot), Paris, 1969
[16]WINNICOTT (D-W.), La nature humaine, Gallimard (coll. Connaissance de l'Inconscient), Paris, 1990 (1er éd.)
[17]ZIGANTE (F.), DAVID (D.), GOLSE (B.), De quelques difficultés dans l'accueil des enfants présumés victimes d'abus sexuels. Expérience dans le service de pédopsychiatrie de l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul à Paris, La Psychiatrie de l'enfant, 2000, XLIII, 1, 309-326